— Voilà ! Quand vous serez de retour au château Godivelle saura bien vous refaire ce pansement. Elle sait soigner elle aussi mais pas aussi bien que sa sœur. Néanmoins ce qu’elle sait suffira. Vous emporterez ce pot. A présent vous allez manger quelque chose et dès que la pluie cessera, je vous porterai jusqu’au château…

Un frisson glacé courut le long du dos d’Hortense et remonta jusqu’à ses dents qui grelottèrent un instant. Elle resserra autour d’elle la chaude couverture, rejeta en arrière la masse humide de ses cheveux que le feu n’avait pas fini de sécher.

— Je ne veux pas retourner au château ! Je… je me suis enfuie… Oh, par pitié, gardez-moi ! Personne ne me cherchera chez vous !…

Et comme, surpris, il restait là en face d’elle, à demi agenouillé sur le matelas, elle se jeta contre lui en sanglotant, cherchant, contre le froid qui la faisait trembler, le refuge de cette poitrine d’homme dont elle connaissait la force et la chaleur… Aussitôt, Jean referma ses bras sur elle, bouleversé de la sentir trembler contre lui, de la découvrir fragile en dépit du courage et de la volonté qu’elle affichait toujours si hautement. Il resserra doucement son étreinte pour mieux l’incruster contre lui, à cette place tendre qui semblait l’attendre depuis toujours. Une joie immense glissait en lui comme une liqueur de feu tandis que se formaient dans son esprit les mots qu’il n’avait jamais osé se dire : « M’aime-t-elle vraiment ou n’est-ce encore qu’une enfant apeurée ?… » D’autres questions se pressaient : pourquoi cette fuite en pleine nuit, en pleine tempête ? Était-ce lui qu’elle cherchait ou autre chose ? La mort peut-être ?…

L’idée qu’elle pût mourir le traversa comme un coup de lance. Et ce fut peut-être pour être plus certain encore qu’elle était là, bien vivante, qu’il lui renversa doucement la tête et prit sa bouche…

Elle était brûlante, cette bouche, de la fièvre qui la faisait trembler, mais elle répondit à la caresse avec une ardeur qui inonda de bonheur le solitaire… A l’émoi qui s’empara de lui, à sentir sous sa main la rondeur d’une épaule, contre sa poitrine celle plus douce encore d’un jeune sein, il mesura la faim qu’il avait d’elle depuis tant de jours… En dépit de la trop douce ivresse, il parvint à entendre encore la voix de plus en plus faible de la raison et lutta contre la vague déferlante de la passion. Il le fallait sinon dans un instant, il la ferait sienne, cette fille de lumière qui était apparue dans sa nuit, et il savait qu’elle ne résisterait pas.

Alors, brutalement, il l’arracha de lui, la regarda, vit ses yeux alanguis, ses lèvres humides entrouvertes sur un sourire heureux… Il était temps !…

Se relevant tandis qu’elle retombait sur la paillasse comme une fleur coupée, il alla prendre le cruchon d’eau-de-vie et en avala une grande lampée, à la régalade :

— Expliquez-moi un peu tout ça ! fit-il d’une voix enrouée.

CHAPITRE VIII

UN GENÉVRIER À LA SAINT-JEAN…

Hortense ne demandait pas mieux. Elle se libéra de la scène qui l’avait opposée au marquis avec l’impression qu’en les confiant à Jean, ses angoisses et ses soucis allaient s’effacer comme par magie. Il était l’homme le plus fort et le plus intelligent du monde. Et puis il l’aimait… Cela résumait tout.

— Voilà, dit-elle en conclusion. Vous savez tout. Sauf peut-être ceci : je ne retournerai plus jamais à Lauzargues !

L’étonnement arrondit les noirs sourcils de Jean au-dessus de ses yeux d’azur pâle :

— Est-ce que vous ne perdez pas un peu l’esprit ? Vous rendez-vous seulement compte de ce que vous dites ?

Prenant soudain conscience de la rudesse du ton employé en voyant l’or de ses yeux se liquéfier, il revint s’asseoir auprès d’elle mais sur la pierre de l’âtre, laissant ainsi entre eux la longueur d’un bras.

— Pardonnez-moi : je n’ai pas voulu vous faire de peine. C’est même une chose dont je ne supporte pas l’idée mais, en vérité, je ne vois pas comment vous pourriez éviter de rentrer au château ?

— Mais… je ne peux pas rentrer ! Je vous l’ai dit, je me suis enfuie…

— Et, à cette heure, on doit vous chercher partout. Les limiers de Chapioux ont bon nez. S’il n’y avait pas la rivière ils seraient déjà ici. Qu’arriverait-il alors ?

— Que pourrait-il arriver ? Vous m’avez recueillie après m’avoir trouvée blessée. Rien de plus naturel… D’ailleurs vous pourriez me cacher.

