– Mais comment avez-vous su que j'étais là ? insista-t-elle, impatiente.
– Bédame ! quand on s'est aperçu qu'il y avait du monde sur la falaise, on s'est rapproché, on a écouté et quand on a compris que c'était vous, la Française de Gouldsboro, la comtesse de Peyrac, vous qui étiez là avec une bande d'English, alors, vrai, on croyait que notre chance était venue.
– Pourquoi donc, votre chance ?
– Bédame ! Barbe d'Or disait qu'il avait des ordres pour le comte et la comtesse de Peyrac, qu'il fallait le tuer, lui, et la capturer, elle...
– Rien que cela ?... et des ordres de qui ?
Le cœur d'Angélique faisait des bonds dans sa poitrine. Son ivrogne avait ceci d'intéressant que, bavard comme une pie et toujours entre deux lampées d'alcool, il parlait à tort et à travers.
Chapitre 6
Pourtant, à cette question, il répondit par une moue d'ignorance.
– C'est depuis qu'il était allé à Paris avant sa dernière campagne des Caraïbes. Pour faire signer ses lettres de courses par le ministre. Il y était allé avec toi, hein, Lopez ?
Le Portugais hocha la tête, affirmatif.
– Et qui ça « lui » ? Qu'on devait tuer, insista Angélique.
– Ben, l'homme avec qui vous êtes, le comte, celui qui fait de l'or avec des coquillages.
– Le tuer ! Et c'est pour cela que vous avez essayé de m'attraper ?...
– Bédame ! Mettez-vous à notre place. Et maintenant que vous m'avez décousu et recousu, je le sais bien, allez, que vous êtes sorcière.
Il lui fit un clin d'œil dans lequel elle ne put définir s'il y avait de la complicité ou de la méchanceté. Et il eut un rire sardonique et muet.
– Pourquoi alors votre capitaine vous a-t-il débarqués ? interrogea-t-elle.
– On n'était pas d'accord sur la répartition du butin ; c'est pas des affaires de femme, même sorcière, dit Aristide avec hauteur.
– Je pense plutôt que vous dépariez dans son équipage, si c'est un Monsieur, comme vous dites, fit Angélique.
Des cinq flibustiers qui s'étaient trouvés sur la grève, il n'était pas besoin de grand examen pour affirmer que tous n'étaient que de la racaille. De l'espèce que Joffrey de Peyrac avait dû faire pendre aux vergues de son navire au cours de son dernier voyage. Touché au vif, l'opéré se renferma dans un silence digne.
– Qu'allait donc faire votre Barbe d'Or à Gouldsboro ? insista Angélique.
Il ne pouvait rester digne et muet bien longtemps.
– Voyons, faut pas être louf : prendre possession de ses terres, pardi !
– ?...
– Pas la peine d'ouvrir des mirettes comme des plats à barbe, ma belle. Je vous ai dit déjà que le sieur Barbe d'Or, c'est un corsaire qui a tout ce qu'il faut comme lettres de marque délivrées par le ministre, sa compagnie de Paris et même par le gouvernement de La Tortue. Mais encore – le blessé levait un index doctoral – mais encore il a obtenu et acheté en concession au roi de France toute la terre qui se trouve de la pointe des Montagnes bleues à la baie de Gouldsboro.
– Vous m'en direz tant ! s'exclama Angélique.
– C'est une idée qu'il a toujours eue en tête. Barbe d'Or, tout marin qu'il soit. S'installer avec des compagnons sur un coin de terre pour faire pousser du blé français. Voilà pourquoi j'étais pas d'accord avec lui ni Lopez. Moi, je tiens à bourlinguer jusqu'à ce que les requins me bouffent, et c'était donc moi qui avais raison. Lui, Barbe d'Or, tout malin et pistonné par le roi qu'il est, il a vu où ça l'a mené ses grandes idées de colonisation. On lui a tiré des boulets rouges dans ses œuvres vives... Sont pas commodes, ces gars de Gouldsboro... Notre pauvre Cœur de Marie.
– Qu'est-ce cela ?
– C'est le nom de notre vaisseau.
Angélique se fit la réflexion que plus les flibustiers semblaient malintentionnés et plus ils choisissaient pour leurs navires des vocables pieux, sans doute dans l'espoir d'obtenir la protection... ou le pardon des esprits célestes.
– Ignorait-il vraiment, votre grand chef, que la côte avait déjà un propriétaire et du monde installé dans la place ?
– On nous avait dit : Y a des femmes là-bas. Des femmes blanches, pas des Indiennes. Alors, dame, ça, ça arrangeait tout. On prendrait la terre, et chacun une femme pour commencer. Enfin, de la vraie colonisation, quoi ! Bernique ! On a été reçus à coups de boulets rouges, j'vous dis, et quand on a essayé de débarquer, ces enragés nous ont taillés en pièces. Le navire prenait du gîte, ça commençait à flamber. Y avait pu qu'à se défiler dans les îles comme des péteux. Et mon Barbe d'Or vénéré, mais bête en fin de compte avec ses idées de grandeur, avec sa charte sous le bras et ses projets de labour – terre et femmes – bien avancé, oui-da...
Il eut un rire rauque qui s'acheva dans une quinte de toux.
– Ne toussez pas, dit Angélique, sévère.
Elle vérifia si la cicatrice ne se distendait point.
