Le père de Guérande secoua la tête négativement et dit que c'étaient des Kennébas, indigènes fort farouches et qui n'aimaient pas se mêler aux étrangers. Angélique pensa subitement à la petite Anglaise Rose-Ann qu'ils ramenaient avec eux. Elle la chercha des yeux et ne la vit pas. Elle apprit plus tard que Cantor, dès l'arrivée du jésuite, l'avait rapidement soustraite à sa vue. Il attendait patiemment dans quelque fourré, en grattant de la guitare pour distraire l'enfant, que les conversations fussent terminées.

– Ainsi, fit le père de Guérande, vous avez passé l'hiver au cœur des Appalaches, monsieur ? Avez-vous eu à souffrir du scorbut ? De la famine ? Avez-vous perdu des membres de votre colonie ?...

– Non, pas un seul, Dieu soit loué !

Le religieux tiqua, et il eut un petit sourire étonné.

– Nous sommes heureux de vous entendre louer Dieu, monsieur de Peyrac. Le bruit courait que vous et votre troupe vous n'étiez guère portés à la piété. Que vous recrutiez vos gens indistinctement parmi des hérétiques, des indifférents, des libertins, et même qu'il y avait parmi eux de ces fortes têtes égarées par l'orgueil, qui ne se privent pas à tout propos de blasphémer et de maudire Dieu – béni soit son Saint Nom !...

D'une main, il refusait le gobelet d'eau fraîche et l'écuelle de rôti que Yann Le Couennec, le jeune Breton qui servait d'écuyer au comte de Peyrac, lui présentait. « C'est dommage, pensa Angélique irrévérencieusement, ces jésuites, on ne pourra pas les « avoir par la gueule »...

Jadis, le père Masserat s'était montré plus sybarite. »

– Restaurez-vous, mon père, insistait Peyrac.

Le jésuite secoua la tête.

– Nous avons fait collation à l'heure méridienne. Cela suffit pour une journée. Je mange peu. Comme les Indiens... Mais vous n'avez pas répondu à ma question, monsieur... Est-ce volontairement que vous recrutez vos hommes parmi des esprits rebelles aux disciplines de l'Église ?

– À vrai dire, mon père, ce que je demande avant tout à ceux que j'engage, c'est de bien savoir manier les armes, la hache et le marteau, d'être capables de supporter le froid, la faim, la fatigue, les combats, en bref, l'adversité, sans un murmure, de m'être fidèles et soumis le temps de leur contrat et d'exécuter au mieux les travaux que je leur impose. Mais qu'ils soient pieux et dévots en sus ne me disconvient pas expressément.

– Pourtant, vous n'avez planté la Croix dans aucun des établissements que vous avez fondés.

Peyrac ne répondit point.

Le reflet de l'eau miroitante, qu'incendiait subitement le soleil couchant, paraissait allumer dans ses yeux une petite lueur moqueuse qu'Angélique connaissait bien, mais il restait patient et comme particulièrement amical.

Le père insista.

– Voulez-vous dire qu'il y a parmi les vôtres des individus que ce signe, ce Signe admirable d'amour, de sacrifice – qu'il soit béni – que ce Signe, dis-je, risquerait de choquer et même d'irriter ?

– Peut-être.

– Et s'il y avait parmi vos gens des êtres – comme ce jeune homme il me semble, au visage ouvert et franc, qui est venu me présenter ce tantôt de la nourriture – qui auraient gardé, par le souvenir d'une enfance pieuse, de l'affection pour le signe de la Rédemption, ainsi vous les priveriez délibérément du secours de leur Sainte Religion ?...

– On est toujours plus ou moins contraint de se priver de quelque chose lorsqu'on accepte de vivre en diverse compagnie, dans des conditions difficiles et parfois dans un espace fort restreint. Ce n'est pas à moi, mon père, de vous faire remarquer combien la nature humaine est imparfaite, et qu'il est nécessaire de se faire des concessions pour vivre en bonne intelligence.

– Celle de renoncer à rendre hommage à Dieu et d'implorer sa miséricorde me semble la dernière des concessions à faire et pour tout dire une concession coupable. Ne dévoilerait-elle pas le peu d'importance que vous accordez, monsieur de Peyrac, aux secours spirituels ?... Le travail, sans le courant divin qui le vivifie, ne compte pas. L'œuvre, sans la Grâce sanctifiante, n'est rien. C'est une enveloppé vide, du vent, du néant. Et cette grâce ne peut être accordée qu'à ceux qui reconnaissent Dieu comme Maître de toutes leurs actions, qui obéissent à ses lois et qui lui offrent, par la prière et chaque jour de leur vie, les fruits de leurs travaux.

