Un instant, Catherine chercha son souffle. Une telle ressemblance était hallucinante. Elle ne pouvait venir que de Dieu... ou du Diable ! Rien d'étonnant, en ce cas, à ce qu'un esprit prévenu comme l'avait été celui d'Arnaud s'y fût laissé prendre. Rien d'étonnant, non plus, à ce que des frères eux-mêmes...
Cependant Élisabeth de Gorlitz se relevait et se tournait vers l'arrivante qui venait de mettre genou en terre devant elle et se penchait pour l'embrasser.
— Mon enfant, dit-elle avec une soudaine douceur, il y a ici quelqu'un qui désire vous voir.
— Vraiment, madame. Et qui donc ?
Sans faire plus de bruit que le froissement de sa robe sur les dalles, Catherine s'avança, toute sa méfiance revenue, tout charme rompu car la voix de cette femme différait de celle de la Pucelle. Cela pouvait être peu perceptible pour une oreille non exercée mais celle de Catherine, extrêmement sensible au charme ou aux sonorités déplaisantes d'une voix, était des plus fines et des plus sensibles. Il y avait là une note métallique qu'elle n'avait jamais entendue dans le timbre si clair et si doux de Jehanne.
En s'approchant, elle nota une autre différence : la teinte des yeux.
Ceux de Jehanne, la vraie, étaient de pur azur tandis que le bleu de ceux-là tirait davantage sur le vert. Dès lors, elle se sentit incroyablement forte et assurée et elle permit à la dame des Armoises de la dévisager un instant...
— Eh bien, madame ? fit la duchesse, d'une voix triomphante. Que dites-vous à présent ?...
Catherine se contenta de sourire puis s'adressant directement à la nouvelle venue :
— Me reconnaissez-vous ? dit-elle simplement.
La femme se mit à rire.
— Est-ce donc moi qui devrais vous reconnaître ? J'aurais cru le contraire. Et pourquoi le devrais-je, s'il vous plaît ?
— Parce que, si vous êtes vraiment Jehanne la Pucelle, vous me connaissez bien...
— Moi ? je vous... » L'exclamation involontaire cessa brusquement mais le sourire, un instant effacé, reparut aussitôt. « Mon Dieu, suis-je sotte ! Mais bien sûr nous nous connaissons ! D'ailleurs, vous êtes trop belle pour qu'il soit possible de vous oublier, madame. .Nous nous sommes vues, n'est-ce pas, à la cour du roi Charles ?
— Bravo ! applaudit la duchesse. Bien sûr vous avez connu Mme de Montsalvy à la cour et...
Elle s'arrêta court en s'apercevant qu'elle manquait à la parole donnée mais il était trop tard et le sourire se faisait triomphant sur le visage si semblable à celui de Jehanne. La femme déjà s'avançait vers elle, prête à l'embrasser.
— Oh, il n'y a pas que la cour car nous nous sommes vues aussi dans d'affreuses circonstances, n'est-ce pas ? A Rouen où vous avez tout fait pour me sauver... Sans imaginer un seul instant que d'autres allaient s'en charger.
Catherine maudit intérieurement la langue intempérante de son époux. C'était lui, à n'en pas douter, qui avait si bien renseigné la fausse Jehanne... Elle allait être encore plus difficile à démasquer.
Restait à savoir jusqu'où Arnaud avait poussé la confidence et l'évocation des vieux souvenirs...
— En effet, dit-elle tranquillement, mon époux et moi avons tenté de sauver Jehanne, mais elle ne nous a pas vus... sauf à l'instant où elle est montée sur le bûcher car nous avons dû assister à son martyre... jusqu'au bout ! Je l'ai vue, madame la duchesse, de mes yeux vue quand on l'a liée au poteau, vue quand le bourreau a écarté les flammes pour que tous puissent s'assurer que c'était bien elle. Sa robe était brûlée, tout son corps saignait. Et c'était bien Jehanne.
J'entends encore son dernier cri, sa dernière supplication à Jésus !...
Troublée par la passion qui vibrait dans la voix de Catherine, la duchesse recula vers l'autel comme pour lui demander son aide mais la fausse Jehanne demeurait imperturbable.
— Le capitaine de Montsalvy, lui aussi, était sur la place du Marché, dit-elle tranquillement. Pourtant, il m'a parfaitement reconnue, lui !...
— Il avait tellement envie de vous reconnaître ! Tellement envie de « la » voir revenir ! Pour le bien du royaume et la beauté de l'aventure vécue sous sa bannière, pour la joie de se savoir au service de Dieu au sein d'une vie violente, de ce tumulte guerrier qu'il n'aime que trop !
— Il retrouvera tout cela ! De nouveau nous combattrons ensemble !
L'amer sourire de Catherine se chargea de dédain.
— À qui pensez-vous faire croire cela ? Quelle sorte de gloire et d'exaltation le seigneur de Montsalvy pourrait-il trouver sous une oriflamme menteuse ? Et il le sait déjà, n'est-ce pas ? Cela est si vrai que vous êtes ici, à parader sous vos habits d'homme, mais seule, au lieu de battre la campagne et de rameuter vos troupes !
— On ne se bat pas durant la mauvaise saison !
— Mais on peut recruter pour la bonne. Jehanne, la vraie, s'y emploierait... D'ailleurs, me direz-vous ce qu'est devenu messire Arnaud ? Pourquoi donc n'est-il pas ici, avec vous ?
