— Qui ? L’amour que j’ai pour un autre homme. C’est, je crois, le meilleur terme de comparaison !
— Vraiment ? Vous aimez ? Je n’ai pourtant pas entendu dire que vous fussiez fiancée ?
— Amour et fiançailles ne vont pas toujours de pair. Vous l’avez dit vous-même. De toute façon que pourriez-vous savoir de mes sentiments profonds alors que, voici cinq mois, vous ignoriez encore mon existence ? Sans la mort de mes parents…
— N’évoquez pas cet affreux souvenir ! cria-t-il. Ne m’obligez pas à vous rappeler de quelle manière s’est achevé l’amour insensé de ma sœur pour un homme du commun ! Il l’a tuée, ce misérable !
Tremblante d’une indignation qu’elle ne pouvait plus contenir, Hortense, dressée en face du marquis comme un petit coq de combat, lança :
— Je vous interdis de parler de mes parents, que ce soit de l’un ou de l’autre ! A présent sachez ceci : mon père n’a pas tué ma mère ! Ils ont été assassinés ! Je le sais ! J’en suis sûre !
— Sottises ! Vous niez l’évidence !
— Non. A l’instant où ils étaient portés en terre ensemble – vous m’entendez ? –, ensemble comme ils avaient toujours vécu, un homme, un inconnu est venu me jeter la vérité au visage ! Il m’a juré qu’on les avait tués ! Et je l’ai cru… et je le croirai toujours !
Les nerfs trop tendus craquèrent à cette seconde et la jeune fille s’abattit, secouée de sanglots dans les bras que lui offrait Godivelle accourue à son secours. La brave femme était bouleversée :
— Voilà de belles choses à dire à une innocente, Monsieur le Marquis ! s’écria-t-elle. Et une belle façon de présenter une demande en mariage ! Je crois, Dieu me pardonne, qu’à certains moments vous perdez la raison ! Venez vous asseoir, mon cœur ! ajouta-t-elle d’un ton infiniment plus doux en conduisant la jeune fille vers l’un des sièges qui entouraient la cheminée. Vous n’avez déjà que trop pleuré et c’est péché que vous faire verser d’autres larmes…
Pour toute réponse, le marquis haussa les épaules et se contenta d’attendre la fin de la crise.
Petit à petit d’ailleurs Hortense, bercée comme un bébé sur le vaste giron de Godivelle qui lui caressait les cheveux, se calmait. Sans doute M. de Lauzargues en faisait-il autant car, au moment où la jeune fille se redressait en remerciant Godivelle d’un pauvre sourire et d’un baiser, elle le retrouva debout en face d’elle.
— Oublions tout ceci, mon enfant ! Dit-il d’un ton beaucoup plus pacifique. Nous nous laissons emporter l’un et l’autre par la chaleur d’un sang trop proche pour n’être pas semblable. J’ai été froissé, je vous l’avoue, par votre refus sans nuances alors que je revenais ici la joie au cœur et infiniment heureux d’avoir trouvé Sa Majesté le Roi si bien disposé envers notre famille…
— Ne l’a-t-il pas toujours été ?
— Si… du moins j’osais l’espérer sur ce que l’on m’en disait mais j’en ai eu la certitude lorsque Sa Majesté et Son Altesse Royale Madame la duchesse d’Angoulême m’ont fait l’honneur et la grâce de me recevoir et de m’en donner l’assurance. J’ai été touché, j’en conviens, de la sollicitude dont Madame a fait preuve envers vous et il ne tiendra qu’à vous d’être nommée Dame du Palais après votre mariage…
— Je vous l’ai dit, mon oncle, ce mariage est impossible ! fit Hortense avec un soupir de lassitude…
— A cause de cette ancienne amourette ? Ma chère enfant, les rêves d’une jeune fille et les réalités de l’existence s’accordent rarement. La situation que vous a faite la disparition malheureuse de vos parents est intenable sur le plan mondain. Seul un mariage convenable peut vous permettre de vivre une autre existence que celle – un peu morne et désolante n’est-il pas vrai ? – que vous offre ce château des solitudes. Vous êtes jeune, vous êtes belle… vous le serez plus encore quand la maternité vous aura épanouie. Un magnifique avenir vous attend peut-être : ne le repoussez pas…
— N’y a-t-il pour moi d’autre mariage possible qu’une union avec mon cousin ?
