Juliette Benzoni

Olivier ou les Trésors Templiers

A ma fille Anne ma si précieuse collaboratrice...

Prologue

LA DAME DE VALCROZE

Sancie regardait l'étoile.

Les cinq branches argentées, blasonnant l'azur du ciel, brillaient dans le soleil, pendues à la longue chaîne que des hommes intrépides avaient tendue entre les deux pics jumeaux dressés comme deux doigts au-dessus du village de Moustiers. Ce fantastique ex-voto posé ainsi qu'un collier à la gorge de la montagne en hommage à Notre Dame, c'était le chevalier Guillaume de Blacas qui l'avait rêvé dans sa prison de la Mansourah. Du fond de sa misère il avait juré à la Vierge Marie de composer, avec ses chaînes de captif et l'étoile de son écu, un hommage éclatant et intemporel qui traverserait les siècles en proclamant la gloire de la mère du Christ Roi. Et Sancie aimait l'étoile qu'elle avait vu hisser comme elle aimait la chapelle Notre-Dame-d'entre-les-Monts où, à plusieurs reprises, elle était venue déposer son fardeau, demander de l'aide parce que tradition et foi populaire attribuaient de grands pouvoirs au petit sanctuaire si magnifiquement paré. On disait même que les enfants mort-nés pouvaient y recouvrer la vie...

Jamais Sancie n'avait rien demandé de tel. Ses prières étaient plus modestes et, peut-être à cause de cela, il était arrivé, souvent, qu'elles fussent exaucées. Aussi apportait-elle, à chacune de ses visites, une espérance intacte même si, cette fois, elle admettait qu'il faudrait à Madame Marie beaucoup de bonne volonté.

Le soleil frappant l'étoile y allumait des éclairs vite insoutenables pour des yeux un peu las. Sancie se signa et entra dans la chapelle. L'épaisseur des murs sous la basse voûte romane y entretenait fraîcheur et pénombre, où se fondit vite la tache rouge générée par la contemplation de cet astre étonnant que la nuit éteignait.

Elle déposa devant l'autel dominé par une antique, primitive mais touchante statue de la Vierge Mère, la brassée de genêts qu'elle apportait. Leur jaune éclatant illumina d'un seul coup le petit sanctuaire où brûlait seulement un gros cierge allumé chaque matin par les moines bénédictins, essaimés depuis le Ve siècle du monastère Saint-Honorat-en-Lérins, dont le prieuré avait fait naître le village. Elle était seule, ce matin-là, ce qui était rare, la chapelle étant un haut lieu de pèlerinage, mais il y avait eu tempête la nuit précédente dans la montagne et le mauvais temps avait dû vider les chemins. Mais il en fallait plus pour arrêter la dame de Valcroze. Aussi frère Ausbert, le vieux moine commis ce matin-là à l'accueil des pèlerins qui les connaissait bien, elle et sa générosité, lui réserva-t-il un accueil chaleureux et, sachant qu'elle lui serait reconnaissante d'un moment de solitude, il se retira avec un clignement d'yeux et un sourire à bouche close afin de masquer les manques fâcheux laissés par l'âge dans sa denture. Mais non sans avoir été chercher, auparavant, le cierge qu'elle demandait d'habitude.

Demeurée maîtresse des lieux, Sancie arrangea ses fleurs dans les jarres placées là à cet effet, alluma sa longue chandelle en la disposant de façon qu'elle éclaire le visage de Marie, se mit à genoux puis, joignant les mains, commença à prier... D'abord les oraisons rituelles, les Ave Maria alternant avec les litanies, mais ce qu'elle avait à demander était difficile. Plus peut-être que le retour à la vie d'un bébé mort-né. Quels mots employer, quelle quantité de larmes verser pour que Notre-Dame se laisse toucher et consente à chasser de l'esprit d'Olivier ce terrifiant désir de se faire templier ? Comment faire admettre à la mère de Jésus que l'humble Sancie lui refuse le don d'une vie décidée à se consacrer à son fils ? Et cela dans les conditions les plus gratifiantes qui soient puisqu'il ne s'agissait pas de s'enterrer sous la bure et le silence de quelque monastère mais, sous les armes du chevalier, de combattre au grand jour et pour la gloire de Dieu là où Son service l'exigeait.

Toujours accrochés à la Terre Sainte, en cette année 1288 où la mort onze ans plus tôt du terrible sultan Baybars leur permettait de respirer dans les quelques places qu'ils gardaient encore comme les Hospitaliers et les Teutoniques, les chevaliers du Temple n'en étendaient pas moins leur réseau de bailliages et de commanderies sur toute l'Europe occidentale. Ils étaient riches de tous les biens et dons reçus depuis un siècle et demi, qui en faisaient les premiers banquiers d'Occident et puissants en proportion puisqu'ils prêtaient aux rois. Orgueilleux et fiers d'une vaillance jamais mise en doute par quiconque, à de rares exceptions près, ils offraient une image capable - ô combien ! - de faire rêver un jouvenceau. Cela, Sancie voulait bien l'admettre, mais elle gardait au fond du cœur l'effrayant souvenir d'un brasier allumé au creux d'un ancien cratère proche du lac de Tibériade, de l'homme qui s'y était jeté et de la malédiction qu'il avait proférée. Le Temple était maudit, le Temple périrait et c'était un Roi dont les yeux ne se fermaient jamais qui le détruirait.

