— Est-ce que… vous l’aimez toujours ?
— Plus que jamais ! Elle est quelque part au fond de mon cœur, comme la rose au fond de son petit bureau… Cela me fait l’attente moins longue…
Si Hortense éprouvait quelque doute quant à la façon dont Mlle de Combert la recevrait, elle fut très vite rassurée. Dauphine l’accueillit avec un éclat de rire.
— Encore un Lauzargues éclopé ? S’écria-t-elle, après avoir constaté que sa visiteuse n’était pas gravement blessée. Quelle mouche vous pique, Étienne et vous, de venir à Combert par les bois, les rochers et la rivière ? Ne serait-il pas plus simple, et surtout plus confortable, comme disent les Anglais, de venir comme tout le monde par la route et en voiture ?
— Je ne venais pas vous voir, ma cousine, je m’enfuyais, soupira Hortense qui, trop lasse pour donner plus ample explication, choisit de fermer les yeux en laissant aller sa tête contre l’épaule du fermier. La souffrance était inscrite sur son visage et Mlle de Combert reprit tout son sérieux pour lui procurer sur l’heure un lit et la chaleur d’un bon feu avant de dépêcher François à Lauzargues pour « rassurer » le marquis.
Le lit occupait une petite chambre tendue et tapissée de ces charmantes toiles d’indienne qui avaient fait, au siècle précédent, la fortune de M. Oberkampf et de sa manufacture de Jouy. Des groupes de petits personnages s’y livraient en rose aux « occupations paysannes » et, à les contempler, Hortense eut un peu l’impression de revenir chez elle. Dans l’hôtel de la Chaussée d’Antin, sa chambre d’enfant avait été tendue, elle aussi, de toile de Jouy…
— C’était ma chambre avant la mort de mes parents, expliqua Mlle de Combert qui arrangeait les rideaux du lit après y avoir installé la jeune fille vêtue d’une de ses chemises de nuit. Je souhaite que vous vous y sentiez bien. Aussi, nous parlerons plus tard. Ma bonne Clémence va venir vous porter à déjeuner. Ce sera la meilleure façon de vous réchauffer…
— J’ai déjà très chaud ! Trop chaud même…
— Vous avez de la fièvre. A-t-on idée aussi de passer la nuit en forêt et sous la tempête ? Il est même étonnant que vous n’ayez pas été plus mouillée quand François vous a retrouvée !
— Il m’a trouvée sous un rocher où j’avais pu m’abriter après ma chute, expliqua Hortense, récitant la fable convenue à l’avance.
— C’est ce qu’il m’a dit. Mais c’était une vraie chance qu’il ait sur lui de quoi soigner une foulure. Je savais mon François prévoyant mais pas au point de faire sa ronde matinale avec des bandes de toile et du baume à l’extrait de mélilot. Il est vrai que notre région est tellement accidentée !…
Hortense bénit la fièvre qui lui permettait de cacher la rougeur qu’elle se sentait au visage. Elle avait compté sans la vivacité d’esprit de son hôtesse. De toute évidence, celle-ci ne croyait pas grand-chose du récit qu’on lui avait fait, mais au fond cela n’avait pas tellement d’importance.
L’entrée de Clémence, solide fille de ferme convertie en cuisinière-femme de chambre, portant un plateau, coupa court à l’entretien. Peu soucieuse de le reprendre, Hortense but un peu de bouillon, grignota une tartine de confitures puis, vite rassasiée d’ailleurs, pria qu’on voulût bien la laisser dormir.
Non qu’elle en eût vraiment envie en dépit de sa lassitude, mais prétendre avoir sommeil était le meilleur moyen d’obtenir un peu de solitude.
— Dormez, approuva Mlle de Combert. C’est encore la meilleure façon de soigner ce mauvais froid que vous avez pris. Si cela s’aggravait nous verrions à faire appeler le docteur Brémont mais je pense en savoir assez pour vous soigner moi-même. Ma pauvre mère était une perpétuelle enrhumée…
Ayant dit, Dauphine sortit de la chambre en agitant avec décision les rubans vert feuille qui ornaient son grand bonnet de dentelle et Hortense resta seule, espérant disposer d’un long moment pour réfléchir à tout ce qui venait de lui arriver et aux meilleurs moyens d’en sortir. Mais elle avait trop présumé de ses forces et ce fut la fatigue qui l’emporta. Quelques minutes après la sortie de son hôtesse, la rescapée de la tempête dormait à poings fermés…
L’évidence d’un gros rhume se révéla au réveil. Secouée d’une série d’éternuements, Hortense se trouva soudain transformée en fontaine : son nez et ses yeux coulaient à qui mieux mieux. Ce que voyant, Dauphine lui administra tisanes, sirop, lait chaud et pour finir un léger somnifère qui la renvoya au pays des rêves jusqu’au lendemain matin. Mais, quand elle ouvrit de nouveau les yeux sur le décor rose de sa chambre, elle découvrit que sa fièvre était tombée et qu’elle se sentait beaucoup mieux.
