Elle trouva Marguerite encore au lit mais de charmante humeur et Bertrade savait bien pourquoi : les princes ayant été retenus au palais de la Cité pour assister à l'exécution et au Conseil qui avait suivi, Blanche était venue passer la nuit chez sa cousine et s'était retirée avec elle dans la Tour une partie de la nuit.
A moitié étendue sous ses courtines de brocart dans le fouillis soyeux de ses draps et de ses couvertures, Marguerite, ses magnifiques cheveux sombres répandus sur ses épaules nues, buvait du lait et grignotait une pâtisserie d'un air songeur ; mais sa songerie devait être singulièrement agréable si l'on en jugeait le demi-sourire de ses lèvres gonflées et le cerne bistre de ses yeux noirs. Elle accorda sans difficulté le moment d'entretien privé que demandait Bertrade. Madame de Courcelles se retira d'ailleurs d'elle-même sans attendre qu'on l'en prie. La mine bouleversée de la suivante ne lui avait pas échappé.
- Eh bien, ma bonne Imbert, que vous arrive-t-il ? fit Marguerite qui, elle, prise dans son rêve intérieur, ne s'était aperçue de rien.
- Madame, je viens demander à la Reine de me donner mon congé et celui de ma nièce. Et cela dès aujourd'hui.
Le mot fit tressaillir la jeune femme qui, cette fois, regarda sa suivante avec stupeur.
- Votre congé ? Et à toutes les deux ? Et cela alors que ma belle-sœur d'Angleterre annonce sa visite ? Vous n'y pensez pas !
- Oh si, Madame. Je ne pense même qu'à ça parce que, pour Aude surtout, l'heure est grave !
Et Bertrade s'agenouilla sur les marches qui surélevait le lit. Marguerite vit de plus près son visage crispé, yeux où perlaient des larmes. Une attitude absolument incroyable chez cette femme de tête.
- Mais enfin qu'y a-t-il ? Sa mère est morte et son père veut qu'elle rentre au logis ?
- A cette heure elle ne sait pas - et moi non plus ! - si son père est encore vivant.
Quittant sa pose languissante, Marguerite se redressa sur ses oreillers et fit signe à Bertrade de s'asseoir sur le bord du lit.
- Racontez ! ordonna-t-elle.
A voix étouffée en dépit de la proximité de sa maîtresse et de la protection des grands rideaux pourpres, Bertrade rapporta le récit de Denis en y ajoutant le contenu de la proclamation.
- Si Mathieu n'est pas mort, il reste un hors-la-loi. Il faut que je sache ce qu'est devenue ma sœur et que je mette Aude à l'abri de la colère du Roi... et de Monseigneur Louis, conclut-elle.
- Il n'en est pas question ! s'écria la jeune reine avec autorité. Nulle part vous ne serez plus en sécurité qu'auprès de moi. Mon époux ne s'intéresse en rien à mes femmes. En outre, vous le connaissez suffisamment pour savoir qu'il n’a pas la tête politique. Hier, il se montrait enchanté que l'affaire des Templiers prit une fin définitive avec la mort du Grand Maître parce qu'il espère que messire de Marigny et Nogaret vont enfin se tenir tranquilles. Tout ce bruit a gêné trop longtemps ses plaisirs. Qu'une poignée de maçons ait tenté d'enlever les condamnés sur le fleuve, il a dû trouver le fait plutôt amusant. Cela corsait le spectacle. Quant au Roi...
- On ne peut dire qu'il n'ait pas la tête politique, lui, soupira Bertrade.
- Non. Il l'aurait même un peu trop à mon goût, mais c'est un trop grand souverain pour incriminer des femmes... et une jeune fille ! En outre, je crois qu'il m'aime bien car il lui arrive de me sourire. Aussi, gardez l'assurance que, si le moindre danger vous menaçait, Aude et vous, je saurais prendre votre défense auprès de lui. Vous êtes ici chez la reine de Navarre, donc pas tout à fait en France. Les sbires de Nogaret n'y sont pas admis...
- Sauf si le roi de Navarre...
- Le roi de Navarre déteste Nogaret. Jamais il ne lui permet de franchir le seuil de sa porte ! Ainsi tenez-vous en paix, ma bonne Imbert. La reine Isabelle sera bientôt là et nous allons partir sous peu pour Maubuisson où nous l'attendrons. Je vous emmène vous et Aude !
Puis elle ajouta d'un ton plus doux en se penchant pour prendre dans les siennes les mains de sa suivante :
- J'aime beaucoup Aude et son avenir me tient à cœur... comme le vôtre.
- Oh, le mien... à mon âge !
- La vie est bonne à vivre à n'importe quel âge, Bertrade, et le vôtre n'a rien d'accablant. Aude sait-elle les événements de la nuit ?
- Non. Je l'ai laissée dans notre chambre à refaire au fil d'or la broderie qui s'est arrachée sur la cotte de velours nacarat...
Marguerite eut un grand sourire :
- Et vous voulez me priver d'une telle artiste ? Envoyez-la-moi : je vais lui parler ! A ce propos, avez-vous des nouvelles de votre sœur ?
- Non, répondit Bertrade dont le visage s'assombrit de nouveau. J'espère qu'avant de se lancer dans cette aventure insensée, son époux aura pris soin de lui faire quitter Montreuil…
- Il est vrai que Nogaret a dû y jeter ses molosses, fit Marguerite avec mépris. Je vais envoyer… ou… non… à la réflexion, je vais demander à Madame de Poitiers d'envoyer quelqu'un de sûr afin de voir ce qu'il en est… C'est un service qu'elle me rendra volontiers.
