— Cela veut dire que vous me jugez prête ? fit la jeune femme d’une voix émue.
— Oui. Depuis hier j’en ai la certitude.
— Vraiment ? D’où vous est-elle venue ?
— Je vous le dirai plus tard. Oublions qui nous sommes. Ce soir, Marie-Antoinette donne sa dernière grande fête mais elle ne le sait pas encore. Néanmoins ce sera la plus belle car tout se déroule ici, dans ces jardins à l’anglaise et dans le petit théâtre que vous verrez tout à l’heure. C’est le 21 juin 1784 et la Reine reçoit « chez elle » le roi Gustave III de Suède qui revient d’Italie et visite la France incognito sous le nom de comte de Haga…
— Le roi de Suède ? Cela veut-il dire que M. de Fersen est là ?
— D’autant plus qu’en réalité c’est surtout pour lui que la reine offre cette fête. Elle ne l’a pas vu depuis longtemps car il a dû suivre son roi dans son voyage, alors elle a voulu leur donner à tous deux la joie secrète de ce bal des neiges. Car on dirait, ce soir, qu’il a neigé sur Trianon. Tous les invités sont vêtus de blanc et le coup d’œil est féerique. Les jardins sont éclairés par des lampes couvertes aux reflets si doux que les personnages semblent voltiger au long des allées comme de scintillants fantômes… Là-bas, près de la cascade, on a disposé de grands « transparents » sur lesquels sont peints des herbes, des rochers, des buissons de fleurs qui s’intègrent merveilleusement au paysage. Sur le petit théâtre, la Comédie Italienne et les danseurs de l’Opéra ont donné le Dormeur éveillé de Marmontel avec une musique de Gréry au milieu d’une assemblée de satins, de velours, de dentelles, de plumes et de fleurs blanches sur laquelle scintille une profusion de diamants… Fermez les yeux et vous les verrez !
— Et… la reine ? souffla Alexandra emportée par la magie de l’évocation.
— Ne la voyez-vous pas ? Elle est royalement belle ce soir dans ses grands paniers de satin blanc brodés de lys d’eau argentés dont le cœur est fait de perles. Sur sa tête poudrée, le « Sancy », l’un des plus beaux joyaux de la Couronne, retient des aigrettes… Regardez ! Elle vous sourit…
Comme s’il la menait vraiment vers la souveraine, Jean laissa glisser le bras de la jeune femme pour prendre sa main qu’il éleva et ils s’avancèrent ainsi le long du petit lac où glissaient de grands cygnes semblables à ceux qui paraient ce dernier bal. Et, tout en marchant, Fontsommes continua son incantation dont sa voix chaude faisait la plus douce des musiques. Jamais encore Alexandra n’avait ressenti trouble semblable à celui qu’il éveillait en elle.
Arrivés près d’un vieux banc de pierre moussu, il la fit asseoir et resta debout mais sans lâcher sa main :
— Elle s’est assise ici le jour où elle reçut Fersen qui, pour lui plaire, avait revêtu son brillant uniforme d’officier suédois. L’amour naissait alors entre eux. Une toute jeune reine découvrait les émois du cœur.
— Que se sont-ils dit ?
— Comment savoir avec certitude ? Mais je pense qu’il a dû s’agenouiller devant elle, murmura Jean qui, en même temps, plia le genou, qu’on lui a sans doute permis de poser ses lèvres sur la belle main qu’on lui avait offerte et qu’alors peut-être il a chuchoté les mots qu’il ne pouvait plus retenir…
— Les mots ?… Quels mots ? balbutia la jeune femme de plus en plus troublée.
— Quelle femme ne les devinerait ? Ils sont si simples !… Il suffit de laisser parler le cœur… de dire tout simplement « je vous aime »… Depuis des jours, des nuits – oh, surtout des nuits ! – vous hantez ma pensée et vous faites brûler mon sang… Lorsque vous êtes loin de moi, je ne cesse de vous imaginer et je pense surtout à l’instant où je pourrai enfin vous tenir dans mes bras, fermer vos yeux sous mes baisers avant de prendre vos lèvres… Si j’osais poser ma main sur votre cœur, je suis sûr que je le sentirais battre aussi vite que le mien…
Peu à peu ses mains glissaient sur les bras de la jeune femme et la rapprochaient de lui. Elle put sentir son souffle sur son visage comme le soir où elle l’avait repoussé mais cette fois elle n’en eut pas le courage. Ce fut peut-être la magie du décor, la puissance de l’évocation ou l’ardeur presque douloureuse de cette voix qui priait… Elle le laissa se relever à demi en la serrant contre sa poitrine, se pencher sur sa bouche qu’il caressa doucement, légèrement de ses lèvres avant de l’écraser. Elle se sentait sans forces, inerte, emportée dans une langueur bienheureuse où elle souhaitait se fondre… C’était à la fois terrible et délicieux et ce baiser qui n’en finissait pas lui chavirait l’âme. Mais alors, emporté par le désir, Fontsommes eut un geste malheureux : tandis qu’il prolongeait encore son baiser, l’une de ses mains emprisonna d’une lente caresse le sein de la jeune femme sous lequel le cœur battait la chamade.
