— Tu peux nous laisser, Ézéchiel, dit-il au jeune garçon. Tu as bien rempli ta mission. Je reconduirai moi-même le prince Morosini…

— Puis-je savoir où nous sommes ? demanda celui-ci que son pantalon de flanelle et ses pieds trempés mettaient de mauvaise humeur. Quoiqu’il me semble bien avoir déjà vu cet endroit…

— Il n’y a aucune raison d’en faire mystère, fit le rabbin d’une voix paisible et si douce qu’elle en devenait soyeuse. C’est la piscine de Siloé qui, alimentée par le canal d’Ézéchias, permit à la Cité Sainte de subir maints assauts sans souffrir de la soif.

— Siloé ? explosa Morosini furieux. Vous ne pouviez pas m’y faire venir à pied sec et par le chemin normal ? J’ai l’impression d’avoir fait au moins trois kilomètres…

— N’exagérez pas et pour un homme jeune et sportif tel que vous ce n’était pas un gros effort, surtout quand la chaleur du jour est tombée Rassurez-vous, vous ne partirez pas par le même chemin.

— Vous n’aimez pas vous mouiller les pieds ?

— Ce n’est pas cela mais il fallait que notre réunion soit couverte par le plus grand secret. Nul ne pouvait vous suivre dans le tunnel d’Ézéchias et ce que j’ai à vous dire est capital pour l’avenir d’Israël.

— Encore ? Je crois qu’en vous rendant votre Pectoral au complet, j’ai fait suffisamment pour votre peuple.

— Certes, et notre Grand Rabbin vous a dit notre reconnaissance profonde. Seulement… le Pectoral n’a pas encore retrouvé tous ses pouvoirs…

— Je ne vois pas bien ce qui pourrait lui manquer ? Sinon peut-être un peu plus de patience. Vous n’avez jamais supposé qu’il suffisait qu’il rentre ici pour que d’un seul coup se reconstitue le royaume de Salomon ? La paix règne ici…

— La paix anglaise et, encore une fois, le symbole de l’unité des Douze Tribus, possédait jadis une extraordinaire puissance prophétique… dont nous aurions le plus grand besoin. N’aviez-vous pas remarqué, au dos du Pectoral, deux trous formant comme de petites poches ?

— Si, bien sûr, mais je n’y ai pas attaché d’importance, personne ne m’en ayant expliqué l’utilité, dit Aldo songeant à Simon Aronov.

— Ils en avaient pourtant une, très grande même, car ils contenaient l’Ourim et le Toummim, deux émeraudes venues de la nuit des temps. Le prophète Élie, déjà habité par l’esprit de Yaveh, les aurait reçues du ciel même au cours d’une vision… Il était déjà âgé et le Seigneur voulut lui apporter une aide dans le combat sans merci qu’il livrait à Achab, le roi impie, et à l’infâme Jézabel son épouse. Il suffisait de tenir une de ces pierres dans chaque main pour que la clairvoyance du futur jaillisse comme une source d’un rocher…

— Je n’en ai jamais entendu parler à propos du Pectoral et cela pour l’excellente raison que celui-ci fut exécuté sur l’ordre du roi Salomon, c’est-à-dire beaucoup plus tard…

Dans le sombre encadrement de la barbe noire, les lèvres minces du rabbin libérèrent l’éclair blanc d’un sourire.

— Sans doute mais leur réunion s’est révélée singulièrement efficace. Jusque-là, on sait qu’Élie a transmis les émeraudes à son disciple Élisée en même temps que son manteau. Ensuite, elles ont suivi leur route entre les mains des Grands Prêtres qui se sont succédé. Je ne vous en ferai pas l’historique, ce serait du temps perdu, mais quand le Pectoral a été créé, elles y ont trouvé leur place. Or cette place – mal défendue puisque, contrairement aux autres pierres, elles n’y étaient pas serties – elles ne l’occupaient que durant les cérémonies qui revêtaient alors une étrange magie. D’ailleurs les émeraudes étant destinées par Yaveh à renforcer les pouvoirs d’un authentique prophète, les Grands Prêtres n’en obtenaient la faculté de prédire qu’à condition d’être revêtus du Pectoral. Aussi gardaient-ils les pierres dans un sachet de cuir attaché à leur cou par une chaîne d’or…

— Comment se fait-il, en ce cas, que ceux de l’époque n’aient pas vu venir Titus, l’empereur romain qui apportait la guerre, la destruction du Temple et l’anéantissement quasi total du peuple ?

Abner Goldberg détourna les yeux comme pour éviter de contempler une image déplaisante :

— Les hommes n’étaient plus les mêmes et l’indignité, le goût de l’or polluaient ceux qui auraient dû être les plus grands, les plus nobles. Au moment du sac de Jérusalem, Toummim, les « sorts sacrés », n’étaient plus au Temple. D’ailleurs, les prophéties n’ont jamais évité les désastres parce qu’on ne les croyait pas.

— Qu’en avait-on fait ? Les avait-on vendues ? Peut-être avait-on fini par ne plus croire à leur pouvoir ? Dieu n’étant ni aveugle ni sourd, il est possible qu’il ait effacé le don des émeraudes jugeant indignes ceux qui les détenaient ? En ce cas, il ne restait plus que deux pierres précieuses… très belles, je suppose ? ajouta-t-il repris malgré lui par sa passion des joyaux, surtout chargés d’histoire.

