Angélique fit effort pour lui sourire.

– Je gage que vos filles vont se réjouir de vous revoir. Elles ont dû s'inquiéter à votre sujet. Pauvres jeunes femmes !

La duchesse de Maudribourg ne répondit pas. Elle examinait Angélique avec attention.

– Vous ressemblez à la reine de Septentrion, dit-elle tout à coup, avec ces brumes irisées qui flottent autour de vos cheveux. Sont-ils blonds ou sont-ils blancs ? On dirait un or pâle éblouissant. Oui, la reine des Neiges. Vous eussiez mieux joué le rôle de Christine de Suède que ce mousquetaire en jupons.

Le pilote acadien et Vanneau s'approchèrent d'elles. Ils prenaient leur mal en patience, l'attente était un des éléments de la vie du marin. Eux aussi regardaient dans la direction présumée de Port-Royal.

– Les habitants doivent s'agiter, dit le pilote. Ils ont dû surprendre le bruit de notre chaîne, quand nous avons jeté l'ancre. Ils ne savent si c'est l'Anglais, et la plupart s'apprêtent à fuir dans les bois avec leurs chaudières.

– À moins qu'ils ne nous tirent dessus dès que le brouillard se dissipera, émit Cantor.

– Ça m'étonnerait qu'ils aient beaucoup de munitions, dit le pilote, on dit que le navire de la Compagnie de l'Acadie qui les ravitaille chaque été a été pris par les pirates.

Les yeux ouverts sur l'univers d'un blanc plâtreux qui les environnait, Angélique essayait de percer le mystère des vies cachées derrière ces brumes. Par instants, il lui semblait distinguer des parfums venus de la terre qui trahissaient l'activité des humains, odeurs d'étable ou de feu dans l'âtre, des bruits vagues, des échos incertains. Vers le soir, alors que tout s'assombrissait, le carillon d'une cloche d'église fut perceptible et presque aussitôt un vent froid balaya la surface de la mer, la gaufrant de petites vagues courtes, dissipant à demi le brouillard, et des lumières floues fleurirent soudain tout au long de la rive. Un autre coup de vent et le village de Port-Royal surgit tout entier à leurs yeux, dans le crépuscule, alignant, à mi-côte, ses maisons de bois à hauts toits penchés, avec chacun une grande cheminée au milieu, qui laissait échapper de paresseuses traînées de fumée se mêlant aux nuages passants.

L'établissement français comptait déjà environ quatre cents âmes. Aussi l'ensemble était imposant, les maisons s'étirant le long du rivage jusqu'aux vastes prairies des marais asséchés à l'extrémité du bassin, où se déployaient les arbres fruitiers, où paissaient vaches et moutons.

D'un bout à l'autre de l'établissement il y avait deux paroisses. Cela permettait de processionner entre les deux églises les jours de fêtes.

Hors les lumières dans les habitations, le bourg paraissait peu animé à cette heure. Un troupeau de vaches qu'on devinait à sa démarche dodelinante défilait non loin du bord de l'eau. Leurs meuglements et quelques cris d'appel de bergers résonnaient.

Cantor fit arborer le pavillon de son père, l'oriflamme frappée d'un écu d'argent que tout un chacun commençait à connaître dans les parages de l'Amérique du Nord. Il n'y avait plus qu'à espérer qu'on le verrait du rivage malgré la nuit tombante et que les gens se rassureraient. La chaloupe fut descendue et les passagers y prirent place.

Ils pouvaient distinguer, en s'approchant, un groupe important sur la rive, formé surtout de femmes et d'enfants. Bonnets et fichus blancs s'ébattaient dans la pénombre comme un vol de mouettes.

– J'aperçois déjà Armand, dit Mme de Maudribourg. Il a encore grossi, le pauvre homme, la chère doit être trop bonne à Port-Royal.

On pouvait s'attendre à de grandes scènes de retrouvailles. Les Filles du roi agitaient déjà leurs mouchoirs, mais certains hommes, armés de mousquets, hélaient.

– Êtes-vous anglais ? Répondez !

On commença à s'expliquer à quelque distance et quand la chaloupe aborda chacun était au fait.

Tandis que Marie-la-Douce, Delphine, la Mauresque, Henriette, Jeanne Michaud et les autres, ainsi que leur inséparable Armand, se jetaient aux pieds et au cou de leur « bienfaitrice », une femme distinguée, encore jeune, bien que le visage déjà fané et marqué, sans doute par de trop nombreuses maternités, vint au-devant d'Angélique. À sa toilette bourgeoise, sobre mais qui ne manquait pas d'élégance, à sa coiffure à la française qu'elle ne protégeait que d'un petit carré de dentelle retenu par une épingle ornée d'un camée, Angélique devina que c'était Mme de la Roche-Posay.

– Je suis heureuse de vous connaître enfin, dit-elle à Angélique avec aménité. Nous avons toujours eu de bons échanges avec Gouldsboro. M'apportez-vous des nouvelles de mon mari ?

– Hélas non, je suis venue moi-même dans l'intention de vous poser la même question.

– Ils finiront bien par revenir, soupira Mme de la Roche-Posay avec philosophie. Les affaires de la Baie ne vont jamais sans beaucoup de palabres ? Nos époux ont appris la patience avec les Indiens, mais nous qui les attendons du haut de notre promontoire, nous trouvons parfois le temps long.