Or, depuis trois ans, le petit-fils du Roi Louis IX occupait le trône de France. Philippe IV avait à présent vingt ans et depuis son adolescence on le surnommait le Bel. Plus beau seigneur ne se pouvait voir... ni de plus froid, de plus secret. On disait que le poids de son regard, bleu et glacé, était difficile à supporter parce que impossible à déchiffrer, qu'il ne cillait jamais, au point que son entourage, impressionné, se demandait s'il lui arrivait de fermer les yeux pour dormir. En outre, le vieillard avait prophétisé qu'un demi-siècle plus tard, le Temple courrait à sa perte et, à ce jour, trente-sept ans étaient passés. Il restait peu de temps. Et Sancie de Courtenay, dame de Valcroze, venait supplier Notre-Dame de détourner son fils d'un projet si funeste qui la glaçait d'effroi. D'autant qu'elle doutait, au fond d'elle-même, de la réalité d'une vocation apparue au grand jour de façon un peu soudaine lorsque l'on avait appris les fiançailles de la mignonne Agnès de Barjols avec un Esparron. Pourtant, questionné doucement par sa mère, Olivier s'était défendu d'avoir jamais songé à épouser la jeune fille et Olivier n'avait jamais menti : il était beaucoup trop fier pour cela et Sancie n'avait pas insisté, pensant qu'il était possible que son fils n'eût même pas conscience d'un sentiment secret…

Olivier !... Sancie l'aimait d'autant plus qu'elle n'aurait jamais cru qu'il pût un jour venir au monde. Il était pour elle et pour Renaud, son époux, une sorte de miracle...


En quittant Saint-Jean-D’acre après leur mariage nocturne, autant dire bâclé par le Roi Louis IX pressé de se débarrasser d'un homme dont il craignait que sa belle épouse, Marguerite de Provence, n'eût pour lui un trop tendre penchant, Sancie de Signes, dame de Valcroze, savait que leur embarquement hâtif sur une nef marseillaise n'avait pas le bonheur pour destination, même si la première escale devait être Cythère dans l'île de Chypre. Dès ses douze ans, elle aimait Renaud de toute son âme et cet amour avait résisté à un mariage - blanc il est vrai ! - avec le vieux mais adorable Adhémar de Valcroze qui avait su la rendre heureuse sans jamais en faire une femme.

Mais Renaud aimait la reine Marguerite depuis le moment où il avait plié, pour la première fois, le genou devant elle. Sancie le savait et, bien que persuadée de n'être jamais payée de retour, elle avait accepté de l'épouser parce que Marguerite, sa marraine qu'elle aimait chèrement, l'en suppliait. C'était le seul moyen de sauver du bourreau le trop séduisant Courtenay surpris par le Roi dans la chambre de sa femme. Dans des circonstances dramatiques sans doute mais assez équivoques pour avoir éveillé la jalousie d'un homme dont chacun, cependant, était persuadé que l'Eglise le mettrait un jour au nombre de ses saints. C'était peut-être pour cette raison et parce qu'il se découvrait capable d'un sentiment aussi bestialement humain et en ressentait de l'humiliation que la colère de Louis l'avait rendu, pendant un moment, sourd à toute explication. Et le mariage avait eu lieu sans que Sancy en éprouve autre chose qu'une souffrance accrue. Ces épousailles-là, comme les premières, demeuraient blanches, mais par sa volonté à elle. Même s'il arrivait qu'un jour Renaud vînt l'en prier, elle ne céderait ni à lui ni à elle-même, en dépit de sa passion : elle considérait son corps indigne d'être offert à l'homme aimé depuis qu'il avait été souillé par le prince infidèle qui s'en était emparé par ruse... en y laissant sa trace...

Passée Chypre où l'on ne s'attarda pas, le voyage fut abominable. Toutes les tempêtes de la Méditerranée semblaient s'être donné rendez-vous sur le chemin du navire dont l'humaine cargaison, souffrant à la fois du manque d'espace et de l'instabilité de l'environnement, endura l'enfer d'incoercibles nausées et d'une affreuse impression de vertige, priant éperdument entre deux vomissements qui empuantissaient l'atmosphère. Et quand le mal faisait trêve ou que venait une certaine accoutumance, on s'épuisait, à se cramponner à tout ce qui semblait solide et fiable pour ne pas s'envoler par-dessus bord ou s'assommer aux membrures, si l'on voulait chercher au-dehors un peu d'air respirable.

A l'exception de l'équipage et - Dieu sait pourquoi - de Renaud, de son vieil écuyer Gilles Pernon, de Basile, son jeune compagnon grec et de l'inusable Honorine, la suivante de Sancie, tout le monde à bord fut malade, et Sancie elle-même encore plus. En particulier certaine nuit où, après être tombée dans l'escalier du château-arrière, elle endura le martyre durant des heures, les dents plantées dans une serviette tordue pour étouffer ses cris tandis qu'elle perdait le fruit détesté conçu au bord du lac de Huleh. Honorine l'assista aussi calmement que si elles avaient été dans une chambre et non dans le coin d'un bateau en folie. Elle réussit à tenir sa maîtresse à l'abri des - bien rares ! - regards indiscrets qui eussent pu se manifester et, quand le jour se leva sur le détroit de Messine enfin apaisé, les traces de l'événement disparurent dans les flots alors que Sancie épuisée sombrait dans le sommeil. Pour la commodité et la décence, les femmes vivaient à bord séparées des hommes et Renaud ignora tout.