Quand j’ai eu terminé, Brassac m’a demandé si le métier me plaisait. J’ai répondu que non, mais qu’il fallait bien vivre. Puis, parce qu’il m’agaçait avec sa façon d’insister et que je sentais de plus en plus la fatigue me serrer les reins, j’ai ajouté :

— D’ailleurs, tous les hommes sont des salauds.

Les autres se sont mis à rire. Brassac ne riait pas. Au contraire il s’est mis à leur crier que j’avais bien raison. Ensuite, il s’est tourné vers moi. Il a levé les bras et son geste a fait rire tout le monde. Il ne s’en est pas occupé et il m’a dit :

— Mon petit, tu te trompes. Moi, Antonin de Brassac, je vais te démontrer que tu te trompes.

Il a payé les consommations et s’est levé. Il s’est balancé un moment sur place, puis, quand il a eu trouvé enfin son équilibre, il m’a dit :

— Viens, petite.

Je lui ai répondu que je n’avais pas de temps à perdre avec un imbécile qui voulait me faire des discours. Aussitôt Marinette m’a dit :

— Vas-y donc, espèce de gourde !

Par-dessus la table, Brassac s’est penché vers elle. On aurait dit qu’il voulait l’écraser.

— Toi, la rouquine, ta gueule. Si j’emmène la petite, c’est pas pour me l’envoyer. Tu comprends ?… Non, c’est pas pour ça !

Toute la tablée se tordait. Moi, j’ai répété que je n’avais pas de temps à perdre. Alors Brassac a tiré son portefeuille de sa poche et posé devant moi cinq billets de mille francs. J’ai hésité un peu, puis j’ai ramassé l’argent et je suis sortie derrière lui. En me retournant pour faire un signe aux autres, j’ai vu que Marinette faisait une drôle de tête.

Dehors, Brassac m’a répété simplement :

— Viens, petite, tu le regretteras pas.

J’ai cru que nous allions « monter ».

Mais non, il s’est mis à marcher. Je l’ai suivi sans rien dire jusqu’à la gare de Perrache. Nous sommes entrés au buffet. Il a cherché une table libre et m’a fait asseoir sur la banquette, en face de lui. Quand le garçon est venu, j’ai demandé un grog parce que j’avais froid. Brassac a commandé un pot de vin rouge. Nous avons bu, et Brassac est resté un bon moment sans parler. L’air de la rue m’avait un peu réveillée, mais il y avait beaucoup de monde dans la salle et le brouhaha des conversations m’a endormie de nouveau. J’ai laissé aller ma tête contre la banquette. Il faisait chaud. Je ne dormais pas vraiment, mais je m’engourdissais peu à peu. J’étais bien. De temps à autre j’ouvrais les yeux. En face de moi, accoudé à la table, Brassac continuait de se saouler.

J’ai dû dormir pendant un bon moment. Quand j’ai rouvert les yeux, il y avait trois bouteilles vides sur la table. Voyant que je le regardais, l’homme s’est mis à parler. Tout d’abord je l’ai écouté parce que son accent m’amusait, puis sans cesser de l’entendre, je n’ai plus prêté attention à ce qu’il disait. Je me souviens seulement qu’il parlait constamment de chien galeux. Il a répété aussi plusieurs fois que j’étais une pauvre chienne mais qu’il me sauverait ; que toutes les femelles avaient besoin de faire des petits. Mais son accent ne m’amusait plus. Et puis, j’ai trop l’habitude des ivrognes pour m’intéresser longtemps à ce qu’ils racontent. Alors, j’ai fini par m’endormir complètement. Quand, il m’a réveillée, il y avait cinq bouteilles vides devant lui. Il s’est levé lentement. À moitié endormie je l’ai suivi. Dehors il faisait frais. La nuit n’était pas loin. Sur le cours de Verdun, les enseignes lumineuses étaient déjà éclairées. En arrivant dans la salle des Pas-Perdus, j’ai regardé l’horloge. Il était déjà cinq heures et demie. J’ai demandé à Brassac ce qu’il comptait faire et il m’a répondu :

— T’inquiète pas. Viens.

Il parvenait encore à marcher, mais les mots avaient du mal à sortir de sa bouche. Mon envie de dormir était de plus en plus forte. Dans une espèce de brouillard, j’ai pensé un instant au chemin que j’aurais à parcourir pour rentrer chez moi. Il m’a paru très long. J’ai pensé aussi à la banquette du buffet. C’était plus près. J’aurais aimé y retourner. Brassac revenait du guichet. J’étais immobile près de l’entrée des voyageurs. Des gens me bousculaient avec leurs valises. Brassac m’a poussée devant lui vers le portillon de contrôle et le flot des voyageurs m’a déposée sur le quai. Devant la portière du wagon, j’ai hésité. Je me suis souvenue que l’on ne doit jamais accepter de suivre un client ailleurs que chez soi ou dans un hôtel. J’avais toujours respecté cette règle. Pourtant, je me suis dit qu’il était ivre, et qu’avec lui je pourrais certainement dormir tranquille. Après tout, que je dorme chez moi, chez lui ou dans un hôtel, ça m’était égal. Et puis, j’étais toujours à moitié endormie, et je n’ai pas vraiment réfléchi.

En montant dans le wagon, j’ai vu aussi qu’il ne s’agissait pas d’un express mais d’un train de banlieue. C’est peut-être ce qui a fini par me tranquilliser. Aussitôt installée je me suis endormie.

*

Je ne me souviens pas du trajet. À peine un bourdonnement, quelques heurts, des lumières qui passaient de temps à autre, très vite.

