– Elle a su que vous partiez avec son père. Elle a pris le train suivant…

– Et elle n’est pas restée là-bas ? Kledermann qui est déchiré de douleur doit pourtant avoir besoin d’elle ?

– Tous les hommes ne comprennent pas la douleur de la même façon. Sa femme confiée à la terre, Kledermann a choisi de se lancer dans ses affaires. Il est parti pour l’Afrique du Sud. Lisa est aussitôt revenue ici, plus inquiète que jamais de votre sort. C’est elle qui a empêché que Cecina ne meure peu après les deux autres. Elle est accourue avec Zaccaria et il n’a fallu qu’un instant pour comprendre ce qui s’était passé. Cecina était déjà à terre. Alors Mlle Lisa l’a noyée sous le lait et l’huile d’olive et a réussi à la faire vomir. Je suis arrivé à ce moment-là. Zaccaria avait envoyé Zian me prévenir et j’ai averti la police…

– Mon Dieu !

– Il le fallait bien. Cependant j’ai pris grand soin de téléphoner chez lui au commissaire Salviati qui a pour vous une sorte de vénération depuis le cambriolage de la comtesse Orseolo. Il est accouru aussitôt et tout s’est passé le mieux du monde : il a conclu qu’il s’agissait d’un de ces regrettables accidents comme il s’en produit parfois à l’automne, avec ces sacrés champignons que tant de gens prétendent connaître. Même une grande cuisinière comme Cecina pouvait se tromper : ce drame en était la preuve, puisqu’elle était elle aussi victime de sa préparation raffinée ! Que voulez-vous ajouter à ça ?

– Rien, sinon la vérité sur son état. Est-ce qu’on va la sauver ?

– Je ne sais pas. Les médecins pensent avoir réussi à éliminer le poison mais il semblerait que son cœur ait du mal à suivre. Elle était très grosse et ces émotions violentes, la passion qu’elle mettait en toutes choses ont fini par l’user…

– Était très grosse ? Ne l’est-elle plus ?

– Vous verrez. Elle a incroyablement changé en quelque jours…

Le bateau tournait dans le rio dei Mendicanti, dépassait San Giovanni e Paolo, la Scuola di San Marco, pour toucher terre enfin devant l’entrée de l’hôpital. À la suite de M. Buteau, Morosini grimpa un escalier, suivit un long couloir sans remarquer les saluts qu’on lui adressait, jusqu’à ce qu’enfin une porte s’ouvre devant lui et que le chagrin emplisse son cœur. Cecina était là, et il aurait pu ne pas la reconnaître. Immobile dans ce lit d’hôpital, déjà gisante, elle semblait diminuée de moitié. Le visage aux joues flasques, creusé, tragique, les cernes qui marquaient les yeux clos la retranchaient déjà du monde des vivants. Aldo n’eut besoin que d’un regard pour comprendre que celle qu’il aimait tant, sa presque mère, le génie familier de sa demeure vivait là ses derniers instants et qu’il n’y avait plus rien à faire.

La douleur lui tordit le cœur au point qu’il n’osa pas approcher. Debout au pied du lit, les poings crispés aux barreaux de fer peint, il chercha autour de lui un secours, une réponse encourageante, l’assurance que ce qu’il voyait n’était pas la vérité… et rencontra le beau regard sombre de Lisa qui, en le voyant entrer, s’était retirée dans un coin. Et ce regard-là était plein de larmes…

– Elle est… ?

– Non. Elle respire encore…

Alors, il alla vers Lisa, vers cette chaude lumière que sa chevelure mettait dans cette chambre d’agonie. Un instant, il resta planté devant elle sans pouvoir faire un geste, hypnotisé par le clair visage levé vers lui. Et puis, d’un geste qui lui vint naturellement parce qu’il l’avait rêvé tant de fois, il la saisit dans ses bras en éclatant en sanglots.

– Lisa ! balbutia-t-il en couvrant de baisers la tête qu’elle laissait tomber sur son épaule. Lisa… Je t’aime tant !

Ils restèrent un instant liés l’un à l’autre, unis à la fois par le chagrin et par l’éblouissement de l’amour qui ose enfin dire son nom, oubliant presque où ils se trouvaient. Mais, soudain, une voix se fit entendre, faible, exténuée :

– Eh bien… Tu y auras mis le temps !

Ce furent les dernières paroles de Cecina. Ses yeux, entrouverts, se refermèrent et, comme si elle n’avait attendu que ce moment, elle abandonna la lutte et glissa dans l’éternité…

Deux jours plus tard, la longue gondole noire aux lions de bronze, aux velours amarante brodés d’or, glissait sur la lagune en direction de l’île San Michele. Zian, tout de noir vêtu, lui donnait l’impulsion mais il n’avait, ce jour-là, qu’un seul passager : le cercueil de Cecina recouvert d’une housse de velours frappé aux armes des princes Morosini sous un monceau de fleurs.

