— Je me demande, soupirait-elle souvent, si nous arriverons à faire de toi un jour une jeune fille présentable ! Ce visage chiffonné ! Ces gros genoux, ces allures de poulain échappé et surtout, surtout ces taches de rousseur ! Je ne vois pas comment nous pourrions en venir à bout.

Ainsi éclairée sur son cas, Mélanie la mal nommée(3) avait appris à considérer ses cheveux châtains tirant sur le roux, sa frimousse ronde et son nez « retroussé » comme autant de tares irrémédiables destinées à s’aggraver avec le temps et cela en dépit des efforts de son amie Johanna qui, très coquette et très versée dans les fanfreluches et les articles féminins, l’adjurait de ne pas désespérer de la nature et du talent des autres. Mais Mélanie ne voyait qu’une expression de charité dans les homélies que lui délivrait son amie. Ravissante et blonde, Johanna von Rellnitz, fille d’un conseiller à l’ambassade d’Autriche, connaîtrait certainement le plus grand succès lorsqu’elle ferait, à Vienne, son entrée dans le monde.

Quand Léonie revint armée d’une glace ovale sertie de vermeil, Mélanie considéra un moment son visage tavelé dans lequel de larges yeux d’un brun-violet qui ressemblaient à des pruneaux tenaient la plus grande place. Deux nattes bien raides terminées par des nœuds de ruban bleu l’encadraient et lui donnaient l’aspect de quelque statue médiévale en bois sculpté. La fatigue d’une nuit blanche et la douleur qu’il avait bien fallu supporter n’arrangeaient rien. Revoyant, sur l’écran impitoyable de sa mémoire, la rayonnante beauté de la jeune femme au boa de tulle, Mélanie plongea d’un seul coup au fond du désespoir. Rejetant avec fureur le miroir que Léonie attrapa au vol, elle s’écria :

— Je suis affreuse ! Affreuse !…

La pauvre enfant était alors si peu à son avantage que la jeune camériste, incapable de trouver une consolation quelconque, prit le parti de quitter la chambre en courant pour aller chercher Fräulein. Ce qui ne fut d’aucun secours car celle-ci, voyant son élève en larmes, ne trouva rien de mieux que de la prendre dans ses bras en soupirant :

— Ach, mein Schatz ! Il ne faut pas fous déssoler ainzi ! Le Zeigneur Tieu ne rébardit bas touchours la peauté gomme il le tefrait ! Tans fotre famille c’est Matame fotre mère qui a tout pris ! Il faut vous vaire une raisson !

— Une raison ? Mais je ne veux pas ! Je veux être belle, comme les autres ! Je veux porter des robes brillantes pour aller danser ! Je veux des boas pailletés et des jupons de dentelles ! Je veux que l’on me fasse la cour !

— Zela fientra ! Fous êtes drop cheune ! Groyez-moi…

— S’il vous plaît, Fräulein ! Laissez-moi tranquille !… Je vais essayer de dormir !

— Il faut mancher ! Fous n’avez pas bris fotre bedit técheuner !

— Alors faites-moi porter du café au lait et des tartines mais après je veux qu’on me laisse en paix !… Ah j’oubliais ! Si Monsieur de Varennes vient prendre de mes nouvelles…

— Le marguis ?

— Pour l’amour du Ciel parlez allemand, Fräulein ! Oui, le marquis ! S’il vient, dites ce que vous voudrez : que j’ai la fièvre, que je dors ou n’importe quoi d’autre mais je ne veux pas le voir ! Vous avez compris ?

— Ya ! Ich habe verstanden ! Schlafen Sie gut(4)

Mais, à l’exception du Dr Gaud, personne ne vint sonner au portail de la villa « Morgane ». Et Mélanie, avec la belle inconscience d’une âme déjà plus féminine qu’elle ne l’imaginait, trempa son oreiller de larmes parce que Francis ne se souciait pas d’elle. Heureusement, cette nouvelle crise de désespoir acheva de l’épuiser et, aidée en cela par une grande tasse de tilleul à la fleur d’oranger, elle dormit comme une souche jusqu’au lendemain matin.

Le sommeil ayant pour habitude de remettre les esprits et les choses en place, Mélanie se sentit alors d’un stoïcisme romain pour affronter les vicissitudes de la vie… et avant tout le retour de sa mère dont elle n’attendait rien de bon. Dieu seul savait quelle quantité de reproches Albine Desprez-Martel, née Pauchon de la Creuse, allait déverser sur la tête de sa fille !

Or, quand elle apparut dans l’après-midi, fraîche et ravissante dans une robe de foulard blanc à pois corail et coiffée d’un charmant chapeau en paille de riz dont la passe, retroussée sur le côté, abritait un bouquet de cerises piqué dans un bouillonné de mousseline blanche, le ciel de ses grands yeux était d’une sérénité absolue. Pas le moindre nuage, pas le plus petit éclair ! Au contraire, ce fut avec un grand sourire qu’elle s’avança vers la chaise longue, installée sous la véranda où sa fille tournait avec désenchantement les pages d’un livre qu’elle avait déjà lu dix fois. Aussitôt la terrasse couverte s’emplit de son parfum. Enfin celui qu’à cette époque elle pensait traduire le mieux sa personnalité. C’était le « Bouquet Idéal » de Coty, le grand parfumeur de la place Vendôme, mais elle en mettait trop. Aussi, quand elle se pencha sur elle pour l’embrasser, Mélanie éternua. Albine se composa immédiatement le visage de la mère inquiète :

— Tu vois, tu as pris froid ! Et ce pied en mauvais état ! Mais qu’est-ce qui t’a pris de galoper dans les arbres en pleine nuit ?

