– C'est bon, fit le cul-de-jatte satisfait. Elle se rend compte à qui elle parle.

– Parler ? Hum ! C'est plutôt une façon de parler ! s'exclama Barcarole. Il éclata de son rire ululant :

– Hou ! Hou ! que j'ai de l'esprit !

– Donne-moi mon chapeau, dit Cul-de-Bois.

Il se coiffa d'un feutre garni d'un beau tour de plume. Puis, saisissant ses poignées, il se mit en route.

– Qu'est-ce qu'elle veut ? reprit-il au bout d'un instant.

– Qu'on l'aide à tuer un ratichon.

– C'est pas impossible. À qui appartient-elle ?

– Peux pas savoir...

*****

À mesure qu'ils avançaient à travers les rues, d'autres silhouettes se joignaient à eux. On entendait tout d'abord des sifflements qui sortaient des angles sombres, des berges ou du fond des cours. Puis on voyait surgir des gueux avec leurs longues barbes, leurs pieds nus et leurs amples capes loqueteuses, des vieilles qui n'étaient que paquets de chiffons noués de ficelles et de gros chapelets ; des aveugles et des boiteux qui mettaient leurs béquilles sur l'épaule pour marcher plus vite ; des bossus qui n'avaient pas eu le temps d'enlever leurs bosses. Quelques vrais miséreux et de vrais infirmes se mêlaient aux faux mendiants.

Angélique avait de la difficulté à comprendre leur langage, truffé de mots bizarres. À un carrefour, un groupe de spadassins aux moustaches conquérantes les aborda. Elle crut que c'étaient des militaires, ou peut-être même des gens du guet, mais se rendit vite compte qu'il s'agissait de bandits déguisés.

Ce fut à cet instant, devant les yeux de loup des nouveaux venus, qu'elle eut un mouvement de recul. Elle jeta un regard en arrière, se vit cernée de ces formes hideuses.

– Tu as peur, la belle ? demanda l'un des bandits en lui passant un bras autour de la taille.

Elle rabattit le bras indiscret en disant :

– Non !

Et, comme l'homme insistait, elle le gifla.

Il y eut un remous pendant lequel Angélique se demanda ce qui allait lui arriver. Mais elle n'avait pas peur. La haine et la révolte, qui couvaient en son âme depuis trop longtemps, se concentraient en une terrible envie de mordre, de griffer, de crever des yeux. Précipitée au fond du gouffre, voici qu'elle se trouvait sans peine au diapason des fauves qui l'entouraient.

Ce fut le curieux Cul-de-Bois qui ramena l'ordre par son autorité et ses beuglements forcenés. L'homme-tronc possédait une voix caverneuse qui, lorsqu'il en usait, faisait frémir son entourage et finissait par tout dominer.

Ses paroles véhémentes apaisèrent la querelle. En regardant le spadassin qui l'avait provoquée, Angélique vit que son visage était sillonné de rigoles de sang et qu'il tenait une main sur ses yeux. Mais les autres riaient.

– Ho, la, la ! Elle t'a bien arrangé, la garce !

Angélique s'entendit rire aussi, d'un rire provocant, qui la surprit elle-même. Ce n'était donc pas plus difficile que cela de marcher au fond des enfers ? Quant à la peur... Après tout, qu'est-ce que la peur ? C'est un sentiment qui n'existe pas. Tout juste bon pour ces braves gens de Paris qui tremblaient en écoutant passer sous leurs fenêtres les gueux de la « matterie » se rendant au cimetière des Saints-Innocents pour voir leur prince, le Grand Coësre.

– À qui est-elle ? demanda encore quelqu'un.

– À nous ! rugit Cul-de-Bois. Et qu'on se le dise.

*****

On le laissait aller devant. Aucun des gueux, fût-il nanti d'une paire de jambes agiles, n'essayait de dépasser l'homme-tronc. Dans une ruelle montante, deux des faux soldats, qu'on appelait des « drilles », se précipitèrent pour soulever le baquet du cul-de-jatte et le porter plus loin.

L'odeur du quartier devenait pénétrante, affreuse : viande et fromages, légumes pourrissant dans les ruisseaux et sur le tout, un relent de putréfaction. C'était le quartier des Halles, scellé par l'horrible mange-chair : le cimetière des Saints-Innocents. Angélique n'était jamais allée aux Innocents, bien que ce lieu macabre fût l'un des rendez-vous les plus populaires de Paris. Et l'on y rencontrait même des grandes dames venues faire choix de « librairies » ou de lingeries dans les boutiques installées sous les charniers. C'était un spectacle familier, dans la journée, de voir des seigneurs élégants et leurs maîtresses aller d'arcade en arcade, en repoussant négligemment du bout de leurs cannes des têtes de morts ou des ossements épars, tandis que des enterrements les croisaient en psalmodiant.

La nuit, ce lieu privilégié où l'on ne pouvait, par tradition, arrêter personne, servait de refuge aux filous et aux malandrins, et les libertins venaient y choisir parmi les ribaudes leurs compagnes de débauche.

