Kurt Ritz renversa la tête en arrière et rit d'un rire silencieux. Puis il lampa encore un verre.

– Lui... je n'aurais pas cru... Mais fou d'elle, qu'il est... À travers les planches de ma cabane, je l'ai vu passer sur le gaillard d'arrière. Il la tenait par le bras et il la regardait... la regardait...

Les vapeurs du vin lui montaient à la tête, il pérorait, sans s'étonner de leur silence, sans se troubler de ne les discerner que figés comme des cierges, dans un halo trouble, avec des faces sans sourires, durcies, gelées.

– Le nom de cette femme ? fit la voix du comte, brève.

Sa voix paraissait surgir d'un univers cotonneux, et elle était sourde, lointaine. Tous les hommes présents se sentaient saisis de panique et d'une envie de s'enfuir. Kurt Ritz branla la tête.

– Weiss nicht ! Tout ce que je sais, c'est qu'elle est française... et qu'elle est belle, ça oui ! Et qu'il l'a dans la peau, Barbe d'Or, à en crever... JE LES AI VUS... la nuit... dans la grande chambre, par la fenêtre du château arrière... La fenêtre était ouverte... J'étais descendu jusquelà et j'ai risqué un œil... Il y avait une chandelle sur la table et je les ai vus... La femme était nue dans les bras de Barbe d'Or... Un corps de déesse... et ses cheveux sur les épaules... Au soleil, je les avais crus blonds, mais là j'ai vu qu'ils étaient comme une coulée de clair de lune... Une nappe d'or pâle... Des cheveux de fée... Il y a quelque chose en cette femme qu'il n'y a à nulle autre, quelque chose de... merveilleux... Je comprends qu'il en soit fou, le pirate... Je n'osais pas plonger à cause de cette fenêtre ouverte... Même des gens qui sont occupés à s'aimer peuvent avoir l'oreille fine... Et Barbe d'Or, c'est un chef : toujours aux aguets... J'ai dû attendre un peu...

Il parlait, parlait. Il était ivre maintenant et parlait sans s'étonner du silence écrasant, sans réaliser ce qu'il y avait d'inquiétant à ce qu'on le laissât parler ainsi, décrire, s'attarder sur cette scène d'amour.

Il répéta en dodelinant de la tête :

– D'où vient-elle, cette femme ? Je n'en sais rien. Elle l'a rejoint là-bas... Son nom... Attendez, je crois me souvenir. J'ai entendu... Pendant qu'il lui faisait l'amour, il l'appelait « Angélique ! Angélique ! ». Un nom qui lui va...

... Il y eut un silence terrible !

Et, subitement, la hallebarde s'échappait des doigts de Kurt Ritz. L'homme vacillait, reculait, s'appuyait au mur, dégrisé, le teint soudain pâle, les yeux exorbités fixés sur Peyrac.

– Ne... ne me tuez pas, monsieur !

Pourtant personne n'avait bougé. Ni même le comte de Peyrac, toujours aussi droit et immuable. Mais c'était de son regard sombre que le Suisse avait senti jaillir l'éclair de mort. En homme des champs de bataille, il avait su qu'elle était sur lui, la mort. Dégrisé, sans comprendre, son regard s'attachait à celui de Peyrac, certain d'un danger mortel. En même temps, avec une prescience effarée, il s'apercevait que tous les personnages de cette scène pour lui incompréhensible, ceux qui se tenaient là présents comme des spectres, dans un silence de tombe, auraient tous et chacun préféré être sourds, muets, aveugles, six pieds sous terre, que d'avoir à supporter l'instant qui passait, dans cette pièce close. Il avala sa salive avec effort.

– Qu'arrive-t-il, messires ? gémit-il. Qu'ai-je dit ?

– Rien !

Le Rien tombait comme un couperet des lèvres de Peyrac.

Encore une fois, le timbre du maître paraissait venir d'un autre monde.

– Rien que vous n'ayez à vous reprocher, Ritz... Allez... Allez, maintenant. Vous avez besoin de repos... Dans quelques jours, il vous faudra rejoindre vos hommes dans les Appalaches, au fort de Wapassou...

D'une démarche titubante, l'homme gagna la porte. Quand il fut sorti, chacun s'empressa de se retirer en silence, non sans avoir auparavant effectué un profond salut, devant le maître de Gouldsboro comme ils l'eussent fait, se retirant, devant le roi. Chacun, au-dehors, remit son chapeau sur sa tête et s'en fut sans un mot, vers sa demeure. Sauf Gilles Vaneireick qui attira d'Urville à part et lui dit : Expliquez-moi...

Chapitre 19

Alors Joffrey de Peyrac se tourna vers Juan Fernandez.

– Envoyez-moi Yann le Couennec.

Lorsque Yann pénétra dans la salle du conseil, le comte s'y trouvait seul. Incliné sur une carte déployée, il semblait l'examiner avec attention.

Sa chevelure touffue, que marquait aux tempes une nuance argentée, cachait à demi son visage comme absorbé par l'examen de la carte, et ses paupières baissées voilaient son regard.

Mais lorsqu'il se redressa et posa les yeux sur Yann, celui-ci tressaillit, pénétré d'un sentiment d'anxiété qui se lova en lui comme un serpent froid.