— Mais... justement parce qu'il s'occupe, à ma place, de rassembler les troupes et que...
Cette fois ce fut la duchesse qui l'interrompit d'un cri stupéfait où l'incrédulité se mêlait au scandale.
— Jehanne ! Mais ce que vous dites n'est pas la vérité et vous le savez. Je croyais que jamais vous n'aviez menti, que vous ne saviez même pas ce que pouvait être un mensonge.
— La Pucelle ne savait pas ! coupa Catherine. Mais cette femme n'est que mensonge. Je crois avoir, madame, le moyen de le prouver.
Où donc, ajouta-t-elle en se tournant de nouveau vers son adversaire, où donc m'avez-vous vue pour la première fois ?
Elle jouait un jeu dangereux et le savait. Si Arnaud avait remonté, avec cette femme, toute la longueur de leurs souvenirs communs avec Jehanne, elle serait dans un instant confondue, privée d'arguments... ou presque, car il en était encore un qu'elle gardait en réserve. Mais quelque chose lui disait que Montsalvy n'avait pas été jusqu'à rappeler que lors de son entrée dans Orléans, Jehanne d'Arc avait sauvé Catherine de la potence... de la potence à laquelle il l'avait envoyée délibérément et dans l'espoir d'en finir une bonne fois avec un amour obsédant. Ce sont de ces choses que l'on ne confie pas volontiers !...
Jehanne la fausse eut un geste d'impatience.
— Quelle sottise ! Ne l'ai-je pas déjà dit ? Nous nous sommes vues à Reims, au moment du sacre.
— Je n'y étais pas.
— Il est difficile, vous savez, quand on a vécu ce que j'ai vécu de se souvenir de tous les visages rencontrés, fit l'autre de mauvaise humeur. Je pense alors que c'était à Orléans... oui, c'est cela, à Orléans.
— Et dans quelles circonstances, je vous prie ?
Son cœur battait la chamade mais se calma bientôt en constatant que l'aventurière cherchait avec une ardeur qui creusait son front d'un pli profond. Elle ferma les yeux, s'efforçant de prendre un air inspiré.
— Attendez ! Je me souviens ! C'était à Orléans... oui, à Orléans !
Je revois tout à présent. La foule, les cris...
Le cœur de Catherine, cette fois, manqua un battement. Ce n'était pas possible ! On n'allait pas lui décrire la scène que sa mémoire lui représentait si intensément à cette minute précise ?... Mais un soupir profond dégonfla soudain sa poitrine car la dame des Armoises ajoutait :
— Nous venions de reprendre la bastide des Tourelles. Vous vous êtes approchée de moi, vous...
— Non !
Le mot claqua brutalement, jeté avec une sorte de joie triomphante, et déjà Catherine ajoutait :
— N'essayez pas de fabuler : ce que Jehanne a fait pour moi, personne ne pourrait l'inventer, surtout pas vous !
Un élan soudain la jeta aux pieds d'Elisabeth de Gorlitz.
— Je fais juge Votre Altesse ! Au moment de son entrée dans Orléans, Jehanne d'Arc a arraché à la potence une femme que l'on menait au supplice. Cette femme, c'était moi !
La duchesse eut un haut-le-corps.
— Vous ?
— Moi-même ! Je m'appelais alors Catherine de Brazey mais j'étais venue dans Orléans pour y rejoindre l'homme que j'aimais, Arnaud de Montsalvy, celui qui est devenu mon époux. J'avais été arrêtée et condamnée parce que l'on me croyait une espionne à la solde du duc Philippe de Bourgogne...
— ... dont vous étiez alors la maîtresse ! compléta Élisabeth. A présent, je sais vraiment qui vous êtes. Relevez-vous, madame. Je crois... que je commence à ajouter foi à vos paroles...
— Il faut me croire, madame la duchesse, il le faut ! Devant Dieu qui nous voit et sur le salut de mon âme, je jure que cette femme n'est pas Jehanne d'Arc.
Des larmes soudaines, inattendues, emplirent les yeux d'Élisabeth.
Elle revint vers l'autel mais sa démarche avait changé. Elle était lente, pénible comme si la traîne de sa robe, devenue d'un poids insupportable, lui causait une gêne extrême. Catherine l'entendit murmurer :
— Quel dommage ! Allons, les miracles ne sont plus de saison.
J'avais tant espéré ! La malédiction demeurera sur notre maison d'où est issu l'homme qui vendit la Pucelle aux Anglais !
— C'est faux ! cria la dame des Armoises en un effort désespéré pour regagner le terrain perdu. Cette femme ment ! Je suis Jehanne et la maison de Luxembourg régnera sur l'Europe.
Mais le charme était rompu ! En un instant l'aventurière avait perdu toute puissance sur la crédule princesse et déjà, comme une enfant capricieuse, celle-ci rejetait l'objet si vénéré la seconde précédente parce qu'il avait cessé d'être parfait...
— Vous savez bien que non... et que vous m'avez trompée ! Je devrais vous faire jeter dans une fosse si profonde que les artifices de votre langue menteuse n'en pourraient plus jamais sortir mais j'aime Robert des Armoises qui est bon et preux chevalier. Et puisque aujourd'hui il se trouve à Warnebourg, nous le laisserons ignorer ce qui vient de se passer mais vous allez quitter Arlon sur l'heure, vous rendre dans vos terres de Lorraine et tâcher au moins de vous y faire oublier et de rendre heureux l'homme d'honneur que vous avez dupé !
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