Maintenant que s'estompait l'émotion foudroyante de cet instant, elle voyait mieux le pirate qu'il était devenu et regrettait l'élan impulsif qui l'avait jetée dans ses bras. Le col blanc de sa chemise ouverte sur sa poitrine massive et le linge des manches roulées sur ses bras forts mettaient des taches de lumière crue dans cette ombre oppressante...

La dernière fois qu'elle l'avait vu, c'était à Ceuta13, la cité espagnole en terre sarrasine. Quatre, non cinq années s'étaient écoulées depuis. Aujourd'hui, ils étaient en Amérique. Angélique reprenait pied, réalisait les faits. Ce matin, dans une aube inquiétante, elle attendait Barbe d'Or, un pirate redoutable, un ennemi... Elle avait vu arriver Colin, son compagnon, son ami... son amant de jadis. Une surprise suffocante et terrible !

Une réalité cependant. Un peu folle, mais vraisemblable. Tous les aventuriers du monde, tous les marins du monde ne sont-ils pas faits pour se retrouver en tous les points du globe où la mer pousse les navires ?

Un hasard auquel elle n'avait jamais songé la remettait en face de celui avec lequel elle s'était évadée de Miquenez, avec lequel elle s'était échappée de Barbarie... Mais c'était sur l'autre face de la terre, après avoir vécu tous deux des existences inconnues. Cette haute présence silencieuse, semblable mais aussi différente de celle dont elle avait gardé le souvenir, lui rendait plus précise et dense la réalité des années écoulées, comme si elles s'étaient mises à emplir l'étroit espace de la cabine d'une eau lourde, un peu fangeuse, qui les séparait. Et maintenant, ils s'éloignaient l'un de l'autre, franchissaient l'espace du temps. Le temps reprenait sa forme, redevenait un élément palpable. Angélique posa son menton sur ses mains et s'efforça de sourire pour dissiper le trouble qui lui mettait le feu aux joues et rendait trop brillants ses yeux.

– C'est donc toi, fit-elle...

Elle se reprit vivement :

– C'est donc vous, mon cher ami Colin, que je retrouve aujourd'hui en la personne de ce corsaire Barbe d'Or dont j'ai tant entendu parler ?... Dire que je m'y attendais serait mentir !... J'étais à cent lieues de me douter...

Elle s'interrompit parce qu'il avait bougé.

Il attirait un escabeau et s'asseyait en face d'elle, de l'autre côté de la table, les bras croisés, penché en avant, la tête un peu dans les épaules, et l'observait de ses yeux clairs, bleus et songeurs qui ne cillaient point.

Et sous cet examen elle ne savait que dire, consciente qu'il recherchait, reconnaissait chacun de ses traits, comme elle-même dans cette face tannée que mangeait la barbe blonde, dans ce front vaste rayé de trois rides claires qui le traversaient comme des cicatrices sous la retombée de ses cheveux emmêlés de Normand, retrouvait, à peine altérée, une face amicalement familière, rassurante... aimée... Et c'était sans doute une illusion. Car, au cours des années passées, ne s'était-il pas chargé de crimes ?

Mais elle ne pouvait s'empêcher de le voir tel qu'il se penchait sur elle quand la peur la faisait trembler. Et sous son regard incisif elle savait qu'elle lui offrait le visage de celle qu'elle était devenue et que la lumière tombant des fenêtres ouvertes moirait de reflets nacrés ses cheveux. Les traits d'une femme qui ne cherchait pas à les dissimuler, tout de fierté et de libre connaissance, avec ce sceau impérial que la maturité leur apposait. Avec plus de pureté dans les lignes, d'harmonie dans l'ossature, l'arête du nez, les sourcils, la courbe de la bouche, plus de douceur, d'ombre et de mystère dans le regard d'eau marine, et cette perfection dans l'achèvement de l'être entier qui émanait d'elle et qui avait envoûté Pont-Briand jusqu'à la folie.

Chapitre 12

Il ouvrit la bouche et dit :

– C'est stupéfiant ! Vous êtes encore plus belle que je n'en avais gardé le souvenir.

« Et pourtant, continuait-il, ce souvenir, Dieu sait qu'il a hanté ma vie !

Angélique secoua la tête, niant l'aveu.

– Il n'y a pas grand miracle à être plus belle aujourd'hui que la pauvre épave que j'étais alors... Et mes cheveux ont blanchi, regardez.

Il hocha la tête.

– Je me souviens... Ils ont commencé à blanchir sur les routes du désert... Trop de douleurs... Trop de souffrances endurées... Pauvre petite ! Pauvre enfant courageuse...

Elle reconnaissait sa voix au léger accent paysan et dans le timbre bas cette nuance de câlinerie paternelle qui la troublait tant naguère. Elle voulait à toutes forces écarter le trouble et ne parvenait plus à trouver les mots qu'il fallait.

Et le geste qu'elle eut alors d'effleurer son front de sa main avec une grâce un peu souffrante pour écarter sa chevelure lumineuse le fit soupirer profondément. Angélique aurait voulu donner à l'incident plus de légèreté, parler, plaisanter. Il lui semblait que le regard de Colin Paturel pénétrait en elle et la captait toute, la paralysait. Il avait toujours été grave et ne riait pas volontiers. Il semblait aujourd'hui encore plus grave, avec une pesante impassibilité qui dissimulait peut-être tristesse et ruse.

