Il y avait déjà beaucoup de monde quand le jeune couple y pénétra mais, guidée par un maître d’hôtel prévenant, Mélanie put gagner une table située près d’une vitre et juste un peu plus fleurie que les autres sans se sentir trop gênée par les regards qui se tournèrent vers elle tandis qu’elle traversait la voiture. Il y avait en effet beaucoup de monde et du plus élégant, à de rares exceptions près. Les chapeaux des dames garnis de tulle, de velours, de fourrure, parfois de pierres fines et surtout de plumes, faisaient assaut d’originalité cependant que leurs parfums se mêlaient sans trop les tuer, heureusement, aux odeurs roboratives venues des cuisines.
Francis serra quelques mains, s’inclina sur d’autres et finalement vint s’asseoir en face de sa femme déjà occupée à consulter le menu qui était fort convenable : consommé de volaille, sole Colbert, contrefilet Richelieu accompagné d’une macédoine de légumes, poularde rôtie et salade, fromages et tarte aux poires… Voyant se dilater les narines de sa jeune épouse, il se mit à rire :
— Pensez-vous avoir assez d’appétit pour tout cela ?
— Bien sûr ! J’ai vraiment très faim ! Et puis… je voudrais boire du vin de Champagne.
— Il me semble que cela s’impose, ce soir !
Lorsqu’on les eut servis, ils burent gaiement à leur bonheur et, durant tout le repas, gardèrent le ton aimable et souriant du badinage. Francis raconta quelques-uns de ses nombreux voyages et Mélanie l’écoutait avec plaisir.
— Comptez-vous voyager encore beaucoup ? demanda-t-elle en picorant sa salade.
— Je l’espère bien. Partir est, selon moi, une des joies de l’existence. C’est toujours une porte ouverte sur l’inconnu que l’on découvre à cet instant.
— C’est tout à fait ce que je pense. Mais à présent vous m’emmènerez, j’espère ?
— Cela va sans dire !
Mais aussitôt il parla d’autre chose et Mélanie ne remarqua pas l’imperceptible hésitation qu’il avait mise à lui répondre. Revigorée par son repas, elle s’intéressait aux autres dîneurs. Elle constata l’absence de la danseuse espagnole tout en pensant qu’elle comptait sans doute dîner au second service à moins qu’elle n’en exigeât un pour elle toute seule. En revanche, elle remarqua le peintre, peut-être parce que son vieux costume beige tranchait outrageusement sur les costumes sombres, les cols glacés et les cravates de soie piquées d’une perle ou parfois même d’un diamant, mais cette différence de tenue ne semblait pas le troubler le moins du monde : un journal plié et appuyé à la petite lampe de sa table, il lisait tranquillement sans pour autant perdre une bouchée. Néanmoins, Mélanie nota les attentions du maître d’hôtel pour ce personnage insolite et l’espèce de respect avec lequel il tint à lui verser lui-même les premières gouttes d’une bouteille qu’un serveur avait apportée religieusement couchée dans un panier d’osier.
L’inconnu releva la tête alors pour goûter le vin et échanger quelques mots avec l’hôte du wagon, et Mélanie pensa qu’elle n’avait jamais vu un homme aussi extraordinaire. Il n’était pas beau et d’ailleurs comment aurait-il pu l’être avec ce nez fort – aux narines sensibles cependant ! –, cette grande bouche dont le sourire semblait se complaire dans une douce ironie, ces yeux sans couleur définie mais vifs et joyeux et cette peau tannée, creusée de petites rides, qui contrastait si fort avec d’épais cheveux d’un blond foncé tirant un peu sur le roux, ou bien était-ce le reflet rose de l’abat-jour ? Se penchant vers son mari, elle murmura :
— Il y a là un homme extraordinaire. Vous qui connaissez la Terre entière, vous devriez savoir qui il est ? Il ne ressemble à personne.
— On ressemble toujours à quelqu’un, plus ou moins…, dit Francis en se détournant légèrement pour suivre la direction de son regard. Ah, je vois ! C’est ce rustre qui vous intéresse ? Je n’arrive pas à comprendre comment on l’accepte ici dans cette tenue.
— Non seulement on l’accepte mais il semble même avoir ses habitudes si j’en juge à l’attitude du maître d’hôtel. Et, si je comprends bien, vous le connaissez ?
— Ne mélangeons pas tout ! Je ne le connais pas mais je sais qui il est. Vous devriez saisir la nuance.
— Soyez sûr que je la saisis tout à fait. Eh bien, qui est-il ?
— Un quelconque barbouilleur. Enfin, ce qu’il est convenu d’appeler un peintre. Tout ce que j’en sais est qu’il s’appelle Antoine Laurens mais ne m’en demandez pas plus ! C’est tout ce que le conducteur a consenti à m’en dire quand il a pris, tout à l’heure, le train au vol.
— Mon grand-père connaissait et appréciait les peintres actuels mais il ne m’a jamais parlé de celui-là. Est-il connu ?
— Comment voulez-vous que je le sache, ma pauvre enfant ? Je ne fréquente pas du tout cette race-là, un ramassis de gens qui meurent de faim à ma connaissance. Cela n’a pas l’air d’être le cas de celui-là et on ne peut que l’en féliciter. Voulez-vous du café ?
— Non… non merci !