Derrière, Aldo, Lisa, Zaccaria, Adalbert et la maisonnée suivaient dans d’autres gondoles, et tout Venise après eux parce que tout Venise connaissait et aimait Cecina. Aussi, aux élégants esquifs de l’aristocratie se mêlaient des barques, des barges même portant des maraîchers, des amis connus ou inconnus et surtout une imposante troupe de femmes vêtues de noir : les gouvernantes et les cuisinières de toute la ville. Tout ce monde chargé de bouquets ou de couronnes : la modeste enfant des quais de Naples recueillie durant son voyage de noces par la princesse Isabelle s’en allait vers le tombeau princier où elle reposerait avec un faste digne d’une dogaresse, au Bucentaure près !

Chose étrange, personne ne s’étonnait de l’éclat voulu par Aldo pour ces funérailles. Ce que ne savait pas l’une des cités les plus secrètes du monde, elle le devinait et les étranges événements qui s’étaient déroulés chez les Morosini depuis près d’un an ne laissaient personne indifférent. En outre, Venise qui renâclait déjà sous la poigne des fascistes voyait là une occasion de se réunir, de se retrouver…

Personne non plus pour s’étonner de ce que les corps d’Anielka et d’Adriana fussent encore déposés dans un caveau provisoire en dépit du fait que toutes deux, l’une par mariage, l’autre par droit de naissance, auraient dû être dirigées vers la tombe des Morosini. On savait qu’Aldo leur destinait une tombe commune. Leur complicité s’étendrait ainsi au-delà de la mort…

Le soir même, Aldo accompagnait Lisa au train pour Vienne où elle attendrait, auprès de sa grand-mère, le moment où tous deux pourraient se rejoindre et se donner l’un à l’autre sans provoquer de scandale. Mais il était déjà convenu qu’Aldo irait passer Noël en Autriche et qu’une bague de fiançailles serait son cadeau. Jusque-là, il aurait beaucoup à faire pour régler avec son notaire le sort des biens de son éphémère épouse dont il entendait ne rien garder : tout devrait rejoindre soit la succession Ferrals, soit une œuvre de charité. En outre, Morosini devait encore accomplir un voyage, le dernier sans doute en célibataire. Quelques jours après l’enterrement, il partait pour Séville en compagnie d’Adalbert. La Susana, elle aussi, avait droit au repos…





EPILOGUE




Dix mois plus tard, un beau matin de septembre 1925, le yacht du baron Louis de Rothschild quittait son mouillage du bassin San Marco pour se diriger vers la passe du Lido. Le temps s’annonçait superbe et la fine étrave du puissant bateau blanc fendait sur un rythme allègre la soie changeante d’une mer tout juste un peu plus bleue que le ciel.

Debout sur la plage avant, le bras de l’un entourant les épaules de l’autre, le prince et la princesse Morosini regardaient l’avenir s’ouvrir devant eux. Trois jours plus tôt, le cardinal-archevêque de Vienne – un cousin de Mme von Adlerstein ! – les avait mariés dans sa chapelle privée en la seule présence de quelques amis et des témoins : Adalbert Vidal-Pellicorne et Anne-Maria Moretti pour le marié et, pour la jeune fille, son cousin Frédéric von Apfelgrüne – il venait d’épouser une jeune baronne un peu sotte mais très jolie dont il était tombé amoureux à un bal chez les Kinsky en lui marchant sur les pieds et en déchirant sa robe – et le ministre des Affaires étrangères autrichien, autre cousin de la grand-mère de Lisa. Moritz Kledermann, un peu moins impassible que d’habitude, avait trouvé un sourire pour remettre sa fille à celui qui devenait son époux. Une Lisa toute en mousseline blanche, ravissante et très émue sous l’immense capeline transparente ! Elle était si rayonnante que la vieille marquise de Sommières, désormais sa grand-tante, avait perdu tout son quant-à-soi en versant d’abondantes larmes au moment de l’engagement mutuel.

Ensuite, après le déjeuner servi au palais Adlerstein avec un faste digne d’une archiduchesse, le nouveau couple s’était enfui en automobile pour passer ses premières heures d’intimité dans une charmante auberge des bords du Danube, donnant seulement rendez-vous sur le quai des Esclavons, à Venise, à ceux dont il souhaitait la compagnie durant le voyage que leur offrait leur ami Louis de Rothschild : Adalbert, Mme de Sommières et Marie-Angéline du Plan-Crépin. Autrement dit, ceux qui avaient été les compagnons d’aventure d’Aldo durant la quête des pierres perdues.

Car, en fait, le baron Louis et son bateau ne se contentaient pas d’emmener un couple d’amoureux. C’était vers Haïfa que l’on se dirigeait pour gagner, de là, Jérusalem où les recevrait le président de l’Agence sioniste, Chaïm Weitzmann, le grand chimiste qui, durant la dernière guerre, dirigeait les laboratoires de l’Amirauté britannique et grâce à qui, durant cette période, Juifs et Arabes vivaient assez paisiblement en leur pays de Palestine. C’était à lui ainsi qu’au grand rabbin que Morosini et Vidal-Pellicorne remettraient le pectoral du Grand Prêtre, actuellement enfermé dans le coffre-fort du yacht. En résumé, tous les participants de la croisière, jeunes époux et amis, se contentaient de lui composer une escorte digne de lui.

– Qui a jamais entendu parler d’un voyage de noces à six ou sept participants ! soupira Morosini en arrangeant tendrement l’écharpe que Lisa avait nouée autour de sa tête. Tu aurais sûrement préféré quelque chose de plus romantique ?