A la sortie de Pontoise, les chariots entourés de cavaliers se séparèrent, deux allant vers le nord-ouest. Celui de Jeanne, seul, piqua au sud et c'était en cela que résidait la différence arrachée à son père par la ténacité du comte de Poitiers : Château-Gaillard, hormis le logis du gouverneur, ne comprenait que des prisons ; le donjon de Dourdan était sévère mais on pouvait y vivre comme dans celui de n'importe quel château de l'époque : Jeanne y serait étroitement gardée, enfermée, mais elle aurait une couche convenable et du feu. A ce niveau de misère, cela faisait une différence énorme… Cela signifiait la possibilité de vivre.

La voiture des femmes de leur service s'éloigna à son tour pour exécuter la deuxième partie du programme : le retour à Paris où l'on fut au soir tombant. L'hôtel de la Marche et l'hôtel de Poitiers reçurent leur contingent de voyageuses épuisées autant par l'épreuve du matin que par le chemin. Enfin, les portes de celui de Nesle se refermèrent sur celles qui restaient et allaient y attendre le retour du Hutin. Si Bertrade avait espéré pouvoir fuir avec Aude, elle s'aperçut vite que c'était impossible. Des ordres étaient arrivés : la demeure de Marguerite serait gardée de près…

CHAPITRE IX

DES CADAVRES À LA TOUR DE NESLE

Paris apprit l'affaire des princesses avec une stupeur proche de l'épouvante. C'est que les mauvaises nouvelles semblaient s'enchaîner avec une rigueur implacable. Après la mort du Pape Clément, un mois après l'assignation du Grand Maître qui avait fait l'effet d'une bombe, après les placards frondeurs de Notre-Dame qu'un archer diabolique et insaisissable plantait avec une espèce de régularité, les naufrages conjugaux des trois fils du Roi, si en d'autres temps ils eussent prêté à se gausser, prenaient en ces jours sombres une tournure de malédiction dont s'inquiétait le peuple.

Avec son habituelle froideur de vue et afin de couper court à toutes interprétations fantaisistes, Philippe le Bel fit crier à travers la ville l'édit de condamnation de Marguerite, de ses cousines et de leurs amants afin que chacun pût se persuader que la hauteur du rang ne préservait pas du châtiment en matière d'honneur. Bien au contraire : la chute se devait d'être plus rude et la punition exemplaire. Avec son assentiment, l'évêque ordonna que, dans les paroisses, les prêtres inclinent leurs sermons vers la sainteté du mariage et le danger encouru par les âmes de ceux qui osaient y contrevenir.

Le cheval du héraut qui, son parchemin roulé, poursuivait sa route vers d'autres carrefours, laissait derrière lui une zone de silence suffoqué, mais qui ne durait pas, se brisant bientôt en exclamations et nombreux commentaires. On rappelait que l'épouse du Hutin n'avait qu'une fille encore bien petite, que Jeanne, la moins coupable, en avait trois et Blanche pas du tout. Cela signifiait que, si le Roi venait à mourir, faute de mâle pour coiffer la couronne, le royaume tomberait en quenouille à moins que le Ciel ne s'avise d'y mettre bon ordre. Mais on ne pouvait avancer que, pour l'instant, la France soit vraiment en odeur de sainteté.

Ce matin-là, Olivier était venu seul dans Paris. Maître Mathieu tenait à recevoir chaque jour des nouvelles fraîches et, à tour de rôle, l'un des compagnons s'y rendait pour prendre le vent, écouter les bruits. Un seulement, afin qu'il eût toujours autour de lui et des trois femmes une protection suffisante en cas de mauvaise surprise. Il se remettait mal, en effet, d'une blessure qui l'avait tenu longtemps sous l'emprise de la fièvre, et se mettait à suinter à chaque mouvement inconsidéré. Sa clavicule, brisée net par l'épée du Prévôt, le faisait souffrir en dépit de l'ingénieux appareil placé par Hervé qui avait vu jadis, à Chypre, un médecin juif l'employer : un morceau de drap roulé passé sur le cou, sous les aisselles et noué dans le dos dans le but d'immobiliser les épaules, mais Mathieu s'agitait et la guérison avançait d'autant moins vite que le moral était plus sombre. Le maître d'œuvre enrageait d'être reclus sans pouvoir mettre le nez dehors, alors qu'il aurait voulu porter le feu de la révolte sur tous les chantiers de cathédrales : à Beauvais dont le chœur s'était écroulé trente ans plus tôt et dont la reconstruction était loin d'être achevée, à Orléans, à Bourges et dans d'autres endroits encore. Poussé par une haine qui à présent lui empoisonnait le sang, il voulait que des chefs-d'œuvre inachevés proclament à travers le royaume l'iniquité du Roi et la vengeance du Grand Maître. Ne pouvant prendre la route, il avait chargé Cauvin de la liaison avec les carrières de Gentilly où, avant le coup de force, ceux de ses compagnons qui échapperaient devaient aller se regrouper et attendre ses ordres, mais les jours passaient et le tailleur de pierre, chaque fois qu'il revenait, n'osait pas avouer que petit à petit, les hommes s'en allaient, l'un après l'autre, pour essayer de se refaire une existence supportable. Maître Jacques était mort, hélas, mais il fallait bien que vivent ceux qui restaient…