Bien que tentée de faire la grimace en pensant que le « quelqu'un de sûr » pourrait bien être un d'Aulnay, Bertrade ne put que remercier, d'un cœur sincère d'ailleurs, celle qui se déclarait si hautement sa protectrice et celle de sa nièce, puis elle se mit à la recherche de la jeune fille afin de l'envoyer à Marguerite.
Quand Aude vint la rejoindre dans leur chambre, elle avait les yeux rouges et les larmes coulaient encore. Bertrade lui ouvrit les bras et les deux femmes restèrent serrées l'une contre l'autre un long moment. Jusqu'à ce que se calment les sanglots de la jeune fille et qu'elle fût en état d'entendre ce que sa tante avait à lui dire :
- Ne te tourmente pas trop ! Ton père a dû, dès hier au soir, conduire Juliane, Mathilde et Margot à mon Clos des Abeilles…
- Mais mon père ? Madame Marguerite dit qu'il a été blessé. Il est peut-être mort, noyé d'avoir perdu trop de sang ? Et Rémi qui n'était pas avec lui ! Comment a-t-il pu le laisser seul…
- Quand ton père commande, on obéit et c'est ce qu'il a fait. Tu ne vas pas lui reprocher d'avoir mis en sécurité les femmes de la maison ? De plus... ton père n'était pas seul. Il y avait auprès de lui quelqu'un dont ni toi ni moi n'avons jamais rien su de sa présence à Montreuil, quelqu'un qui se serait fait tuer avant de l'abandonner. Et celui-là sait se battre…
- Quelqu'un qui…
Les larmes d'Aude venaient de se tarir d'un seul coup tandis qu'elle levait sur sa tante un regard effaré, chargé d'interrogation mais où s'allumait une fragile lueur d'espoir. Bertrade, bien qu'elle n'en eût aucune envie, émit un petit rire sec :
- Tu ne trompes pas ! C'est bien lui ! L'homme que tu aimes depuis si longtemps a vécu ces dernières années dans l'atelier de ton frère. Il y est même devenu imagier ! Et assez adroit si l'on en croit les tiens ! Il était avec Mathieu et Rémi hier à Notre-Dame et… plus tard j'imagine ! Alors ou ils sont morts tous les deux ou ils sont cachés quelque part, mais ensemble. Et pourquoi ne serait-ce pas chez moi ?
- Mon Dieu ! Ce serait trop beau, trop merveilleux ! Oh, ma douce tante, il faut que vous ayez raison ! Il faut y aller voir tout de suite…
- Tu n'es pas un peu folle ? Courir là-bas et y mener tout droit les gens de Nogaret ? En dehors de ta famille personne ne sait que je possède le Clos…
- Et votre neveu, le mercier ?
- Gontran ? Il a un commerce prospère qui arrondit sa bourse et son ventre. Pour rien au monde il n'irait fourrer son nez dans une affaire aussi dangereuse que ce qui touche au Temple ! Il n'est pas fou. En outre, il a de l'amitié pour moi ! Quant à savoir s'il y a ou non du monde à Passiacum, il faut prendre patience et ne rien faire surtout qui puisse amener le moindre risque. Maintenant va rafraîchir ton visage et remets-toi à l'ouvrage !
Aude obéit mais une fois revenue à son tabouret, ses mains restèrent longtemps inactives, oubliant l'aiguille enfilée d'or qu'elle tenait sans plus songer à la piquer dans l'épais velours d'un beau rouge clair qui fardait si joliment le teint d'ivoire de Marguerite. La joie et l'inquiétude se partageaient son cœur mais la joie - dont elle avait un peu honte - prédominait. Savoir Olivier vivant, savoir que la veille il avait vécu, respiré dans la maison de son enfance l’emplissait d'un immense bonheur. Et c'est à cause de ce bonheur que l'inquiétude se minimisait un peu. Avec un tel homme auprès de lui, Mathieu ne pouvait qu'être sauf. Elle avait beau ne pas ignorer - et depuis longtemps ! -qu'aucun lien ne pouvait se tisser entre Olivier et elle, une petite flamme d'espoir s'allumait malgré tout et elle voyait la main de Dieu dans cette longue cohabitation avec les siens. En outre, le Temple n'existait plus. Condamné par l'Eglise et par le Roi, il n'était plus qu'un grand souvenir et Aude souhaita passionnément que les vœux prononcés par ceux qui s'efforçaient de survivre eussent disparu avec lui. Ce serait si bon que le chevalier devint vraiment un homme comme les autres, un homme qui peut-être se déciderait un jour à la regarder autrement que comme la petite fille qu'elle n'était plus !
En elle une étrange transformation s'opéra à cet instant parce que, pour la première fois, le rêve lui semblait possible à atteindre. Non, elle n'était plus une enfant, mais une femme décidée à tout entreprendre pour gagner l'amour d'Olivier. Elle allait – enfin ! - exister pour lui. Elle se savait belle et voulait l'être plus encore jusqu'à lui faire oublier ce qui ne serait pas eux-mêmes. Dieu qui avait choisi son père pour le sauver ne condamnerait pas cet amour… Et Madame Marguerite le protégerait. De cela Aude était sûre.
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