Une affreuse crapule, cet Aristide, mais, s'il disait vrai, les renseignements fournis étaient précieux.
Elle frémissait à la pensée que, sans la défense énergique des Huguenots à Gouldsboro, ses amies rochelaises auraient pu tomber entre les mains de ces misérables.
– Non, Barbe d'Or n'est pas ce que vous croyez, reprit le malade d'une voix affaiblie mais entêtée, et comme s'il avait suivi ses pensées. Des lettres de courses, le soutien du roi comme corsaire sous la bannière fleurs de lys, et des princes pour lui prêter de l'argent, il a tout, je vous dis... Il m'a traité dur, mais sous son pavillon on n'avait pas à se plaindre. Un Monsieur, j'vous dis, que Barbe d'Or. Et quant au quart d'eau-de-vie, tous les jours, exactement comme sur les vaisseaux du roi. On était quelqu'un, qu'est-ce que vous croyez... Z'auriez pas un petit bout de fromage, M'dame ?
– Du fromage ? Vous êtes fou ! Dormez ! dit Angélique.
Elle lui ramena sa couverture jusqu'au menton, le borda, essuya sa bouche veule.
« Pauvre Tête-de-Bois ! Tête de pioche, tu ne vaux pas la corde pour te pendre. »
Et, malgré les froids rivages, les cris des phoques, la sombre haie de sapins noircissant l'abord des plages, elle évoquait, en le regardant, ces pirates de la Méditerranée et son peuple cosmopolite d'aventuriers. Elle en retrouvait la fascination et la peur...
À Brunschwick-Falls, Mrs William lui avait dit que jadis les plus endurcis de ces gentilshommes d'aventure, qui jetaient l'ancre devant les pauvres villages de colons de Nouvelle-Angleterre, ne leur auraient fait aucun mal ; mais ces temps étaient passés. La vie, la richesse en prospérant sur les rivages d'Amérique attiraient maintenant les pillards. Il faudrait assainir tout cela, policer, ordonner la vie anarchique des rivages et des côtes. Et la haute silhouette de Joffrey se dressait devant ses yeux, sûre, comme si, mêlée à tout ce qui était vie et action, il lui apparaissait comme le mâle principe d'un monde nouveau. Oh ! mon amour... Ils ont dit : Lui, le tuer...
Il ne se laissera pas tuer.
Mais avec la guerre indienne rallumée qui précipitait à travers les baies et les îles une population terrifiée, qui remettrait en question les alliances des royaumes lointains, la tâche s'annonçait confuse, et les vaisseaux malveillants y trouveraient leur complet de rapines. Elle-même, par quels entrelacs hasardeux ou calculés avait-elle été amenée en ces lieux alors que, peu de jours auparavant, elle quittait le fort Wapassou pensant gagner sans encombre prévu leurs terres de Gouldsboro ?
– Lopez, dit-elle à voix haute, vous étiez avec ce Barbe d'Or à Paris quand il est venu faire signer ses lettres de courses, et sans doute chercher de l'argent pour armer son bateau. Quel seigneur le protégeait ? Qui étaient ses armateurs ou associés ? Pouvez-vous me citer un nom ?
Le Portugais secoua la tête.
– Non... Je n'étais là-bas que comme son valet. Parfois, d'autres valets portaient des messages. Il y avait aussi...
Il parut réfléchir.
– Je ne sais pas son nom. Mais si jamais un jour vous rencontrez un grand capitaine avec une tache de vin, là, une tache violette qu'il a – il touchait sa tempe – eh bien, méfiez-vous, vos ennemis ne sont pas loin. Service pour service : après tout, sorcière ou pas, mais vous avez sauvé mon copain...
Chapitre 7
Et voici que le soir encore tombait sur la baie de Casco, laissant traîner une longue lueur orangée là-bas vers l'ouest où la terre s'incline en une longue courbe, plongeant soudain au sud pour enrober comme un immense geste caressant le monde des golfes multiples et les îles de ce vaste cirque bleu de la mer où s'engouffre et vient se jeter par tous les courants du nord, aspirée, la provende bleu et argent des poissons.
Nids à poissons du monde que ces eaux, confluents des grands courants océaniques chaud et froid charriant ses immenses réserves de plancton, attirant le poisson, une infinie réserve pour les pêcheurs du monde depuis la nuit des temps.
Les Malouins y venaient dans leurs chaloupes bien des siècles avant que Christophe Colomb découvrît nos Antilles.
Le printemps faisait pulluler à la surface des flots, comme des fleurs ouvertes des nénuphars géants, les voiles blanches des vaisseaux.
Et plus la nuit tombait, plus Angélique voyait s'allumer des feux rougeoyants à travers l'étendue obscure, mais lointains et évanescents comme des étoiles.
– Y boit pas, bredouillait Aristide près d'elle... Qu'est-ce que vous pensez d'un marin qui boit pas ?
– De qui parlez-vous, mon garçon ?
– De ce satané Barbe d'Or... Y boit pas, sauf quand il prend une femme. Mais c'est pas souvent. Les femmes, on dirait qu'il n'aime pas ça... ni boire. Et pourtant, c'est un homme terrible. À la prise de Portobello, il a fait marcher les moines du couvent San Antonio en avant de ses hommes, comme bouclier. Les Espagnols de la garnison tiraient dessus en pleurant.
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