– Pourtant l'Apôtre Jacques a écrit : « Seuls les ouvrages comptent... »

Peyrac redressa un peu ses épaules qui s'étaient voûtées comme sous le poids de la réflexion. Il prit dans une fente de son gilet de cuir un cigare de feuilles roulées de tabac et l'alluma au tison que lui présentait presque aussitôt le jeune Breton. Puis celui-ci s'éloigna discrètement. À la citation du comte, Philippe de Guérande avait eu le sourire froid et subtil de l'adversaire qui rend hommage au coup bien porté. Mais il ne révélait pas pour autant son adhésion. Angélique, silencieuse, mordillait nerveusement l'ongle de son petit doigt. Pour qui se prenait-il, ce jésuite ? Oser parler sur ce ton à Joffrey de Peyrac ? Mais en même temps il lui revenait comme une bouffée de son enfance conventuelle, le sentiment de pénible dépendance que toute personne laïque éprouvait vis-à-vis des membres du clergé, et c'était une chose admise et évidente que les jésuites étaient d'une race qui ne craignait rien, ni roi ni pape. Ils avaient été fondés pour enseigner et fustiger les grands de ce monde. Pensive, elle contemplait de ses larges yeux le visage émacié, retrouvait par cette présence insolite, près d'eux, au sein de la forêt américaine, de très anciennes anxiétés, familières au Vieux Monde : la crainte du prêtre, porteur de mystiques pouvoirs. Puis son regard revenait vers le visage de son mari et elle respirait, soulagée. Car lui échappait – échapperait toujours – à ces sortes d'influences. Il était fils de l'Aquitaine et héritier d'on ne sait quelle libérale conception de l'existence, venue de temps très anciens et de civilisations païennes. Il n'était pas de la même essence qu'elle-même ou que ce jésuite, tous deux entraînés dans d'incorruptibles croyances. Il échappait à l'attraction. Et à cause de cela elle l'aimait intensément. Elle l'entendit répondre d'un ton égal :

– Mon père, chez moi, prie qui veut. Et pour les autres, ne croyez-vous pas que le travail bien fait sanctifie ?

Le jésuite parut réfléchir quelques secondes puis secoua la tête avec lenteur.

– Non, monsieur, non. Et nous reconnaissons bien là les déviations stupides et dangereuses de ces philosophies qui se veulent indépendantes de l'Église.

« Vous êtes d'Aquitaine, fit-il sur un autre ton. Les gens de votre province se montrent fort nombreux et diligents en Canada ou Acadie. À Pentagoët, le baron de Saint-Castine a nettoyé d'Anglais toute la rivière Pénobscot. Il a fait baptiser le chef des Etchevinins. Les Indiens de la région le considèrent comme l'un des leurs.

– Castine est en effet mon voisin à Gouldsboro. Je le connais et l'apprécie, dit Peyrac.

– Qui avons-nous encore comme Gascons dans notre colonie ? reprit le père de Guérande avec une bonhomie voulue. Eh bien, il y a Vauvenart sur la rivière Saint-Jean...

– Un pirate de mon cru !

– Si l'on veut ! Il est très dévoué à la cause française et le meilleur ami de M. de Villedavray, le gouverneur de l'Acadie. Dans le Nord, nous avons M. de Morsac, à Cataracoui. Et je n'oublierai pas de nommer notre bien-aimé gouverneur M. de Frontenac.

Peyrac fumait doucement, paraissant approuver de quelques signes de tête. Angélique elle-même ne pouvait rien lire sur sa physionomie. Entre les feuilles vernissées des énormes chênes qui les surplombaient, la lumière du soir passait, filtrée par les masses de verdure opulente et la clarté en gagnait un reflet vert qui pâlissait les visages, accusait les ombres. L'or maintenant était du côté du fleuve, la crique devenait couleur d'étain. Par un jeu de miroirs des eaux et du ciel, il faisait plus clair que tout à l'heure. Les soirs de juin étaient proches qui s'avancent sur la nuit et partagent avec elle son royaume. En ces temps-là, les humains et les bêtes consacraient peu d'heures au sommeil.

Dans les feux, on avait jeté de gros champignons noirs desséchés et ronds comme des balles. En brûlant, ils répandaient une odeur acre et forestière qui avait la propriété bienfaisante d'éloigner les moustiques. La senteur des tabacs de traite s'échappant de toutes les pipes s'y mêlait. La crique était brumeuse et odorante. Un refuge caché au bord du Kennebec. Angélique passait la main sur son front et par instants ses doigts plongeaient dans sa chevelure opulente, dorée, dégageant ses tempes moites, cherchant à goûter un peu de fraîcheur, et aussi, inconsciemment, à s'alléger d'un souci. Ses prunelles allaient de l'un à l'autre des deux hommes avec un intérêt passionné. Ses lèvres étaient un peu entrouvertes dans l'attention qu'elle portait à la conversation. Mais ce qu'elle surprenait, c'était tout ce qui se cachait derrière les propos échangés. Et soudain le père de Guérande attaqua :

– Pourriez-vous m'expliquer, monsieur de Peyrac, par quel hasard, si vous n'êtes pas hostile à l'Église, tous les membres de votre recrue de Gouldsboro sont des Huguenots ?

– Très volontiers, mon père. Le hasard auquel vous faites allusion fut celui qui m'amena un jour à mouiller l'ancre aux abords de La Rochelle, alors que cette poignée de Huguenots, promis aux prisons du roi, s'enfuyaient devant les dragons chargés de les appréhender. Je les embarquais pour les soustraire à un sort qui m'apparut funeste lorsque je vis ces mêmes mousquetaires mettre sabre au clair. Et ne sachant qu'en faire, après les avoir embarqués, je les amenais à Gouldsboro, afin qu'ils cultivassent mes terres pour payer leur passage.