— Tout de même pas ! Elles avaient été volées peu de temps auparavant par je ne sais par qui mais, ce qui est certain, c’est qu’elles sont passées entre les mains du chef des Esséniens qui avaient trouvé refuge à Massada, la dernière et la plus puissante des forteresses hérodiennes, celle qui a résisté le plus longtemps…

— Je connais l’histoire héroïque de Massada, grogna Morosini, et elle devrait vous faire comprendre que rechercher vos émeraudes serait une entreprise aussi vaine que tenter de compter les grains de sable du désert. Si les Esséniens ne les ont pas enfouies quelque part dans l’énorme plateforme rocheuse, elles auront été le butin de guerre du consul Flavius Silva ou le larcin d’un quelconque soldat de la Xe Légion… Alors comment voulez-vous retrouver quoi que ce soit ?… Car c’est bien ça, n’est-ce pas, la raison de notre rencontre ? Vous voulez que je retrouve ces pierres ?

— Exactement ! Si quelqu’un en est capable, c’est l’homme qui a su reconstituer le Pectoral…

— Ne rêvez pas ! Vous savez parfaitement quel fil conducteur solide j’ai eu en Simon Aronov qui étudiait la question depuis longtemps mais Simon n’est plus et jamais il n’a fait la moindre allusion à vos émeraudes…

La figure, déjà passablement sombre du rabbin, vira carrément aux couleurs de l’orage :

— Peut-être parce qu’il les possédait. J’ai entendu dire qu’il pouvait lire l’avenir…

C’était là une vérité. Morosini n’avait pas oublié les terribles prédictions du Boiteux touchant ce qu’il appelait l’Ordre Noir dont il annonçait qu’il s’étendrait sur l’Europe et dont le prince savait déjà à quoi s’en tenir avec Mussolini, l’homme aux chemises noires qui tenait l’Italie dans sa griffe et qu’un certain Adolf Hitler commençait à imiter en Allemagne. Le fascisme, sans dieu et sans frein, qui cependant séduisait déjà tant de gens chez les vaincus de la Grande Guerre.

— Je crois, fit-il avec gravité, qu’il n’avait pas besoin d’une aide quelconque, fût-ce l’héritage d’Élie, pour projeter sur l’avenir un regard clairvoyant. Mais, dites-moi, comment se fait-il que vous n’ayez pas fait allusion à ces pierres lors de la remise du Pectoral ? Vous n’auriez pas l’idée de faire cavalier seul, par hasard ?

— Notre Grand Rabbin est un vieillard sage dont les pensées se tournent plus volontiers vers le Très Haut que vers la Terre. Le retour du Joyau Sacré l’emplit d’une joie profonde et il se contente d’attendre que la Promesse se réalise et qu’Israël redevienne un État souverain. Il se peut qu’il n’y assiste pas mais, moi, je suis jeune et ce qui peut advenir m’intéresse. J’ai besoin de ces pierres et c’est pourquoi je veux les retrouver.

— Personne ne vous en empêche… mais sans moi !

— Vous refusez ?

— Positivement ! Je suis un homme d’affaires, monsieur le rabbin, et je n’ai pas de temps à consacrer à des recherches pour le moins fumeuses puisque, en dehors de Massada qui n’est plus qu’une ruine désertique, vous n’avez aucune piste à m’indiquer. Je ne sais même pas à quoi ressemblent ces pierres et vous n’en savez sûrement pas plus que moi…

— Détrompez-vous ! En voici une reproduction à l’échelle, dit Goldberg en tirant de sa lévite un carton sur lequel un véritable artiste avait reproduit à l’aquarelle ce qui, pour Morosini, représentait l’inimaginable : deux prismes d’émeraude parfaitement semblables, deux heptaèdres réguliers de trois centimètres de hauteur sur un de large, d’un vert profond et lumineux dans la transparence desquels apparaissaient deux inclusions, l’une semblable à un minuscule soleil, l’autre à un mince croissant de lune. Jamais l’expert en joyaux connu de l’Europe entière et jusqu’en Amérique n’avait vu de pierres à ce point identiques et néanmoins parfaites et, du coup, sa passion se réveillait :

— Incroyable ! apprécia-t-il. Je n’aurais jamais cru que les flancs du Djebel Sikaït où furent découvertes les premières émeraudes vers l’an 2000 avant Jésus-Christ puissent recéler ce miracle !

— Vous avez dit le mot qui convient : miracle ! Elles ne viennent pas des bords de la mer Rouge. N’oubliez pas qu’elles sont l’Ourim et le Toummim, les « sorts sacrés », et que Yaveh lui-même les a remises à Élie… à la famille de qui j’appartiens.

— Ce qui veut dire ?

— Que le Grand Rabbin de Palestine est le successeur naturel du Grand Prêtre d’autrefois et qu’un jour je serai appelé à cette haute fonction… Les « sorts sacrés » me permettront d’entendre la voix du Très-Haut… Voilà pourquoi il me les faut !

— Ne rêvez pas et songez plutôt que, si ces pierres ne sont pas enterrées quelque part depuis la nuit des temps, elles ont du parcourir un chemin impossible à retracer, qu’elles ont sans doute été séparées, retaillées…

Il n’ajouta pas « en admettant qu’elles aient jamais existé en dehors d’une légende et que leur image ne soit pas seulement le fruit d’un artiste poète », mais ses doutes se heurtèrent à une obstination pleine de certitude :