Le dîner s’achevait et les exigences du deuxième service empêchaient que l’on s’attardât à table. Mélanie et Francis regagnèrent leur voiture mais, quand la jeune femme passa auprès de lui, le peintre leva brusquement les yeux et les planta droit dans les siens en même temps qu’il ébauchait un sourire. Elle se sentit rougir et accéléra le pas. Quelle insolence d’oser la dévisager ainsi ! Et surtout avec cette expression amusée ! Était-elle donc ridicule, ou gauche ? C’était, de toute façon, plutôt désagréable… Francis, occupé à échanger quelques mots avec un homme à monocle, n’avait rien vu. Il allait peut-être se décider à présenter le personnage à sa femme quand il s’aperçut qu’elle avait disparu.
— Eh bien, où courez-vous si vite ! fit-il quand il l’eut rejointe. Je comptais vous présenter le baron Snoy.
— Ce sera pour une autre fois. J’ai eu mon compte de présentations et de saluts pour la journée…
Adossée à la paroi de son compartiment, elle regardait droit devant elle une vitre derrière laquelle on ne voyait strictement rien. Le train, depuis un moment déjà, s’enfonçait dans la nuit et l’éclairage intérieur du wagon empêchait de distinguer la campagne. C’était son reflet et celui de Francis qu’elle observait et auprès de sa longue silhouette, elle se jugea inélégante. Sa mère, décidément, semblait tenir à ce qu’elle parût le double de son âge et ce tailleur beige garni de skuns qu’Albine avait choisi pour le voyage de noces l’engonçait et lui donnait l’air d’une petite vieille. Elle ne parvenait pas à comprendre comment une maison qui habillait si bien sa mère pouvait accepter que l’on choisît pour une jeune femme de seize ans des modèles pour bourgeoise enrichie de quarante ! En outre, poussée par son bel appétit, Mélanie avait trop mangé et elle étouffait un peu dans son corset, cet instrument de torture dans lequel, chez les couturiers, on vous fourrait de force dès l’instant où l’on était destinée à devenir une dame. Elle était si mince et sa taille si fine qu’elle aurait pu s’en passer. D’habitude cet outil de torture ne la gênait pas trop mais ce n’était visiblement pas fait pour supporter des repas trop copieux. Il fallait s’en débarrasser au plus vite…
— Eh bien, soupira-t-elle, je crois qu’il est temps d’aller dormir et, puisque me voici arrivée, je vous souhaite une bonne nuit !
Elle lui tendit sa main, ce qui le fit sourire.
— Ne m’embrassez-vous pas ? Cela se fait entre époux.
À nouveau elle rougit un peu car elle avait pensé que, les effusions nuptiales étant remises au lendemain, ce signe d’intimité ne s’imposait pas. Mais s’il y tenait… Se haussant un peu, elle posa sur la joue de son mari un baiser léger :
— Voilà ! Bonsoir Francis !
— C’est tout ?
Interloquée, elle le regarda avec des yeux ronds : que voulait-il de plus ? Depuis qu’ils étaient fiancés, il avait coutume de poser un baiser sur son front tandis qu’elle effleurait de ses lèvres sa joue bien rasée chaque fois qu’ils se disaient bonjour ou au revoir. Il n’avait jamais essayé de l’embrasser comme elle l’avait vu faire à Dinard avec la belle rousse et elle se voyait mal lui sautant au cou et l’embrassant à bouche-que-veux-tu :
— Je ne comprends pas ce que vous voulez dire ?
— Vraiment ?
— Vraiment !
— Alors, je vous expliquerai demain soir comment il convient qu’une jeune épousée se comporte avec son mari. Le lieu est vraiment trop mal choisi pour une leçon de choses…
Il prit sa main, posa sur le poignet un baiser un peu appuyé, puis, s’inclinant avec grâce :
— Je vous souhaite une bonne nuit, chère marquise !
De sa main libre, il ouvrit la porte du compartiment, laissa passer Mélanie puis, avant de refermer :
— Si vous avez besoin de la moindre des choses…
— Oui ?
— N’hésitez pas à appeler le conducteur. Il est là pour vous servir en tout ce que vous pourriez désirer. À demain, chère Mélanie. Cet homme vous dira à quelle heure il faudra vous réveiller pour que nous puissions, aux environs de Marseille, prendre ensemble notre petit déjeuner.
La porte se referma sur son sourire et Mélanie se retrouva seule dans le compartiment qu’elle n’avait pas vraiment regardé au moment du départ. Avec ses velours frappés, ses gainages de cuir, ses miroirs, ses rideaux alourdis de passementeries, ses bois précieux et ses tulipes de cristal qui renfermaient l’éclairage au gaz, il ressemblait à l’intérieur d’un coffret à bijoux. Grâce au chauffage à la vapeur il y régnait une douce chaleur. La jeune femme remarqua néanmoins que la banquette était transformée en un lit confortable sur lequel une main d’artiste avait disposé sa chemise de nuit.
Elle regarda cette pièce de lingerie avec une certaine rancune. Pour une fois, on l’avait laissée la choisir elle-même en vue de cette nuit qui devait être la plus importante de sa vie. C’était une chose ravissante et diaphane, faite d’un fin linon blanc garni de dentelles de Valenciennes soulignées de minces rubans de satin bleu pâle jouant à cache-cache à travers des trou-trous. Dommage de s’en servir pour dormir seule dans une couchette pas tout à fait aussi grande qu’un lit de moniale ! Aussi Mélanie replia-t-elle soigneusement la chemise qu’elle rangea dans son nécessaire. Pour le peu d’heures qu’elle avait à passer dans ce train, sa chemise de jour et un jupon seraient amplement suffisants.
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