— Pourquoi pas ? Admettez au moins que ce n’est pas là une rencontre conventionnelle ! J’en ai gardé un souvenir infiniment doux.
Sa voix était en elle-même une caresse. Pourtant Mélanie eut le courage de lutter contre le charme de cet entretien devant le feu. Reculant jusqu’au fond de son siège pour mieux établir la distance entre eux deux, elle déclara :
— J’ai peine à vous croire.
— Je n’ai aucune raison de vous mentir.
— Oh si, vous en avez une, et une belle ! Une raison rousse que, du haut de mon arbre, je vous ai vu embrasser…
Un petit silence marqua la surprise du jeune homme mais il se reprit vite et se mit à rire :
— Quels bons yeux vous avez ! C’est sans importance.
Embrasser une femme n’est pas fatalement le signe d’une grande passion. On appelle cela flirter.
— Flirter ?
— Oui, un vieux mot français qui voulait dire conter fleurette, que les Anglais nous ont pris et qu’ils nous renvoient sous une forme plus britannique. Mais la signification est toujours la même : on danse ensemble, on marivaude un peu, et on s’embrasse parce que le vin de Champagne vous a mis en gaieté. Et voilà tout ! Cela n’empêche pas de tomber peu après sous le charme d’une autre jolie rousse furieuse et trempée donc beaucoup plus pittoresque.
À son tour, Mélanie se mit à rire. Plus elle parlait avec Francis et plus elle le trouvait charmant. Plus elle le trouvait beau aussi et, en pensant qu’elle allait peut-être passer toute son existence en sa compagnie, elle eut un frisson joyeux qui n’échappa d’ailleurs pas au jeune homme bien qu’il fît erreur sur la provenance.
— Vous avez froid ? Voulez-vous que je sonne pour qu’on vous apporte un vêtement… quelque chose de chaud ?
Il s’inquiétait déjà pour elle. Comme c’était délicieux ! Elle lui sourit de tout son cœur :
— N’en faites rien, je n’ai pas froid…
Pour s’en assurer sans doute, il lui prit les deux mains et les garda dans les siennes qui étaient merveilleusement chaudes et douces. Quittant le ton badin et plantant ses yeux caressants dans ceux de la jeune fille, il demanda, presque bas :
— Si votre grand-père m’agrée… puis-je espérer que votre cœur me sera favorable ?
— Croyez-vous que j’aurais accepté de lui faire part de votre demande. », s’il en allait autrement ?
— Vous me rendez très heureux, Mélanie, et j’espère que votre bonheur sera égal au mien.
— Je l’espère aussi mais je voudrais tout de même vous poser deux questions.
Elle eut l’impression qu’il se rembrunissait un peu mais ce fut très fugitif.
— Posez ! fit-il avec bonne humeur.
— Vous ne vous fâcherez pas ?
— C’est selon ! Je ne suis pas toujours facile à vivre et il est plus que probable que nous aurons une ou deux petites disputes mais pour l’instant je me sens très bienveillant.
— Je voudrais savoir où vous avez emmené ma mère quand vous avez quitté Dinard ?
— Elle ne vous l’a pas dit ?
— Elle m’a dit qu’elle allait à Biarritz avec des amis et sur le yacht de lord Charendon pour assister à une fête donnée au bénéfice des malheureux sinistrés de la Martinique. Or, quand nous avons quitté Dinard sur l’Askja avec mon grand-père, le premier yacht que nous avons rencontré était justement celui de lord Charendon qui rentrait à Saint-Servan. Quant à la fête, elle avait été donnée depuis longtemps !
Cette fois, Francis éclata d’un rire si joyeux que Mélanie se sentit tout de suite plus légère.
— Mais quelle idée d’avoir déguisé la vérité à ce point ? Votre mère craignait-elle d’être compromise en acceptant ce voyage ?
— Je ne sais pas. Où êtes-vous allés ?
— À Biarritz ou tout au moins près de Biarritz, au château du marquis d’Arcangues qui recevait des princes espagnols. Et il n’était pas question de yacht mais bien de la voiture de mon ami le comte d’Aranda : une toute nouvelle voiture allemande qui porte un nom de femme, Mercedes Benz, la fille du constructeur…
— Maman a horreur des voitures à essence.
— Eh bien, je peux vous assurer qu’elle a beaucoup aimé celle-là. Une superbe machine, d’ailleurs, aussi confortable qu’on peut l’espérer avec ce genre d’engin. Nous avons fait une très agréable traversée de la France aller et retour.
— Seuls ?
— Mais non, voyons ! Aranda avait sa sœur Isabel et nous étions quatre. Une autre voiture suivait derrière avec les bagages. Vous voyez qu’il n’y avait pas de quoi fouetter un chat. Passons à présent à votre seconde question ?
— Maman m’a dit que vous souhaitiez être marié rapidement. Elle a dû le dire à Grand-père et c’est cela, je crois, qui lui a déplu…
— Vous devriez trouver cette hâte flatteuse ? Je vois que vous n’éprouvez pas la même ?
— J’avoue que je préférerais un certain délai. Nous nous connaissons si peu… et puis on dit que le temps des fiançailles est le plus délicieux qui soit.
