Des hommes, en le regardant, éclatèrent de rire.
– Elle est dangereuse, quoi ! hurla Hyacinthe indigné. C'est une sorcière, cette femme, vous le savez bien. On l'a dit dans la Baie.
Mais les hommes n'en riaient que plus fort.
Angélique devinait que la plupart n'avaient qu'en mince estime ces forbans et déserteurs qui l'avaient si lâchement livrée.
Elle feignit de se désintéresser des piètres personnages et se tourna vers le lieutenant de Barssempuy, un Français et un gentilhomme à coup sûr.
– Comment ont-ils pu faire pour me trahir ainsi ? interrogea-t-elle en se rapprochant de lui avec désinvolture. Cette crapule-là était horriblement blessée, et les autres ne valaient guère mieux. Et nous les avions à l'œil. Comment ont-ils pu vous avertir de ma présence ici ?...
– C'est Martinez, dit le jeune homme. Nous l'avons vu arriver dans une île du golfe où nous étions installés à caréner et il nous a avertis.
Martinez ?... Le cinquième forban, qui était parti avec Cantor et les Anglais ? Un compagnon encombrant dont ils avaient bien l'intention de se séparer avant d'avoir quitté la baie de Casco. Aussi avait-il été facile au rusé compère de se faire débarquer par eux sur une des côtes de l'île où il n'ignorait pas que leurs anciens compagnons se reposaient et radoubaient leur vaisseau.
Apportant l'annonce à Barbe d'Or que la comtesse de Peyrac pouvait être capturée sans peine à quelques miles de là, le mutin était certain d'être bien accueilli. Et pendant ce temps Angélique s'ingéniait à soigner ce méchant gnome qui, bien que mourant, avait gardé assez de souffle pour manigancer, avant le départ de Martinez, cette forfaiture, ce coup fourré dont elle était maintenant la victime. L'arrivée de Yann n'avait pas dû les arranger, mais il était seul. Avertis sans doute par des signaux lointains de l'arrivée de leurs complices, la veille, ils avaient versé dans le potage un soporifique.
Elle regarda autour d'elle. Où étaient Adhémar, la vieille Indienne, les quatre Anglais rescapés du massacre ? Un remue-ménage du côté de la plage lui fit supposer qu'on les avait peut-être déjà emmenés à bord, prisonniers.
Et Piksarett ? Des yeux, elle le cherchait en direction de la forêt. Mais la forêt était close, immobile, sans recours. Devant elle, la mer, un horizon borné par une légère brume mauve, l'entrée de la petite baie de Maquoit, où se balançait un vaisseau bariolé, où le rosé de l'aurore pâlissait, se diluait peu à peu dans une lumière plus neutre. Angélique avait retrouvé son sang-froid et son cerveau travaillait fiévreusement. Elle s'interrogea sur l'avantage qu'il y avait pour elle à être tombée sur des corsaires français. Les aventuriers des Caraïbes relevaient moitié-moitié d'obédience française et anglaise. Des Anglais ne se seraient peut-être point occupés d'elle et l'auraient laissée en paix sur son rocher, mais avec des compatriotes de langue, au moins elle pourrait discuter. Ce Barbe d'Or !... Bien ! Il voulait la guerre. Il la capturait, sans doute pour se servir d'elle comme otage contre Joffrey de Peyrac ! Soit ! Il allait l'entendre ! Il le regretterait, son coup de razzia... Quel que fût le genre d'homme qu'il se révélerait être, elle se faisait fort de lui en imposer.
Barbe d'Or ! Un nom pour faire peur, un nom de « M'as-tu-Vu », de matamore, qui croit que le déguisement fait l'homme !... Pas très malin sans aucun doute ! Et peut-être plus policé, plus accessible que beaucoup de ses congénères.
Angélique observait dans les hommes d'équipage qui l'entouraient une tenue, une propreté inhabituelles qui lui faisaient augurer la possibilité de pouvoir s'entendre avec leur maître. Certes, ils étaient vêtus de façon voyante et panachée comme la plupart de ces marins qui, libres de toutes attaches et souvent les poches pleines d'or, menant grande vie, ne résistent pas à la tentation de se parer des plumes du paon. Il y a en tout homme sans contraintes un enfant glorieux qui sommeille. Mais il n'y avait rien dans leur attitude de débraillé et de vraiment crapuleux, et elle comprenait mieux pourquoi les cinq compères de la racaille, recueillis par elle, avaient été abandonnés comme indésirables sur une grève déserte. Tout cela, Angélique l'enregistra en quelques secondes, le temps de retrouver le rythme normal des battements de son cœur et de dresser ses plans.
– Votre capitaine, ce Barbe d'Or, où est-il ?
– Le voici qui vient vers nous, madame.
Chapitre 10
La main de François de Barssempuy désignait le canot qui s'était détaché du navire et s'approchait à coups de rames.
À l'avant, debout, un homme de stature géante. Aperçu à contre-jour, comme une sombre et énorme silhouette, on ne pouvait discerner ses traits, mais l'on devinait qu'il était barbu et chevelu comme un Viking car il y avait une sorte de petite auréole flamboyante et hérissée tout autour de sa tête. Il portait une redingote aux manches à larges revers soutachés de broderies d'or, que traversait un large baudrier chargé d'armes, et il était chaussé de bottes cavalières qui lui arrivaient jusqu'à mi-cuisses, soulignant de façon impressionnante les deux colonnes robustes de ses jambes. Tel quel, profilé sur l'arrière-plan étincelant de la baie, il apparut à Angélique gigantesque.
