— Non ! s’effraya-t-elle. Ce serait imprudent…

— Je le veux !… à moins que vous ne préfériez votre chambre ?

Elle ne répondit pas, sachant qu’au risque de se perdre et d’être surprise par son époux, elle lui obéirait parce qu’elle l’aimait de plus en plus. Au point de ne pouvoir envisager le jour, encore lointain sans doute mais inévitable, où il leur faudrait se séparer…

En rentrant au logis en même temps que Claude, elle lui fit, au seuil de sa chambre, une révérence de cour :

— Je souhaite une bonne nuit à Votre Majesté ! fit-elle. Je suppose qu’après cette journée triomphale, elle doit être bien lasse ?

Chevreuse n’en avait pas vraiment l’air. Il irradiait encore de mille feux et pour ne pas se priver une seconde de ces moments exceptionnels, il avait à peine bu.

— Las, moi ? Où le prenez-vous, ma belle ? Il me semble au contraire qu’à tant de gloire il faut un couronnement. Et pourquoi donc ce soir, le roi d’Angleterre ne se choisirait-il pas une favorite ? Vous êtes particulièrement indiquée pour ce rôle car jamais je ne vous ai vue plus belle ! ajouta-t-il en l’entraînant vers le lit…

Refuser était impossible. Il fallut en passer par là et, malheureusement, Claude se montra cette nuit-là aussi gaillard qu’aux premiers temps de leur mariage. Quand, enfin, il s’endormit, l’aube n’était plus très loin. Craignant les réactions souvent violentes de Henry, Marie se glissa hors du lit, passa des pantoufles, sa robe de chambre et s’élança dans l’escalier pour gagner le jardin, craignant et redoutant à la fois qu’on ne l’eût pas attendue. Elle se mit à courir, sans trop y voir clair, en direction du pavillon quand, soudain, elle se sentit saisie au passage par une main sans douceur et attirée sous une tonnelle.

— Il était temps ! gronda Holland. J’allais vous chercher !

— Pas auprès de mon époux, tout de même !

— J’en suis parfaitement capable quand ma patience est à bout !

En même temps, il la dépouillait de son léger vêtement pour l’étendre sur le sable. Et Marie oublia qu’ils commettaient là une folle imprudence, que le jour approchait et que n’importe quel serviteur pourrait les voir. Seuls comptaient leur union et ce plaisir à la limite de la souffrance qu’elle recevait de lui… Au moment de le quitter cependant, elle le supplia de ne plus la mettre dans une situation aussi dangereuse. Même les visites à La Vigne en Fleur lui semblaient difficiles : mais il ne fit que rire de ses craintes :

— La reine Henriette-Marie ne part que le 2 juin et vous savez que nous attendons Buckingham. Il ne devrait plus tarder maintenant. Où en êtes-vous avec la Reine ?

— Au point où nous le souhaitions ! Je lui en ai tant parlé, tant vanté cet amour qu’il a pris pour elle, qu’elle doit rêver de lui autant qu’il en rêve lui-même…

— A merveille ! Nous allons bientôt tenir entre nos mains des fils singulièrement puissants… Rentrez à présent ! Nous en reparlerons plus à loisir dans notre nid d’amour… après-demain ? Vous voyez que je sais être raisonnable ! dit-il en posant sur ses lèvres un baiser léger.

Quand Marie regagna sa chambre, Claude ronflait à faire tomber le plafond. Elle se glissa près de lui en prenant soin de ne pas le toucher. Elle avait vraiment besoin de dormir maintenant.

Au jour levé, Elen se rendit à la première messe de l’église Saint-Thomas, chercha le chanoine Lambert et le pria de faire savoir au père Plessis qu’il lui fallait recevoir au plus vite les secours de sa sagesse… Sûre de ce qui allait se passer, elle ne s’était pas couchée et avait épié les deux amants…

Cinq jours plus tard, Marie de Médicis inaugurait son beau palais tout neuf – bien qu’il ne soit pas encore complètement terminé – en présence du Roi, de la Reine et de la Cour. En dehors de sa vaste chambre carrée donnant sur des parterres de broderies, on admira en particulier la galerie qui y menait et où la série des tableaux de Rubens, enfin achevée, éclatait de toutes ses couleurs sous le haut plafond doré à la feuille. Le peintre, remis de sa chute, était là et goûtait visiblement les louanges qui allaient vers lui. Certains de ces panneaux, les plus réussis sans doute, s’expliquaient d’eux-mêmes. Ainsi de « Henri IV recevant le portrait de la Reine », du « Mariage à Lyon », de la « Naissance de Louis XIII » et surtout du prodigieux « Couronnement de la Reine ». D’autres semblaient un peu plus obscurs comme « Félicité de la Régence » et Louis XIII, qui ne gardait pas un souvenir ébloui de cette période de sa prime jeunesse, demanda des explications. Que le peintre se hâta de lui donner :

— Cela dépeint l’état florissant que le royaume connaissait alors ainsi que le relèvement des sciences et des arts par la libéralité et la splendeur de la Reine, que Votre Majesté peut admirer assise sur ce trône brillant et tenant en main une balance pour dire que sa justice et sa prudence tiennent le monde en équilibre.

L’humour n’était pas la qualité première de Louis XIII, mais devant ce monument de flagornerie, il ne put s’empêcher de sourire :

— On voit bien que vous n’y étiez pas ! dit-il seulement, et il s’intéressa au tableau suivant.