— C’est là que rien ne serait plus naturel. Et puis, vous cacher où ? Ajouta-t-il en englobant d’un geste la pièce unique de sa maison. Nous n’en sommes pas là heureusement. On ne pense certainement pas, en ce moment, que vous êtes chez moi mais si l’on ne vous retrouve pas, on pourrait y penser…

— Alors emmenez-moi ailleurs !…

— Dans cet état ? Vous avez besoin d’être soignée pendant quelques jours, de vous reposer. Pourquoi ne pas admettre que, pour cette fois, vous avez manqué votre affaire ? Ce serait plus sage…

— Si je rentre au château, mon oncle m’obligera à épouser Étienne ou alors Étienne recommencera à se laisser mourir !…

— Vous raisonnez comme l’enfant que vous êtes ! On ne va pas vous traîner, dès l’aube, à la chapelle en compagnie de votre cousin. Je comprends que vous souhaitiez fuir mais, une fuite, cela se prépare… et avec beaucoup de soin quand il s’agit d’une fille mineure. Avez-vous pensé que celui ou celle qui vous accueillera tombe sous le coup de la loi ?

— Vous avez peur ? fit Hortense dédaigneusement.

— Il n’est pas question de moi. Vous ne pouvez aller, en quittant le château, que chez une personne pouvant faire valoir une qualité suffisante pour obtenir que vous lui soyez confiée : un autre membre de votre famille par exemple…

— Je voudrais aller chez ma tante de Mirefleur, à Clermont.

— La vieille comtesse Louise ? On dit qu’elle aimait beaucoup votre mère, ce qui l’a brouillée plus ou moins avec le marquis. Mais est-elle toujours de ce monde ? Et acceptera-t-elle de vous recevoir ?

— Il y a Madame Chauvet qui m’a servi de chaperon durant le voyage en diligence depuis Paris. Elle est la femme d’un gantier de Millau et…

— Et vous ne pouvez en aucune façon compter sur elle. Une gantière de Millau contre un marquis de Lauzargues sous Charles X ? Le mari y laisserait son entreprise et peut-être sa liberté.

— Le docteur Brémont de Chaudes-Aigues…

— Serait dans le même cas. Hortense, Hortense ! Vous êtes épuisée, blessée, à bout de nerfs et totalement incapable, de ce fait, de raisonner sainement…

Elle lui parut si pitoyable tout à coup, avec les grosses larmes qui roulaient sur son joli visage pâli par la souffrance, qu’il oublia ses résolutions de prudence et se pencha sur elle pour l’entourer d’un bras qu’il voulait fraternel mais qui trembla pourtant à son contact :

— Vous me faites cruellement toucher du doigt, à cette heure, la distance qui nous sépare. Je vous aime et pourtant je n’ai pas le droit de penser à vous parce que je ne suis rien qu’un bâtard à demi sauvage et que je n’ai rien à vous offrir…

— Que votre amour, vous venez de le dire ! Oh, Jean, je ne demande rien d’autre à Dieu ! Pourquoi ne pas proclamer que nous nous aimons ?…

— Parce que ce serait signer votre arrêt de mort plus encore que le mien peut-être. Vous ne savez pas de quoi le marquis est capable… Vous ne me croyez pas ? Dit-il voyant qu’elle secouait la tête avec une rage désespérée et tentait d’échapper à son étreinte. Il le faut pourtant… comme il faut me faire confiance. Je vous jure qu’un jour vous quitterez Lauzargues, peut-être pour n’y plus jamais revenir. Je vous jure de n’avoir ni trêve ni repos avant de vous en avoir arrachée… même si je risque de ne plus jamais vous revoir…

— Vous le jurez ?

— Oui… A présent me laisserez-vous agir comme bon me semble ?

Elle se détourna de lui pour se pelotonner sur la paillasse en s’ensevelissant sous la couverture qu’il lui avait donnée. Elle se sentait malade tout à coup, avec de longs frissons qui la secouaient et une affreuse lassitude née peut-être de la déception ressentie. En se retrouvant chez Jean, sauvée par Jean, auprès de Jean, elle avait cru à une réponse divine à ses appels angoissés. Elle avait cru… Dieu sait quoi !…

— Faites à votre gré, murmura-t-elle… mais laissez-moi dormir…

La torpeur de la fièvre l’envahissait, la privait de toute force. Elle ne réagit même pas quand il la souleva pour l’emporter jusqu’au lit qu’il avait ouvert, ni quand il lui ôta sa robe, ne lui laissant qu’une fine chemise que la chaleur du corps avait déjà séchée. Les yeux fermés sur ses dernières larmes, elle ne vit pas le visage crucifié de Jean, elle ne sentit même pas trembler ses mains tandis qu’il accomplissait ces gestes d’amant et que se dévoilait à lui la grâce de ce corps féminin.

Un instant, il s’accorda le torturant bonheur de la contempler étendue sur le lit ouvert, à peine couverte de cette batiste aux transparences roses qui révélait tant de choses exquises. Des choses qu’il ne reverrait plus jamais… et que cependant il brûlait d’étreindre, de caresser… Le vertige fut si puissant qu’il faillit y céder : s’agenouillant sur le banc coffre du lit comme un croyant devant l’autel et par trois fois il communia à tant de beauté en posant ses lèvres sur chacun des jolis seins qui semblaient les appeler puis sur la bouche que la fièvre séchait sans lui enlever sa douceur. Mais la raison lui revint au moment où peut-être il allait se laisser emporter par la chaleur de son sang… Se redressant, il rabattit draps, couverture et édredon, ensevelissant la tentation sous une montagne de tissus, après quoi il alla tisonner le feu et y ajouter quelques bûches…