À quelques toises de la plage, il se coiffa brusquement d'un grand feutre à plumes de perroquet jaunes et vertes qu'il tenait en main.
Un pincement d'appréhension secoua Angélique derechef. Le capitaine serait-il en définitive moins policé et rassurant que son équipage ?...
Profitant de ce que tous les regards semblaient tournés vers l'arrivant, elle s'était rapprochée insensiblement de Yann, ficelé à son arbre.
– Tiens-toi prêt, chuchota-t-elle. Je vais couper tes liens avec mon couteau. Lorsque ce Barbe d'Or abordera, tout le monde regardera vers lui et s'avancera à sa rencontre. Alors, sauve-toi vers la forêt... Cours ! Cours !... Va prévenir M. de Peyrac qu'on ne s'inquiète pas trop pour moi. J'essaierai de faire rester ce pirate dans les parages jusqu'à ce que les secours arrivent !...
Elle parlait à l'indienne, sans presque remuer les lèvres et regardant fixement dans la direction du canot.
Barbe d'Or devait être un chef redouté d'un grand ascendant sur ses hommes, car c'était un fait que chacun surveillait son approche et rectifiait la position. Au moment où il descendit dans l'eau et marcha vers la plage d'un pas lourd et pesant, le poignard d'Angélique se glissa derrière l'arbre entre les poignets de Yann. Les liens furent tranchés d'un seul coup.
Dans un silence total, où le cri des mouettes soudain jeté perçait le cœur d'une fugitive angoisse, le pirate marchait vers le promontoire.
Afin d'éloigner les autres de Yann, Angélique, courageusement, s'avança. Yann galopait comme un lièvre de garenne, il bondissait par-dessus les buissons, sautait pardessus les trous et les failles, se glissait entre les troncs de la pinède, escaladait les roches, s'élevait peu à peu ; se guidant à la lumière de la baie, entre les arbres, contournait la côte et se trouvait enfin de l'autre côté du fjord.
Il s'arrêta alors, sûr de n'être pas suivi. Hors d'haleine, il reprit son souffle, puis s'approcha du bord de la falaise afin d'examiner les alentours.
De l'emplacement où il se trouvait, il découvrait largement la baie, le navire à l'ancre, la plage noire de monde.
Il chercha des yeux Mme de Peyrac.
Ne l'apercevant pas, il se pencha plus encore, s'accrochant à une racine d'arbre rabougri poussé à l'extrême rebord de la falaise.
Et alors il vit... il vit...
La bouche lui en tomba, ses yeux s'écarquillèrent, et Yann le marin, qui en avait pourtant pas mal vu dans sa chienne de vie, sentit le monde s'écrouler tout au fond de lui comme sous un cataclysme.
Barbe d'Or était là-bas sur la plage et il y avait une femme dans ses bras. Une femme qui levait vers lui un visage transfiguré.
Et c'était elle. Elle, l'épouse du comte de Peyrac !
Et parmi le cercle des hommes immobiles et presque aussi stupéfaits que Yann là-bas sur sa falaise, Barbe d'Or et Angélique se regardaient, et s'étreignaient, et s'embrassaient éperdument devant toute la foule comme des amants qui se retrouvent... Comme des amants qui se retrouvent !
Chapitre 11
– Colin ! dit-elle.
La pénombre de la chambre sur le navire où il l'avait conduite était fraîche et, par les fenêtres ouvertes du château arrière, on voyait scintiller la baie et se balancer le reflet d'une île. Le vaisseau restait à l'ancre.
Silencieux, engourdi dans la chaleur du jour, il remuait doucement, rêveusement. On n'entendait d'autre bruit que celui des vaguelettes contre sa coque. Le Cœur de Marie semblait soudain déserté de ses habitants, pour ne conserver en son sein que ces deux seuls êtres que le Destin venait de remettre brutalement face à face.
– Colin ! Colin ! répéta-t-elle encore d'une voix rêveuse.
Les lèvres un peu entrouvertes, Angélique le regardait. Mal remise encore de l'émotion violente, du choc fait de surprise, d'effroi et d'un bonheur intense qu'elle avait éprouvé lorsque, dans l'homme géant qui montait la grève, elle avait soudain cru reconnaître, deviner... mais ouï, ces larges épaules, ce regard bleu, et lorsqu'il l'apercevait, cette expression indescriptible, ce tressaillement qui le figeait. Elle avait couru vers lui. Colin ! Colin ! Oh ! mon cher ami du désert !
Dans l'espace étroit de la cabine, la haute stature de celui qu'on appelait aujourd'hui Barbe d'Or remplissait tout.
Il se tenait debout devant elle, muet.
Il faisait très chaud. Alors, il avait ôté son baudrier et l'avait posé sur la table, puis sa redingote. Au baudrier, se trouvaient accrochés trois pistolets et une hachette. Elle se souvenait de la douleur qu'elle avait ressentie lorsqu'il l'avait serrée à la broyer sur tout cet arsenal. Mais en même temps il s'inclinait et avait posé ses lèvres sur les siennes et ç'avait été une impression spontanée, violente et délicieuse.
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