Un instant plus tard, les valets de pied du somptueux équipage portaient la vieille femme sur les coussins et Jean sauta auprès d’elle en saluant de la main les assistants qui l’acclamaient. Castellane héla un fiacre qui passait et y fit monter Alexandra :

— Se faire sauver par Fontsommes est certainement le plus grand cadeau que le Ciel pouvait accorder à cette pauvre créature, remarqua-t-il. Les jours qui lui restent à vivre vont être douillettement assurés.

— Est-il si riche ?

Le comte glissa vers la jeune femme un regard amusé :

— Peut-être pas au point d’entrer en compétition avec vos nababs américains, mais pour notre vieille Europe si souvent malmenée, sa fortune est des plus respectables. Elle lui permet, en tout cas, de royales générosités. J’avoue que je l’aime bien.

— Voilà qui est nouveau. Je croyais avoir entendu dire que vous n’aimiez personne.

— Je n’ai, madame, aucune raison d’affectionner qui me hait, me jalouse ou me déchire. Fontsommes est un vrai gentilhomme et un grand seigneur. Les potins de salon ne l’intéressent pas.

Debout sur le pas de sa porte, l’antiquaire déconfit et fort mécontent regarda disparaître les deux adversaires. Après avoir eu deux clients, voilà qu’il ne lui en restait plus un seul ! Mais comme il avait un faible pour le fastueux Boni, providence de ceux de sa profession, il se promit de téléphoner chez lui avant la fin de la journée.

À l’hôtel, Alexandra trouva Elaine Orseolo occupée à faire préparer ses bagages : son plus jeune fils avait les oreillons et il était probable que son frère les aurait aussi. Elle et son époux prenaient le train pour Venise le soir même.

— Je suis prête à jurer que ma maison va être transformée en hôpital, dit-elle à son amie, je ne vous propose donc pas de nous accompagner. Vous ne vous amuseriez guère. De toute façon nous serons de retour en juin pour la Grande Semaine de Paris, le Grand Prix et surtout les Drags…

Alexandra se garda bien de lui dire qu’il était hors de question qu’elle les suivît. Comme toute bonne Américaine, elle éprouvait, pour quelque maladie que ce soit, une grande crainte et elle préférait de beaucoup rester à Paris même si elle devait y passer quelques jours seule en attendant son mari. De toute façon, elle s’était créé un cercle de relations et même d’amis assez vaste pour ne pas redouter l’isolement.

Le soir même, d’ailleurs, un groom lui apportait une lettre dont elle reconnut le cachet avec un vif plaisir.

« Versailles vous attend demain, écrivait Fontsommes, et ma voiture sera chez vous à dix heures du matin. À moins que cela ne vous convienne pas… »

D’un geste léger, Alexandra déposa la lettre sur la cheminée du salon et regarda le jeune garçon qui attendait sa réponse. Vivement, elle alla jusqu’à un petit secrétaire, griffonna trois mots sur une feuille de papier qu’elle cacheta. Ces trois mots étaient : « Je serai prête. » Le groom prit la lettre, salua et disparut. Mrs Carrington décida de ne pas sortir ce soir-là et décommanda sa présence à une réception de l’ambassade des États-Unis. Elle voulait dîner légèrement, se coucher de bonne heure pour être fraîche et surtout prendre son temps afin de choisir sans risquer de se tromper ce qu’elle mettrait pour visiter les demeures de la reine. Elle opta finalement pour une robe de foulard de ce bleu tendre légèrement turquoise qu’affectionnait Marie-Antoinette et pour un chapeau « bergère » en paille blanche garnie de rubans et de fleurs de même nuance que sa robe. Des gants et une ombrelle blanche, enrubannée elle aussi, compléteraient sa toilette. Rassurée sur ce point, elle passa un déshabillé, s’étendit sur une chaise longue pour attendre le maître d’hôtel et la table toute servie qu’on allait lui monter et se plongea dans la lecture du dernier livre qu’elle avait acheté : Sept Dialogues de bêtes signé de Mme Colette Willy et qui semblait un charmant ouvrage tout à fait propice à une soirée simple et paisible.


Versailles émerveilla et désola Mrs Carrington. L’immense palais presque entièrement privé de meubles ressemblait à une gigantesque coquille vide. Seul le décor grandiose voulu par le Roi-Soleil demeurait et sous les pas qui éveillaient ses échos, les parquets précieux grinçaient doucement. Néanmoins, la visiteuse apprécia le privilège qui lui était accordé : avoir le château pour elle seule ou à peu près. Parfois la casquette d’un gardien apparaissait mais s’écartait aussitôt avec discrétion : le conservateur avait donné des ordres pour que cette visite fût exceptionnelle. Lui-même et Fontsommes laissaient la jeune femme aller devant, ne la rejoignant que pour les explications indispensables. Encore celles-ci étaient-elles données à voix contenue et avec une étonnante poésie afin de ne pas blesser le rêve ancien qui se réalisait.