« Qu'a-t-il donc ? Qu'a donc mon maître ? songea-t-il. Malade ? Blessé ? Frappé... On dirait... frappé au-dedans ?... Frappé à mort... »

Joffrey de Peyrac contourna la table et s'approcha du Breton. Il était si calme et marchait si droit que l'autre douta.

« Non, il n'a rien... Que vais-je imaginer ?... »

Le regard de Joffrey de Peyrac tombait sur lui, l'observait avec une pénétrante attention. De taille moyenne, Yann lui arrivait à l'épaule. Bien découplé, doué d'une expression vive et hardie, il paraissait toujours plus jeune que ses trente ans. Pourtant, sa vie mouvementée lui avait fait l'âme d'un vieux roulier forgée à tout. Mais, pour Joffrey de Peyrac, ce visage de Français celtique serait toujours sans secret. Il pouvait y lire comme en un livre ouvert.

– Et maintenant, Yann, murmura-t-il, dis-moi ce que tu n'oses me dire.

Le Breton pâlit et rompit d'un pas. Sa tête se reprit à ébaucher de vaines dénégations. Terrifié, il savait qu'il n'échapperait pas. Il avait déjà vu Joffrey de Peyrac à l'œuvre lorsqu'il poursuivait un but, lorsqu'il s'acharnait à découvrir une vérité que lui avait révélée sa diabolique divination : comme un chasseur, il ne lâchait pas la piste, acculant l'adversaire.

– Qu'as-tu ? Qu'as-tu que tu ne peux me dire ? Crois-tu que je ne vois pas ton regard troublé ? Dis-moi, que s'est-il passé ? C'était là-bas, à Maquoit, là où tu as laissé la comtesse ?... Qu'as-tu vu, qu'as-tu surpris qui puisse te bouleverser à ce point ?...

– Mais... Je ne... (Yann ébaucha un geste d'impuissance.) Je vous ai tout dit, monseigneur.

– C'était là-bas, n'est-ce pas ? Réponds, c'était là-bas ?

– Oui, fit la tête penchée du pauvre garçon.

Et il laissa tomber son visage dans ses deux mains.

– Qu'as-tu vu ? Quand était-ce ? Était-ce avant de t'enfuir ?...

– Non, fit la tête accablée.

– Alors, c'était après ?... Tu t'enfuyais, m'as-tu dit... tu courais, et puis tu t'es retourné et tu as vu quelque chose... C'est bien cela, n'est-ce pas, quelque chose d'étrange, d'inconcevable ?...

Ah ! Comment pouvait-il deviner ainsi !... C'était diabolique. Yann défaillait.

– Qu'as-tu vu ? répéta la voix implacable. Qu'as-tu vu quand tu t'es retourné vers la plage où tu l'avais laissée ?... Qu'as-tu vu ?

Et soudain Yann sentait s'abattre sur sa nuque comme une serre une main terrible, qui l'étreignait à la briser.

– Parle, fit la voix basse et menaçante.

Puis, s'apercevant que le jeune homme suffoquait, violacé, le comte relâcha son étreinte, se domina.

Une poignante douceur vibra dans sa voix persuasive.

– Parle, mon fils... je t'en prie !

Alors Yann s'écroula. Il tomba à genoux, s'accrochant au pourpoint de Joffrey de Peyrac avec des gestes d'aveugle égaré.

– Pardonnez-moi, monseigneur. Pardonnez-moi !

– Parle...

– Je courais... je courais... J'avais pris la fuite au moment où Barbe d'Or abordait le rivage... profitant de ce que tous les yeux étaient tournés vers lui... Mme la comtesse m'avait recommandé de saisir ce moment-là... Je courais, je courais... et puis, pour voir si l'on me poursuivait, je me suis retourné... vers la plage...

Il leva vers Peyrac un regard torturé.

– Elle était dans ses bras ! monsieur, cria-t-il en se cramponnant au comte comme si ç'avait été lui-même qu'on frappait et qui recevait les pires coups. Elle était dans les bras de Barbe d'Or... et ils s'embrassaient... ah ! Pardonnez-moi, monseigneur, tuez-moi... ils s'embrassaient tous les deux comme des amants... comme des amants qui se retrouvent...

À suivre

1 Aujourd'hui la ville d'Augusta.

2 Une minute, s'il vous plaît.

3 Oui ! Je vois !

4 Oh ! Dieu ! Dieu !

5 Oh ! Seigneur !

6 Jamais, Jamais... JAMAIS !

7 Feu !

8 Venez ! Venez !

9 Cf. « Angélique et le Nouveau Monde ».

10 Cf. « Angélique et le Nouveau Monde ».

11 Aujourd'hui baie de Fundy.

12 Je vois... Je vois ! La citrouille me semble mûre à point.

13 Tanger. Cf. « Indomptable Angélique ».

14 Cf. « Angélique se révolte ».

15 Au siècle suivant, l'un de leurs grands chefs s'illustra dans la guerre franco-anglaise, la montagne porte actuellement le nom de mont Cadillac. En notre temps, le nom de ce grand chef indien est également donné à une marque automobile.

16 Hors les combats de la guerre franco-anglaise, l'histoire de l'Acadie fut marquée, lors des années 1620-1640, par la rivalité sanglante de deux Français : Charles Latour et Pierre d'Aulnay, qui prit l'ampleur d'une véritable tragédie.

17 Désignation ancienne des premiers cantons suisses. – Cantons forestiers.