Mlle de Combert qui guettait ce réveil se déclara plus que satisfaite :
— Vous avez une belle santé, mon enfant, dit-elle. A présent, il faut songer à remettre ce pied sur ses bases, c’est l’affaire de deux semaines et me voilà tout à fait à l’aise pour vous demander si vous désirez les passer ici, ces deux semaines ? Je crois, sans vouloir influencer votre décision, que vous seriez mieux dans cette maison qu’à Lauzargues où les escaliers représentent une véritable épreuve. Étienne, je pense, a dû s’en rendre compte puisqu’il a dû garder la chambre tandis que…
Elle parlait, parlait, alignant les phrases à la suite l’une de l’autre comme si elle voulait retarder le moment d’entendre la réponse d’Hortense. Celle-ci mit, doucement, un terme au flot de paroles :
— J’aimerais rester ici, à condition, bien sûr, de ne pas vous être une gêne…
Le seul calcul auquel la jeune fille obéit, en acceptant d’emblée l’invitation, tenait dans la présence proche de François Devès qui s’était si spontanément déclaré son homme lige. De François Devès ami de ce Jean de la Nuit qui s’était emparé de son cœur et de son esprit et en demeurait le maître en dépit de la déception qu’il lui avait infligée. Mais en dehors de cela, l’idée de passer quelques jours dans une maison gaie et accueillante au lieu de contempler les murs gris du farouche Lauzargues ne pouvait que séduire une fille de dix-huit ans. L’atmosphère était si différente !…
Par la fenêtre entrouverte de sa chambre – une fenêtre qui était une belle et haute fenêtre et non une sorte d’ouverture vitrée au fond d’un entonnoir de pierre – une branche de lilas en train d’éclore mettait un peu de fard mauve sur la joue d’un petit nuage blanc. L’air qui entrait avait des senteurs de verdure neuve et arrivait avec tout son parfum sans se soucier de pénétrer à travers des relents d’humidité. On entendait chanter un oiseau… C’était délicieux.
Mlle de Combert, auréolée de dentelle et de rubans verts, souriait, assise près de cette fenêtre avec le métier à tapisser qu’elle avait fait monter auprès d’Hortense pour mieux la veiller. Et son parfum de rose se mêlait agréablement à ceux du jardin. En entendant Hortense évoquer la gêne qu’elle pourrait lui causer, le sourire de Daupbine s’était changé en éclat de rire.
— Être une gêne ? Ma chère enfant, souvenez-vous que je vous avais invitée de façon instante lors de ma visite chez votre oncle. C’était d’ailleurs de l’égoïsme pur. Je m’ennuie un peu ici entre ma tapisserie et Madame Soyeuse…
— Madame Soyeuse ?
— Mon Dieu, c’est vrai ! Je ne vous ai pas encore présenté ma meilleure, ma plus fidèle amie…
Se levant, elle découvrait sous un pli de sa robe couleur de mousse une superbe chatte d’un gris de perle, presque argenté, qui sommeillait avec application sur l’une des couronnes de fleurs tissées dans l’épais tapis…
— Qu’elle est belle ! dit Hortense sincère, mais ce serait dommage de la réveiller. Elle dort trop bien et nous ferons connaissance plus tard…
Elle éprouvait un peu de honte en songeant au jugement sévère qu’elle avait porté naguère sur son hôtesse. Celle-ci l’accueillait comme une jeune sœur ; elle n’avait pour elle que les plus délicats procédés, pourtant Hortense, choquée sans doute par la scène entrevue dans la nuit de Lauzargues, l’avait classée sans plus examiner dans la catégorie des créatures hypocrites et dangereuses. Eût-elle su ce que c’était qu’une fille de joie qu’elle eût sans hésiter classé Dauphine dans le même casier… Et puis, il y avait eu la courte phrase de Jean : « Je n’aurais pas cru que l’amour vous faisait horreur… » et Hortense voyait à présent sa compagne avec des yeux tout différents. Elle la remercia donc de l’accepter si gracieusement mais ajouta :
— Ce que je désire est une chose. Ce que décidera mon oncle en est une autre. Et je suppose qu’il sait, à présent, que je suis ici ?…
— Ce qu’il en pense, il vous le dira lui-même. Il m’a fait savoir qu’il viendrait demain voir comment vous vous sentez. Mais… avant qu’il ne vienne, Hortense, me direz-vous enfin ce que vous faisiez dans la forêt et sous l’orage ?… Vous vous enfuyiez, m’avez-vous dit. Mais devant quoi ?…
Pour ne pas avoir l’air de contraindre la jeune fille, elle retournait à sa tapisserie, choisissait un long brin de laine azurée, entreprenait de l’enfiler puis commençait à piquer dans la toile tendue entre de minces barres d’acajou chantourné. L’ouvrage représentait une couronne de feuillages et de rubans traitée dans un camaïeu de bleu sur fond ivoire et Dauphine le destinait à un fauteuil de sa propre chambre.
Sa stratégie s’avéra bonne débarrassée de son attention et même de son regard, Hortense, après un court silence, se décida à répondre :
— Devant la même chose, exactement, qui avait poussé mon cousin à se jeter à l’aventure, au lendemain de mon arrivée : Étienne savait que son père souhaitait nous marier et ne le voulait pas. Je sais que le marquis a décidé notre mariage et je m’y refuse… Sans avoir d’ailleurs mieux réussi que lui : nos efforts à l’un comme à l’autre semblent conduire inéluctablement à un même point : un lit chez vous !
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