Mme de Maudribourg remercia chaleureusement la châtelaine d'avoir pris soin de ses ouailles en son absence. Angélique vit jouer sur la physionomie de leur hôtesse la même surprise qu'ils avaient tous éprouvée à Gouldsboro en découvrant sous les traits d'une aussi jeune et jolie femme la bienfaitrice des Filles du roi.

Elle les conduisit jusqu'au manoir, moitié de pierre, moitié de bois, qui avait été construit sur le site de l'ancienne habitation de Champlain et où résidait la famille propriétaire.

Dans la grande salle, une rangée d'enfants bien peignés, gentiment vêtus, attendaient. Ils saluèrent les arrivantes, les filles d'une révérence, les garçons d'un salut impeccable.

– Mais l'on se croirait à la Cour, s'exclama Angélique, devinant qu'elle avait devant elle la nombreuse progéniture du marquis de la Roche-Posay, bien stylée par leur gouvernante, Mlle Radegonde de Ferjac.

Celle-ci se rengorgea. Elle réunissait en sa personne tous les signes de l'éducatrice pour nobles familles, certainement elle-même d'origine hobereaute remontant à Saint Louis et tombée dans la pauvreté comme eût pu être la tante Pétronille qui avait élevé et éduqué tous les enfants de Monteloup. D'un âge incertain, sèche, vraiment laide, sévère, elle ne paraissait cependant pas méchante, comme l'avait suggéré Castine.

– Je vous félicite pour vos élèves, lui dit Angélique. En nos contrées, c'est un vrai miracle de rencontrer des enfants de France aussi bien élevés.

– Oh ! Je ne me fais pas d'illusions, soupira Mlle Radegonde de Ferjac. Dès que ces garçons seront grands, ils courront les bois et les sauvagesses, et ces filles, il faudra les envoyer au couvent ou en France pour les marier.

– Moi, je ne veux pas aller au couvent, dit une gentille fillette de huit ans à l'air éveillé, je veux aussi courir les bois.

– Elle n'a en tête que de marcher pieds nus, soupira la gouvernante en caressant les cheveux bien édifiés en boucles de sa pupille.

– J'étais ainsi quand j'étais enfant, sourit Angélique, et je crois qu'elle s'entendrait bien avec Honorine.

– Qui est Honorine ?

– Ma petite fille.

– Quel âge a-t-elle ?

– Quatre ans.

– Pourquoi ne l'avez-vous pas amenée avec vous ?

– Parce qu'elle est restée à Wapassou.

Il fallut répondre à un très grand nombre de questions sur Wapassou et Honorine.

Durant ce temps des serviteurs étaient entrés, déposant sur la longue table de bois toutes sortes de plats garnis de victuailles et des pichets de boissons.

Des chandeliers d'argent étaient allumés aux extrémités de la table.

– C'est parfait, Radegonde, dit Mme de la Roche-Posay avec satisfaction.

– Est-ce pour nous, tout ce déploiement ? interrogea Angélique. Nous sommes confus de vous causer tant de peine.

– Il le faut, dit la gouvernante péremptoire. Ces enfants ont trop rarement l'occasion de se produire dans le monde. Dès que j'ai su qu'on avait entendu la chaîne d'ancre d'un navire dans le port, j'ai fait habiller les enfants et mis en route les cuisines.

– Et si ç'avait été l'Anglais ?

– Nous l'aurions accueilli à coup de boulets, lança un pétulant petit garçon.

– Mais tu sais bien que nous n'avons plus de munitions, lui reprocha une de ses sœurs aînées.

– Oh ! un soldat français, s'écrièrent-ils tous en découvrant Adhémar. Quelle chance ! Si l'Anglais arrive, nous aurons quelqu'un pour nous défendre.

Ils coururent à lui et lui firent fête.

– Vous nous apprendrez à tirer le canon, n'est-ce pas, soldat ? lui demandèrent les garçons.

– Combien de temps restez-vous avec nous ? interrogea Mlle Radegonde tournée vers Angélique et Ambroisine. C'est que dans deux jours nous donnons une petite fête en l'honneur de l'anniversaire du débarquement de Champlain en ce lieu. Nous jouerons une pièce de théâtre, il y aura festin...

Chapitre 2

Il n'était pas là. Elle avait toujours su qu'il ne serait pas là ! Joffrey ! La paix de Port-Royal lui tomba sur les épaules comme une chape de plomb. Une idée la traversa, fugitive et terrifiante.

« Un piège ! un nouveau piège !... » Colin avait raison de ne pas vouloir me laisser partir...

Tout lui parut suspect. Le calme du soir, la sérénité biblique des habitants, le rire des enfants, l’affabilité de Mme de la Roche-Posay. On lui cachait quelque chose. On savait ! Elle seule ne savait pas. C'était irrespirable.

Elle était venue donner tête baissée dans un piège ; qui le lui avait tendu ?...

Elle écouta Mme de la Roche-Posay répéter qu'elle était sans nouvelles de son époux et se plaindre une fois de plus que ces messieurs en prenaient un peu trop à leur aise, prenant prétexte de la situation politique pour abandonner leurs épouses...