— J’aime ça mais je ne pense pas que vous puissiez comprendre. Avez-vous déjà grimpé aux arbres ?

— Jamais ! J’aurais craint d’abîmer ma robe. Et puis pour quoi faire, mon Dieu ?… Quoique tu aies réussi sans le vouloir un coup de maître ! Je me demande même si tu ne l’as pas fait exprès ?…

— S’il vous plaît, Mère, de quoi parlez-vous ?

— Mais de ton sauveur, voyons ! Ce Francis de Varennes est la coqueluche de Dinard ! D’autant plus qu’il semble réserver ses visites à cette vieille Américaine peinte que nous avons comme voisine.

— Pas à elle seule ! Il m’a dit qu’il vous avait été présenté. Cela devait être ailleurs puisque vous allez rarement chez Mrs. Hugues-Hallets ?

Le visage de la jeune femme s’illumina et elle en oublia son rôle de mère inquiète.

— Il s’en souvient ? Ah que c’est charmant ! C’était au dernier thé de lady Ellenborough et il est vrai que je me sentais en beauté. Je portais ma robe de voile lilas garnie de chantilly ton sur ton et la capeline assortie. Il m’a dit que j’avais l’air d’un bouquet de violettes de Parme et je me suis même demandé un instant si je ne devrais, pas changer de parfum ? Coty vient de sortir un extrait appelé « Duchesse de Parme » dont on dit merveilles… Mais revenons au beau Francis. J’espère qu’il est venu prendre de tes nouvelles ?

— Il n’est pas venu en personne. Il a envoyé son valet.

— Son valet ? N’est-ce pas un peu désinvolte vis-à-vis de… ta famille ?

— Si c’est à vous que vous pensez, Mère, soyez rassurée : je lui ai dit que vous étiez à Jersey…

— Ah !… exhala Albine qui parut soulagée d’un grand poids. Rien n’est perdu alors…

— En effet, rien n’est perdu, murmura Mélanie avec un rien d’amertume dont sa mère ne s’aperçut pas. Mais, au fait, pourquoi vous intéressez-vous tellement au marquis de Varennes ?

— Pourquoi je… Ne dis pas de sottises, voyons ! Ce n’est pas un intérêt particulier. Je parle comme toute la ville car cet homme est des plus intéressants. D’abord c’est un grand voyageur qui a parcouru une partie de l’Afrique et est resté longtemps en Égypte. Il arrive tout droit d’Angleterre où il a assisté au couronnement du roi Edouard. On dit qu’ils sont amis. On dit aussi… qu’il plaît beaucoup aux femmes et malheureusement ici il n’aura que l’embarras du choix ! ajouta-t-elle d’un ton mécontent.

— Je crois que le choix est fait !

Albine ouvrit de grands yeux arrondis :

— Qu’est-ce que tu dis ? T’aurait-il fait des confidences ? Ce serait un peu léger, il me semble ?

— Aucune, mais on voit bien des choses dans un arbre.

— Et qu’as-tu vu ?

— Sur la terrasse, pendant que Caruso chantait, je l’ai vu embrasser une belle jeune femme rousse toute vêtue de blanc mais que je ne connais pas…

— Tu as vu ça ? Comment était-elle ? Explique ! Raconte !

— Je vous ai dit tout ce que je savais, ne m’en demandez pas plus ! fit Mélanie agacée.

Elle n’avait plus envie du tout de parler de Francis avec sa mère. Elle n’avait même pas envie de parler de quoi que ce soit et, pour se débarrasser, elle dit :

— J’espère que vous avez fait bon voyage, Mère… mais je crois que vous devriez aller vous recoiffer. Vous avez quelques mèches !

— Des mèches ? Tu as raison, il faut que j’aille voir ça !

Et elle disparut dans un tourbillon de cerises et de foulard à pois, laissant sa fille constater qu’elle ne s’était même pas intéressée un instant à son pied blessé. Mais depuis longtemps Mélanie savait qu’Albine ne s’intéressait jamais qu’à elle-même…

Chapitre II

À QUELQUE CHOSE MALHEUR EST BON…

Au grand regret informulé de sa fille, Albine, soigneusement recoiffée et repoudrée, vint s’établir auprès d’elle pour le reste de la journée. Le but de la manœuvre ne faisait aucun doute pour l’éclopée : sa mère tenait à être là, toute prête à jouer son rôle avec grâce si le visiteur espéré se présentait. Pour tuer le temps, elle s’était munie d’un livre qui avait fait quelque bruit au printemps, L’Étrangère de Leroux-Cesbron. Le bruit était d’ailleurs la condition sine qua non pour qu’Albine Desprez-Martel née Pauchon de Creuse s’intéressât à un ouvrage. Passé sous silence par les critiques ou dédaigné par les salons, le plus merveilleux des romans ou le plus attachant des poèmes n’eût pas obtenu qu’elle en lût seulement la première page. Mais on avait parlé de celui-là et elle le lisait donc.