Passant devant des nymphes rebondies et autres déesses plantureuses aux chairs débordantes dont étaient truffées les toiles, il les considéra d’un œil perplexe qui devint franchement hostile en face du portrait de sa mère en déesse de la guerre, casquée, une épée sous le bras et vêtue d’une sorte de tunique pourpre dont le drapé laissait nus un bras, une épaule dodue et un sein en pomme qui attirait irrésistiblement le regard… Cependant il ne dit rien mais abrégea sa visite et prit congé emmenant avec lui dans son carrosse le cardinal de Richelieu. Un peloton de Mousquetaires encadra aussitôt la voiture royale qui dévala la rue de Tournon. D’une fenêtre du palais, Marie les regarda s’éloigner. Tout à l’heure à l’arrivée du Roi, elle avait fort bien reconnu Gabriel. Contente de le revoir, en dépit de leur différend et trop insouciante pour être rancunière – sauf envers Louis XIII –, elle lui avait souri mais, à sa surprise, elle l’avait vu détourner la tête, le visage dur, un pli sévère entre les sourcils, et elle en avait conçu une peine, fugitive sans doute, mais aussi inexplicable que l’attitude de son ancien écuyer. Elle remit à plus tard de chercher la raison d’un comportement aussi offensant, ayant à préparer l’arrivée du duc de Buckingham dont on avait en haut lieu décidé qu’il descendrait chez elle. Ce qui d’ailleurs l’enchantait.

Une semaine après l’inauguration du Luxembourg, le 26 mai au soir, il était là accompagné du duc de Montgomery et de quelques seigneurs lui composant une suite brillante mais peu nombreuse. Sa réputation de beauté, d’élégance et de faste l’avait précédé et quand il s’inclina devant elle, Marie ouvrit de grands yeux : « Steenie » était encore plus beau que dans son souvenir et elle put mesurer son amour pour Holland en constatant qu’en face de cette merveille son cœur, son corps aussi restaient muets. Grand et mince, avec de larges épaules et les plus beaux yeux que l’on ait jamais vus, éclairant un visage triangulaire à fine moustache et lèvres sensibles, les cheveux d’un blond fauve et le sourire charmant, Buckingham avait en effet tout ce qu’il fallait pour séduire une reine, fût-elle la femme la plus difficile qui soit. Auprès de ce demi-dieu, Louis XIII ne pèserait pas lourd…

Quant à sa renommée de splendeur elle était entièrement justifiée et à peine les Parisiens eurent-ils entrevu l’irrésistible ministre de Charles Ier qu’ils en restèrent éblouis, et il y avait de quoi : pour la circonstance, Buckingham ne s’était pas fait confectionner moins de vingt-sept habits plus magnifiques les uns que les autres et comme il disposait librement, en outre, des joyaux de la couronne anglaise, perles, diamants, rubis, émeraudes et saphirs constellaient ces atours de conte de fées. On disait même qu’il avait poussé le raffinement jusqu’à ordonner que certaines de ses perles ou de ses pierres fussent mal cousues afin de pouvoir les perdre galamment aux pieds des dames[14]. Son séjour à Paris devait durer une semaine avant de prendre avec la jeune reine le chemin de l’Angleterre.

Naturellement, des discussions politiques étaient en vue. Buckingham se donnait deux buts précis : empêcher la France de faire avec l’Espagne une paix définitive et préparer une alliance avec l’Angleterre – au bénéfice de celle-ci bien sûr ! – contre les princes allemands. Mais entre ce brouillon et celui que l’on commençait à appeler le Cardinal tout court, il y avait un univers et si le bel Anglais fut reçu courtoisement on ne lui fit pas cadeau de grand-chose. En revanche il fut accueilli comme il convenait par le Roi et la Reine-mère, pas fâchée de lui assener les splendeurs de son palais. Vint le moment tant attendu de sa visite chez la Reine…

Mme de Chevreuse avait veillé spécialement à la parure d’Anne d’Autriche, positivement ravissante dans un satin brodé d’or du même vert que ses yeux, avec un petit bonnet assorti surmonté d’une plume de héron qui lui donnait de l’insolence. Et elle fut largement payée de sa peine : entre la Reine infante et le bel Anglais, ce fut un véritable coup de foudre. Un témoin de la scène, La Rochefoucauld, devait écrire plus tard : « Elle – la Reine – lui parut plus aimable que son imagination ne lui avait pu représenter et il parut à la Reine l’homme du monde le plus digne de l’aimer. Ils employèrent la première audience de cérémonie à parler d’affaires qui les touchaient plus vivement que celles des deux royaumes et ils ne furent occupés que des intérêts de leur passion… »

Le Diable était apparemment avec les amoureux et leurs fidèles soutiens Marie et Holland. En effet, pour cet ambassadeur extraordinaire, il avait bien fallu lever la fameuse interdiction de laisser un homme pénétrer chez la souveraine hors de la présence de son époux. Louis XIII, ce jour-là, était malade mais évidemment il ne manquait pas d’yeux attentifs à observer les événements pour les lui rapporter. Ce dont il enragea. Il n’aimait déjà pas beaucoup « Bouquinquant » comme on l’appelait à Paris[15], mais il se mit à le haïr. D’autant plus que sa maladie n’étant pas diplomatique, il devait garder le lit et ne pouvait arrêter les fêtes et réunions prévues pour la circonstance : ainsi du bal de la Reine-mère qui embrasa le Luxembourg.