– Ainsi donc, vous savez que je suis l'épouse du comte de Peyrac ? reprit-elle pour combler le silence.

– Certes, je le sais... C'est pour cela que je suis ici. Pour vous capturer, car j'ai un compte à régler avec le seigneur de Gouldsboro.

Un sourire effleura ses traits, donnant tout à coup à sa rude physionomie une franche douceur.

– Mais dire que je m'attendais à vous retrouver sous son nom serait mentir, fit-il en l'imitant. Et vous êtes là, vous, le rêve de mes jours et de mes nuits depuis tant d'années.

Angélique perdait pied. Elle s'apercevait que ces derniers jours, passés à l'extrême pointe d'une presqu'île battue par les vents dans une attente stérile, avaient épuisé sa résistance et elle se trouvait livrée sans défense à une épreuve... Une épreuve... insurmontable !

– Mais vous êtes Barbe d'Or, s'exclama-t-elle comme se défendant d'elle-même. Vous n'êtes plus Colin Paturel... Vous êtes devenu un criminel.

– Non, mais non, en voilà une idée ! fit-il, surpris.

Il restait paisible.

– Je suis corsaire au nom du roi, et j'ai de bonnes lettres de courses contresignées.

– Est-ce vrai que vous avez fait tirer sur les moines à la prise de Portobello ?

– Oh ! Cela, c'est une autre histoire ! Ils avaient été envoyés au-devant de nous par le gouverneur. Ils pensaient justement nous amener à composition par leurs patenôtres, mais la traîtrise est toujours la traîtrise, qu'elle se déguise ou non en robe de bure. Nous étions venus pour vaincre l'Espagnol. Nous l'avons vaincu. Les Espagnols ne sont pas d'une espèce comme la nôtre, gens du Nord. Ils ne seront jamais comme nous. Ils ont trop de sang maure dans les veines... Oh ! et puis ce n'est pas tout... Leur cruauté au nom du Christ, j'exècre cela. Le jour où nous avons fait marcher les moines, il y avait dix bûchers qui brûlaient sur les collines, que ces pieux religieux avaient donné l'ordre d'allumer : des autodafés en sacrifice pour la victoire, avec des centaines d'Indiens dessus, qui avaient refusé de travailler à l'or ou de se convertir...

« Plus cruels que les Maures et plus rapaces que des chrétiens, voilà ce que sont les Espagnols. Un effrayant mélange d'âpreté au gain et de fanatisme... Non, je n'ai pas de remords d'avoir fait marcher les moines en bouclier à Portobello. C'est vrai, il faut que je vous le confesse, ma jolie, je ne suis plus un bon chrétien comme jadis... Lorsque j'eus quitté Ceuta sur Le Bonnaventure, j'ai d'abord été aux Indes orientales.

« J'ai eu l'occasion de sauver la fille du grand Mogol que des pirates avaient capturée, et cela m'a beaucoup enrichi, par la reconnaissance que m'a témoignée ce grand prince d'Asie. Alors, par les îles du Pacifique, je me suis rendu au Pérou, puis en Nouvelle-Grenade, enfin dans les Antilles, et, après avoir guerroyé avec le grand capitaine anglais Morgan contre les Espagnols – j'étais avec lui à Panama – je l'ai suivi à l'île de la Jamaïque, dont il est gouverneur. Avec ce que m'avait donné le grand Mogol et le butin gagné j'ai armé un navire pour des expéditions de courses. C'était l'an dernier. Oui, je le reconnais, après le Maroc j'ai cessé d'être un bon chrétien. Je ne pouvais plus prier que la Sainte Vierge parce que c'était une femme et qu'elle me faisait rêver à vous. Je sais que cela aussi n'est pas bien, mais je sentais que le cœur de la Vierge est indulgent aux pauvres hommes, qu'elle comprend tout et particulièrement ces choses-là. C'est pourquoi, dès que j'ai été le maître d'un navire, je l'ai nommé Le Cœur de Marie.

Il ôta posément ses gants de cuir et tendit vers elle, sur la table, ses deux mains nues, paumes ouvertes.

« Voyez, dit-il, les reconnaissez-vous, les marques des clous ? Elles sont toujours là...

De son visage qu'elle fixait, elle abaissa son regard, reconnut les marques violacées de la crucifixion. Un jour, à Meknès, le sultan Moulay Ismaël l'avait fait clouer au bois de la Porte Neuve, à l'entrée de la ville. S'il n'en était pas mort, c'est que rien ne pouvait abattre Colin Paturel, le roi des Esclaves.

– Il fut un temps où, parmi les gens de mer, on commençait à m'appeler le Crucifié, reprit-il. J'ai dit que je tuerais quiconque me nommerait ainsi, et je me suis fait faire des gants. Car je savais que d'un tel surnom béni j'étais indigne. Mais je ne suis pas non plus un criminel. Seulement un homme de mer qui, à force de combats... et de rapines, a pu devenir son seul maître... Gagner la liberté, quoi. Nous seuls pouvons comprendre que c'est plus que la vie.

Il avait parlé longtemps.

Et le cœur d'Angélique commençait à se calmer et elle lui était reconnaissante de lui permettre de se ressaisir. La chaleur extérieure lui semblait moins pénible.