Appuyé contre le mur de l'Hôtel-Dieu, Olivier, les bras croisés sur la poitrine, se désintéressait de l'homme au parchemin qui quittait le parvis, et regardait Notre-Dame, éclatante dans le soleil de mai, brillante comme un immense livre d'heures des couleurs et des ors dont étaient peintes ses statues, ses sculptures. Trois jours plus tôt, encore, elle avait affiché sur le rouge de sa haute porte centrale sa colère et son appel à Dieu pour que soient reportés les édits iniques frappant sans exception tous ceux qui naguère encore œuvraient à sa solidité, à sa beauté. C'était à l'archer inconnu qu'Olivier pensait. En dépit des surveillances, on n'avait toujours pas réussi à le capturer et il admirait son audace ainsi que sa quasi diabolique habileté. Même si cela ne faisait qu'exciter la colère de l'évêque, des chanoines et du Prévôt, avoir donné une voix à la cathédrale et une voix rebelle lui semblait un trait de génie… Avec le drame intime frappant tous les fils du Roi, elle allait avoir une magnifique raison d'invoquer la justice immanente !... En attendant, il fallait rentrer au Clos pour mettre les autres au fait…

A ce moment une voix acerbe se fit entendre derrière son épaule :

- Vous voilà satisfait, j'espère ? Si vous ne vous étiez mis à la traverse de mon projet devant le Temple, le Hutin régnerait avec sa belle garce, l'avenir du royaume ne serait pas en péril et le Grand Maître serait encore vivant…

Avant même d'avoir vu celui qui venait de parler, Olivier avait reconnu, à sa voix éraillée difficilement oubliable, le mendiant qu'il avait empêché de tuer le Roi et qui avait dit s'appeler Pierre de Montou. En se retournant, il put constater qu'il n'avait guère changé : il était toujours aussi filiforme, aussi maigre avec sa barbe et ses cheveux gris emmêlés au milieu desquels toutefois le long nez en bec d'aigle lui parut moins rougeoyant. Mais ses yeux étincelaient de colère quand il ajouta :

- ... En outre, vous m'avez menti !

Le mot irrita Olivier.

- En d'autres temps je vous aurais souffleté car, même si j'ai cru bon d'employer ce vil moyen pour vous empêcher de vous faire massacrer, vous n'auriez pas été le seul et pour rien ! Il se trouve que j'ai vraiment vu Roncelin de Fos. Et mon compagnon l'a vu comme moi au moment où je criais son nom. Nous nous sommes d'ailleurs élancés pour le joindre…

- Et vous l'avez joint ? ricana son interlocuteur.

- Non. Vous devriez savoir que les archers nous ont donné la chasse, ce qui vous a permis d'aller où vous vouliez. Nous ne leur avons échappé que grâce… à un ami. Quant à lui, il avait disparu comme le cauchemar qu'il est.

- Il est revenu, ce cauchemar, dans les années qui ont suivi ?

- Il ne m'a jamais quitté dans la réclusion à laquelle j'ai été obligé de me résigner afin de vivre encore. Ce n'est pas faute pourtant de l'avoir fait chercher par ceux qui me donnaient asile. Mais je suis bien bon de vous donner des explications qui ressemblent par trop à des excuses. Vous avez certainement dû vous mettre à sa recherche, vous aussi ?

- Non. J’étais persuadé que vous n'aviez crié son nom que pour faire manquer mon projet…

- Parlons-en de ce projet ! Ce qui ne se fait pas un jour peut se faire le lendemain. N'avez-vous pas trouvé d'autres occasions de quêter l'aumône de Philippe ? Vous avez eu le temps, il me semble, en sept ans ?

- Que vous le croyiez ou non, l'opportunité m'a manquée, grogna Montou. Ce n'est pas faute pourtant de l'avoir suivi ; par exemple lorsqu'il s'est rendu à Poitiers pour rencontrer le Pape, mais il y avait alors trop d'ennemis dressés contre lui et Marigny avait constitué sans le lui dire un véritable cercle de fer autour de sa personne. De plus... il fallait bien que je vive et, pour vivre, j'ai volé de quoi manger au marché de Beaugency... et me suis retrouvé au donjon du château en grand danger d'être pendu.

- Que ne l'a-t-on fait ? émit Olivier sarcastique.

- Une chance comme il n'en arrive pas souvent dans une existence. Le châtelainm'était un peu parent. Il m'a reconnu et m'a fait la grâce de m'éviter la corde pour que la honte ne retombe pas sur toute la famille. Il a préféré me garder prisonnier pendant des mois et des mois. Pas trop mal traité au demeurant. Et puis il a dû quitter Beaugency pour Loches, un autre château, et là il a choisi de me relâcher avec pour seule richesse ma liberté retrouvée... J'ai cependant réussi à regagner Paris où j'ai vécu... comme j'ai pu... Jusqu'à cette nuit terrible, continua-t-il en baissant le ton sur une note de réelle douleur, où l'on a osé brûler le Grand Maître et le Précepteur de Normandie !

- Certains ont tenté de les sauver ? Que n'y étiez-vous ?