Quand nous sommes descendus du train, le vent froid m’a réveillée tout à fait. Il faisait nuit. Le convoi s’éloignait déjà. J’ai frissonné. L’homme m’a empoigné la main et il m’a dit :

— Viens !

Comme je résistais (sans d’ailleurs savoir pourquoi), il m’a demandé si je n’avais pas encore assez dormi.

Je regardais autour de moi. Quelques personnes sortaient de la gare. Il n’y avait pas d’employé. Contre le mur de la station, une plaque d’émail luisait sous une lampe, à côté de la pendule. Elle portait un nom en lettres rouges : LOIRE. Il était huit heures moins le quart.

Je ne comprenais pas. Pour moi, Loire c’était le nom d’un département, pas un nom de ville ou de village. Je devais faire une drôle de tête car l’homme s’est mis à rire en disant :

— Qu’est-ce que tu cherches ? T’es pas perdue, non !

J’ai demandé où nous étions et il a ri de plus belle.

— Où on est ? On est à Loire, pardi. L.O.I.R.E… Ça se voit, oui ?… C’est écrit assez gros.

Il a toussé gras, craché en direction des rails luisants avant d’ajouter :

— Allons, viens, on n’est pas encore arrivés.

Lentement, la fraîcheur de l’air me permettait de reprendre pied. J’ai réfléchi quelques instants en regardant la nuit autour de nous. Je ne voyais pas d’autre lampe que celle de la gare. Il n’y avait plus personne sur le quai. Puisque j’avais suivi cet homme jusque-là, j’ai pensé que le plus simple était d’aller dormir où il m’emmènerait.

Nous avons tout d’abord suivi une route goudronnée. Il faisait toujours très sombre, mais nous marchions vers des fenêtres éclairées que des arbres cachaient par moments. Arrivés aux premières maisons, nous avons pris à droite une petite rue montante. Le sol était inégal, les lampes très éloignées l’une de l’autre. Je portais des chaussures à hauts talons et je me tordais les chevilles à chaque pas. Bientôt, nous sommes entrés dans une nuit épaisse. Il n’y avait plus de maisons. La route montait davantage et, au bruit que faisait le vent dans les feuilles sèches, j’ai compris qu’elle était bordée d’arbres. Des branches craquaient. L’homme me tenait toujours la main. Ses doigts et sa paume étaient rêches. J’ai dû serrer sa main plus fort car il m’a demandé si j’avais peur. J’ai répondu que non, mais je crois bien qu’en réalité j’avais un peu peur. En tout cas, ce n’était pas lui que je redoutais. Je ne saurais expliquer pourquoi, mais je n’ai jamais eu l’impression que cet homme pouvait me faire du mal.

À un certain moment, il m’a semblé très vaguement que j’avais déjà vécu un moment semblable, mais j’étais trop fatiguée pour chercher à me souvenir. D’ailleurs, le sol devenait de plus en plus caillouteux et j’ai trébuché à plusieurs reprises. L’homme s’est alors arrêté pour me demander si j’étais fatiguée. J’ai répondu que oui et que mes chaussures me blessaient.

— Si tu es fatiguée, faut qu’on trouve une voiture.

Il s’était arrêté. À sa façon de parler, j’ai compris qu’il était un peu moins ivre. J’ai demandé si nous avions encore beaucoup à marcher. Il m’a dit :

— Oui, quatre kilomètres. Et ça monte dur, plus haut.

J’ai soupiré. Nous sommes revenus sur nos pas jusqu’à la dernière maison du village. Les volets étaient fermes, mais on voyait la lumière par deux trous en forme de cœur. L’homme a cogné du poing contre le bois en criant :

— Oh ! la Mémée ! C’est Brassac, ouvrez !

Je fixais les deux trous de lumière. Brassac devait les regarder aussi. Il m’a dit, sur le ton des gens qui récitent une poésie :

— Deux âmes dans la nuit, deux cœurs de soleil !

Une porte s’est ouverte à côté des volets. Nous sommes entrés et j’ai vu alors qu’il s’agissait d’un tout petit café. Une petite vieille avec un visage tout en peau plissée et en os s’était effacée pour nous laisser passer.

Brassac m’a présentée comme sa nièce en expliquant que j’étais fatiguée et que j’attendrais ici le temps qu’il ait trouvé une voiture. Il a bu coup sur coup deux grands verres de vin rouge puis il est sorti. Moi, j’ai demandé un grog. La vieille est allée dans la pièce voisine où je l’ai entendu remuer des casseroles. Venue d’assez loin, une voix d’enfant a demandé ce que c’était. La vieille a répondu :

— C’est M. Durand avec sa nièce… Dors donc !

Quand elle a apporté mon grog dans un grand verre à pied, j’ai eu envie de lui demander pourquoi elle appelait Brassac « M. Durand ». Mais je ne l’ai pas fait parce que je n’avais pas envie de parler. Avec les vieux, quand on commence à bavarder, ça n’en finit jamais.

J’étais toujours aussi lasse, mais je n’avais plus sommeil. Pour passer le temps, je me suis mise à regarder la salle de ce café. À part les tables de marbre, les chaises mal commodes et le petit comptoir, elle était meublée un peu comme un appartement. Je n’ai pas l’habitude de ces bistrots de campagne et il me semblait que j’étais en visite chez une vieille parente. C’est d’ailleurs curieux car je ne suis jamais allée en visite chez une vieille parente pour la bonne raison que je n’en ai pas.