— Infiniment moins que celui de la lune de miel si j’en crois certaines confidences de mes amis…
— C’est possible mais il y a autre chose : ma mère prétend que, si l’on ne vous accorde pas ma main, vous êtes décidé à partir pour l’Amérique et…
— En Amérique, en Afrique, au fond de la Chine ou n’importe où, s’écria-t-il soudain très grave. Et, serrant plus fort les mains fragiles sur lesquelles, comme s’il ne pouvait plus se maîtriser, il posa un long baiser, il ajouta, beaucoup plus bas : si je ne peux vous obtenir, je quitterai la France pour n’y revenir que dans très longtemps car je ne supporte pas l’idée de vous perdre…
Se relevant prestement, il prit le menton de Mélanie et posa sur ses lèvres un baiser d’une infinie douceur puis, reculant de trois pas, il s’inclina :
— Je vous aime, murmura-t-il. Ne l’oubliez pas !
Durant de longues minutes Mélanie demeura étendue, immobile au fond du petit fauteuil bas, les yeux fermés pour mieux savourer l’instant merveilleux qu’elle venait de vivre, pour mieux l’imprimer au fond de sa mémoire. Son rêve le plus fou se faisait réalité : elle allait épouser celui qu’elle s’était mise à aimer contre toute logique et contre toute raison… et il venait de l’embrasser ! Plus grand bonheur se pouvait-il concevoir ?
Incapable de supporter les questions de sa mère ou même son regard inquisiteur, elle quitta le petit salon en courant et remonta l’escalier sans ralentir l’allure. Elle avait l’impression d’être portée par un nuage scintillant qui, la porte de sa chambre franchie, la propulsa sur son lit, riant et pleurant à la fois, pour y attendre que les battements de son cœur consentent à se calmer. Ce qu’ils firent assez vite lorsqu’une circonstance, que, dans sa joie, Mélanie avait un peu perdue de vue, refit surface dans sa mémoire : comment les choses allaient-elles se passer entre Grand-père et Francis ? Si le terrible vieil homme allait… oh, non ! Ce n’était pas possible ! Grand-père ne pouvait pas lui faire cela !
Sachant qu’elle ne fermerait pas l’œil tant qu’elle n’aurait pas au moins tenté quelque chose pour défendre son bonheur, elle sauta à bas de son lit, courut au petit secrétaire installé devant l’une des fenêtres de sa chambre, prit une feuille de papier, une plume, de l’encre et une enveloppe puis, après avoir réfléchi un instant, écrivit tout d’une traite :
« Cher Grand-père, “Il” va vous demander audience. Je vous en supplie, ne lui dites pas “non” afin de ne pas rendre trop malheureuse votre petite Mélanie qui vous aime tellement ! »
Elle plia le billet sans le relire, le glissa dans l’enveloppe qu’elle ferma, l’adressa « à Monsieur Timothée Desprez-Martel en son hôtel avenue des Champs-Élysées » et enfin sonna Léonie pour lui demander d’envoyer sur l’heure un valet de pied porter ce message à son grand-père. Après quoi, ne sachant plus que faire, elle alla trouver Fräulein pour se plaindre d’un violent mal de tête et lui dire qu’elle souhaitait se coucher tout de suite :
— Sans dîner ? s’inquiéta celle-ci, pour qui sauter un repas représentait le signe avant-coureur d’une maladie grave, sauf lorsqu’elle était aux prises avec le mal de mer.
— On mange toujours trop chez Grand-père ! Je serais incapable de manger quoi que ce soit.
— Alors couchez-vous ! Je vous apporterai une tisane de verveine.
Mais lorsqu’elle entra chez son élève avec un petit plateau où fumait un bol grand comme un abreuvoir, elle trouva Mélanie endormie et souriant dans son sommeil à des rêves qui n’avaient certainement rien à voir avec les affres de la migraine.
Pour se payer de sa peine, Fräulein, qui n’aimait pas laisser perdre la nourriture, rentra chez elle, ajouta trois grosses cuillerées de miel à la verveine et, se carrant dans son fauteuil, entreprit de la déguster en poussant quelques soupirs attendris car elle pensait que le jour était peut-être proche où elle pourrait épouser enfin son glorieux fiancé et, le soir venu, au coin du feu de leur salon, lui apporter des tisanes comme celle-là, en y ajoutant un doigt de schnaps pour les rendre encore plus réconfortantes…
Quatre jours plus tard, Albine était invitée par son beau-père à se rendre auprès de lui pour recevoir, ensemble, la demande officielle du marquis de Varennes qui leur serait présentée par son seul parent mâle encore vivant, le vieux vicomte de Resson. Timothée Desprez-Martel avait consenti au mariage sous une condition formelle : les fiançailles seraient célébrées rapidement mais le mariage n’aurait lieu qu’un an après.
— Un an ? fit Mélanie. Est-ce que ce n’est pas un peu long ? Il me semblait que cinq ou six mois ?…
— Ton grand-père ne veut pas entendre parler d’une date plus rapprochée, expliqua Albine. C’est déjà une chance qu’il ait accepté ! Je m’attendais à un refus pur et simple.
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