Ce fut instantané. Ressuscitant d’un seul coup, Mrs Carrington repoussa l’audacieux avec tant de brusquerie qu’il trouva, au bout du banc, une chute peu glorieuse dont il se releva d’ailleurs vivement pour faire face à une véritable furie :
— How dare you ?… Comment osez-vous ?… Vous êtes… vous êtes…
Ne trouvant aucun qualificatif susceptible de traduire son indignation, elle resta un instant debout devant lui, rouge de colère, étouffant presque sous l’impitoyable pression du corset, brandissant son ombrelle dont, finalement, elle lui assena un coup sur la tête en exhalant :
— Je ne veux plus… vous voir ! Vous entendez ?… Plus jamais !… D’ailleurs… dès demain… je rejoindrai… ma tante !…
Virant sur les fins talons de ses bottines de soie, elle s’enfuit en courant aussi vite que le lui permettaient sa robe un peu étroite et ses jupons de dentelles.
Deuxième partie
LE TRAIN
CHAPITRE VI
LES VICISSITUDES D’UNE VERTU…
Dût sa vie en dépendre, Alexandra fut toujours incapable de se rappeler comme elle était rentrée au Ritz. Il lui sembla pourtant que ses pas éperdus la ramenèrent au Trianon-Palace et que, refusant la tasse de thé roborative qu’un maître d’hôtel, inquiet de son agitation, lui offrait, elle s’engouffra dans une voiture de grande remise qui devait se trouver là et qui la ramena chez elle avant même que son émotion fût calmée.
Arrivée à destination, elle traversa le grand hall d’un pas rapide et mécanique, sans accorder la moindre attention aux saluts qu’on lui adressait, négligea le compliment fleuri du grand romancier Marcel Proust et, ayant repéré Olivier Dabescat qui se dirigeait vers le salon cerise, lui courut littéralement après pour lui intimer l’ordre de lui retenir un sleeping sur le prochain Méditerranée-Express à destination de Cannes.
— Ce sera donc pour demain, madame, car pour aujourd’hui il est trop tard, expliqua doucement le grand homme fort surpris de l’état dans lequel se trouvait sa belle cliente. – Dois-je en conclure que vous quittez notre maison ?
— Oui… non. Pas vraiment ! Je garde notre appartement mais je dois rejoindre ma tante…
— Bien, madame. Faut-il vous retenir une chambre sur la Côte ?
— Bien sûr. Je ne vais pas coucher sous les ponts… Seulement… je ne me rappelle plus où est descendue…
— Miss Forbes ? À l’hôtel du Parc. Je vais m’en occuper sur-le-champ mais, si je peux me permettre, dois-je appeler un médecin ?
Alexandra considéra l’aimable Olivier d’un œil aussi sévère que s’il avait proféré une incongruité :
— Un médecin ? Qu’est-ce que vous voulez que je fasse d’un médecin ?… Je vais très bien.
— Alors… une tasse de thé peut-être ?
— Qu’est-ce que vous avez tous à vouloir à tout prix que j’avale du thé ? Je préférerais de beaucoup un peu de cognac…
En laissant le roi des maîtres d’hôtel à demi foudroyé, Mrs Carrington se dirigea d’un pas olympien vers les ascenseurs sans imaginer un seul instant l’aspect curieux que lui donnaient ses chaussures poudreuses et son chapeau bergère qui, ne tenant plus que par deux épingles, voletait doucement sur sa tête au rythme indigné de sa démarche. À cette minute, elle haïssait Paris et tout ce qu’il renfermait, elle haïssait le monde entier et elle regrettait presque de ne pouvoir embarquer tout de suite pour les États-Unis mais il était impossible de laisser tante Amity à ses idées folles et surtout à ce M. Rivaud qui, à la lumière de sa propre expérience, lui paraissait de plus en plus suspect.
Une fois dans sa chambre, elle se jeta à plat ventre sur son lit et se mit à pleurer toutes les larmes de son corps. Larmes de rage auxquelles se mêlait la honte du délicieux frisson ressenti entre les bras de Fontsommes. Son corps, un instant, l’avait trahie et elle se sentait terrifiée à la pensée de ce qui aurait pu se passer si elle avait permis à son suborneur de poursuivre ses privautés… sans oser toutefois s’appesantir trop sur le scandaleux plaisir qu’elle en aurait peut-être éprouvé.
Quand elle eut bien pleuré, elle se releva, passa dans la salle de bains où les miroirs lui renvoyèrent une image qu’elle jugea déplorable et qui lui fit pousser un cri d’horreur : le chapeau voguait à la dérive sur une chevelure en désordre dont de longues mèches pendaient sur son visage tuméfié et sa jolie robe si fraîche tout à l’heure n’était plus qu’un chiffon. Elle se débarrassa du tout qu’elle jeta dans un coin, se passa la figure à l’eau froide, défit complètement ses cheveux qu’elle brossa énergiquement puis, s’enveloppant dans un ample peignoir de soie blanche, revint dans le salon où, sur un guéridon, une main attentive avait déposé un verre de cognac. La lettre était posée tout à côté contre un vase de cristal contenant des roses pâles.
Alexandra ne la vit pas tout de suite parce qu’une fleur la recouvrait à demi en se penchant sur elle. C’est seulement quand elle eut absorbé une gorgée de l’alcool parfumé qu’elle l’aperçut. Reposant alors son verre, elle s’en saisit avec une exclamation de joie et alla s’asseoir près d’une fenêtre pour la lire plus à son aise. En effet, c’était une lettre de Jonathan, « la » lettre salvatrice qu’elle attendait depuis des jours. Décidément, le Seigneur Dieu savait récompenser ceux de ses enfants qui savaient lutter vaillamment contre les tentations !
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