Comme on arrivait devant l'enclos dont la muraille écroulée en maint endroit permettait de pénétrer à l'intérieur, un clocheteur des trépassés sortit par la grille principale, vêtu de sa lévite noire brodée de têtes de morts, de tibias entrecroisés et de larmes d'argent. Apercevant le groupe, il dit sans s'émouvoir :

– Je vous avertis qu'il y a un mort rue de la Ferronnerie, et qu'on demande des pauvres demain pour le cortège. Il sera donné à chacun dix sols et une cotte ou un manteau noir.

– On ira, on ira ! s'écrièrent plusieurs vieilles édentées. Pour un peu, elles seraient allées s'installer tout de suite devant la maison de la Ferronnerie, mais les autres les houspillèrent et Cul-de-Bois rugit une fois de plus, les injuriant copieusement :

– M... alors ! Si nous nous occupions de notre boulot et de nos petites affaires, alors que le Grand Coësre nous attend ! Qu'est-ce qui m'a f... des mêmes pareilles ! Les usages se perdent, ma parole !...

Les mêmes confuses baissèrent la tête et tremblotèrent du menton. Puis chacun, qui par un trou, qui par l'autre, se glissa dans le cimetière.

Le crieur des morts s'éloigna en secouant sa clochette. Au carrefour, il s'arrêtait, levant son visage vers la lune, et psalmodiait lugubrement :

Réveillez-vous, gens qui donnez


Priez Dieu pour les trépassés...

Angélique, les yeux agrandis, s'avançait à travers le vaste espace gorgé de cadavres. Çà et là il y avait des fosses communes grandes ouvertes, déjà à moitié pleines de corps cousus dans leurs linceuls, et qui attendaient un nouveau contingent de morts pour être refermées. Quelques stèles, quelques dalles, posées à même le sol, marquaient les tombes de familles plus fortunées. Mais c'était ici depuis des siècles le cimetière des pauvres gens. Les riches se faisaient enterrer à Saint-Paul.

La lune, qui avait choisi enfin de régner dans un ciel sans nuages, éclairait maintenant la mince pellicule de neige recouvrant le toit de l'église et des bâtiments alentour. La croix des Buteaux, qui était un haut crucifix de métal, dressé près du prêchoir, au centre du terrain, luisait doucement.

Le froid atténuait l'odeur nauséabonde. Personne d'ailleurs n'y attachait d'importance et Angélique elle-même respirait avec indifférence cet air saturé de miasmes. Ce qui attirait son regard et la sidérait au point qu'elle avait l'impression d'être la proie d'un cauchemar, c'étaient les quatre galeries qui, partant de l'église, formaient l'enclos du cimetière.

Ces bâtiments datant du Moyen Age étaient composés, dans leurs soubassements, d'un cloître aux arcades en ogive où, le jour venu, les marchands établissaient leurs éventaires. Mais, au-dessus du cloître, se trouvaient des galetas couverts de toits de tuiles, et qui reposaient du côté du cimetière sur des piliers de bois, laissant ainsi des intervalles à clairevoie entre les toitures et les voûtes. Tout cet espace était comblé d'ossements. Des milliers et des milliers de têtes de morts et de débris de squelettes s'entassaient là. Les greniers de la mort, gorgés de leur sinistre récolte, exposaient aux regards et à la méditation des vivants des amoncellements inouïs de crânes que les courants d'air séchaient et que le temps réduisait en cendres. Mais, sans cesse, de nouvelles provendes, extraites de la terre du cimetière, les remplaçaient.

En effet, un peu partout, près des tombes, on voyait des tas de squelettes assemblés en fagots ou les sinistres boules blanches des têtes de morts soigneusement empilées par le fossoyeur et qui, demain, seraient rangées dans les greniers, au-dessus du cloître.

– Qu'est-ce que... qu'est-ce que c'est ? balbutia Angélique, pour qui une telle vision ne pouvait appartenir à la réalité et qui craignait d'être devenue folle. Perché sur une tombe, le nain Barcarole la regardait avec curiosité.

– Les charniers ! répondit-il. Les charniers des Innocents ! Les plus beaux charniers de Paris !

Il ajouta après un instant de silence :

– D'où sors-tu ? T'as donc jamais rien vu ?

Elle vint s'asseoir près de lui.

Depuis qu'elle avait presque inconsciemment labouré de ses ongles le visage du drille, on la laissait tranquille et on ne lui parlait plus.

Si des regards curieux ou paillards se tournaient vers elle, il y avait tout de suite une voix pour renseigner :

– Cul-de-Bois a dit : elle est à nous. Méfiance, les gars !

Angélique ne s'apercevait pas qu'autour d'elle l'espace du cimetière, encore à demi désert un moment avant, se remplissait peu à peu d'une foule haillonneuse et redoutable.

*****

La vue des charniers la retenait. Elle ne savait pas que ce goût macabre d'entasser des squelettes était particulier à Paris. Toutes les grandes églises de la capitale cherchaient à faire concurrence aux Innocents. Angélique trouvait cela horrible. Le nain Barcarole, lui, trouvait cela magnifique. Il murmura :

...La mort enfin les brava.