L’émotion de cette jeune Américaine, Pierre de Nolhac, conservateur en chef du palais, pouvait la comprendre. À peine âgé de quarante-quatre ans, il vouait, depuis plusieurs années, sa vie et son œuvre d’écrivain à ce fabuleux vestige de temps à jamais révolus. Ici il avait souffert, peiné, pleuré devant l’immensité de sa tâche et le peu de moyens qu’on lui offrait pour l’accomplir. Versailles avait tant souffert depuis la Révolution qui l’avait pillé, démeublé, blessé ! Le roi Louis-Philippe qui, cependant, y avait joué enfant, l’avait abîmé plus profondément que les émeutes révolutionnaires en détruisant, pour installer sa Galerie des Batailles, les appartements des princes, en déchaussant la base des pilastres de la Cour de Marbre et en défonçant le vieux pavé royal pour abaisser le niveau des marches. Ensuite il y eut les Prussiens, quarante mille installés dans la ville, dans le parc, dans le château, partout ! Et la sublime Galerie des Glaces dut renvoyer l’écho insultant d’une voix féroce : celle de Bismarck proclamant l’empire allemand au bénéfice de Guillaume Ier. C’était le 19 janvier 1871. Le 12 mars, les envahisseurs évacuaient ville et château pour faire place à une nouvelle vague : celle de l’Assemblée nationale fuyant Paris et la Commune et suivie par les Ministères qui se répartirent les Grands Appartements. On vit ainsi la Justice camper dans l’œil-de-bœuf et dans les petits appartements de Marie-Antoinette.

— Je ne vous les montrerai pas, madame, soupira Nolhac en laissant tomber son monocle pour l’essuyer. Ils sont encore en bien triste état et vous serez plus heureuse à Trianon.

— Comment la France peut-elle négliger à ce point un patrimoine aussi précieux ? Tout ce que je vois ici me trouble et me peine.

— J’en suis tout à fait conscient. Les républiques se soucient peu des souvenirs royaux.

— Il n’y a pas que la République. Il existe encore chez vous de grandes fortunes. Que ne faites-vous appel à elles ?

— Le peu que j’ai pu faire, madame, je ne le dois pas au seul gouvernement. Néanmoins, Versailles peut encore offrir à une amie un spectacle de choix. Voulez-vous me permettre de vous conduire près de cette fenêtre ? C’est de là que le grand roi aimait à contempler ses jardins.

Alexandra s’avança machinalement et demeura pétrifiée : les jardins paisibles et déserts venaient de s’animer d’une vie intense. Jaillissantes, scintillantes, magiques et irréelles, les Grandes Eaux déroulaient pour elle seule leur magique et fabuleuse féerie, et pendant quelques moments, Alexandra eut la vision de ce que pouvait être jadis la splendeur des rois de France. Lorsque ce fut fini, elle remercia M. de Nolhac avec émotion puis ajouta :

— C’est d’ici, n’est-ce pas, qu’est parti l’ordre d’envoyer des troupes et des vaisseaux au secours des Insurgents ?

— En effet. Je vous ai montré, tout à l’heure le Cabinet du Roi et…

— Alors, lorsque je rentrerai en Amérique, je réunirai un comité composé de Filles de la Liberté. Nous rassemblerons des fonds, nous donnerons des fêtes et nous essaierons de vous aider, monsieur, à rendre à Versailles un peu de ce qu’il a perdu. Vous voudrez bien, n’est-ce pas, accepter notre contribution ? demanda-t-elle avec une soudaine et charmante timidité qui fit sourire le conservateur.

— Comment refuser une offre aussi gracieuse ? Vous pouvez être assurée d’une profonde reconnaissance…

— Je ne vois pas pourquoi, déclara Fontsommes avec une fausse indignation lourde de malice. Le gouvernement des États-Unis n’a jamais payé, que je sache, les importantes dettes de guerre du général Washington ?

— Bah ! Il y a prescription !

Voyant rire les deux hommes, Alexandra fit comme eux bien qu’elle ne fût pas vraiment certaine qu’il n’y eût là qu’une plaisanterie. Cet insupportable gentilhomme s’entendait comme personne à débiter des vérités de l’air le plus innocent du monde.

Le déjeuner qu’ils prirent au Trianon-Palace, proche de la porte de la Reine, fut charmant. Pierre de Nolhac, poète à ses heures, savait enchanter un auditoire. Il venait de faire paraître un livre intitulé Louis XV et Mme de Pompadour qu’il tint à offrir à sa belle visiteuse mais il regagna le château après le café, laissant Fontsommes et Alexandra seuls maîtres des Trianon à la grille desquels les accueillit un gardien déférent tandis que la voiture du duc ramenait Nolhac à ses travaux.

— Laissez-moi à présent vous conduire ! murmura le duc. Vous entrez dans un domaine enchanté peuplé d’ombres qu’il ne faut pas effaroucher.

— Que voulez-vous dire ?

— Que vous devez en cet instant oublier le présent et même qui vous êtes. Il n’y a plus d’Amérique, plus de Mrs Carrington, une jeune femme un peu trop belle et un peu trop sûre d’elle…

— Qui suis-je alors ?

— Une dame de la Cour. Vous êtes… comtesse, ou marquise… Oui, je crois que marquise vous sied. Vous vous sentez émue car c’est la première fois que l’on vous invite à Trianon, rare faveur réservée à ceux dont la reine aime à s’entourer. Et moi j’éprouve une joie profonde à vous conduire auprès d’elle. Vous êtes toute nouvelle à la Cour mais je sais que vous y brillerez…