— J’ai peur que non. Outre qu’il faut de grandes armes pour couvrir la tache de sang qui marque votre blason familial un peu trop neuf, aucun gentilhomme de bon rang ne se risquera à demander votre main parce qu’aucun n’osera déplaire au Roi.
— Que suis-je donc pour que le Roi se soucie à ce point de mon avenir ?…
— Vous êtes ma nièce ! Vous êtes une Lauzargues ! lança le marquis avec orgueil. Et le Roi souhaite que vous le deveniez entièrement ! Tenez ! Lisez !
De son habit, il venait de tirer un document qu’il déplia et qui apparut marqué du sceau royal. Hortense lut :
« CHARLES, par la grâce de Dieu Roi de France et de Navarre, à tous ceux qui cette présente liront, salut !
« C’est notre plaisir et notre volonté qu’Étienne-Marie Foulques, comte de Lauzargues en pays Cantalès, et Hortense Granier de Berny soient unis dans les plus brefs délais par les liens sacrés d’un mariage chrétien… »
Hortense n’eut pas le courage d’en lire davantage. D’un geste rageur, elle jeta le document à terre et se retint de justesse de le piétiner.
— Ceci ne saurait me concerner, cria-t-elle, car mon nom n’y est pas écrit en entier. Je suis Hortense-Napoléone et je ne veux pas qu’on l’oublie !… Napoléone ! Vous entendez ! Puis, vacillant comme un jeune arbre qui va s’abattre, elle courut s’agenouiller aux pieds du marquis :
— Laissez-moi partir, mon oncle ! Laissez-moi aller à Paris ! Dites que l’on attelle…
— Folie ! Qu’y ferez-vous ?…
— Je verrai le Roi, je verrai Madame !… c’est une femme après tout… elle comprendra peut-être ! Il faut que je leur dise, que je leur explique ! C’est offenser Dieu et la sainteté du mariage même que s’y résoudre à contre-cœur. Votre fils lui-même s’y refusera…
— Étienne fera ce que je lui ordonnerai. Je sais comment l’amener à composition. Allons, Hortense, cessez cette scène ridicule, dégradante même !…
— Alors, vous, aidez-moi, aidez-nous ! Vous pouvez écrire au Roi, lui dire que ce mariage ferait deux malheureux…
— Je ne le ferai certes pas. Je crois vous avoir dit que j’étais heureux de cette union…
— Pourquoi ? coupa Hortense avec violence. A cause de ma fortune ? Je peux vous en faire donation pleine et entière à l’instant même si c’est cela…
— Vous n’en avez pas le droit !
— Pas le droit ?
— Vous avez le droit d’en jouir, pas celui d’en disposer ! Allons, résignez-vous ! Croirait-on pas qu’il est ici question de vous mener à l’échafaud ? Etienne est un garçon paisible et doux. Un peu trop même à mon goût mais vous en ferez ce que vous voudrez ! Et puis en voilà assez ! Dès l’instant où c’est le plaisir et la volonté du Roi, ajouta-t-il, soulignant d’un ongle rageur les mots sur le parchemin qu’il avait ramassé, vous n’avez que le droit d’obéir ! Et je saurai bien vous y contraindre !
La porte claqua derrière lui et l’on n’entendit plus que le bruit de ses pas se dirigeant vers l’escalier… Godivelle qui, durant la dernière partie de la scène, s’était tenue tapie derrière l’un des sièges, se précipita vers Hortense toujours à genoux pour l’aider à se relever…
— Ne vous mettez pas dans cet état, mon enfant ! Chuchota-t-elle en jetant autour d’elle les regards inquiets de qui craint d’être écouté, cela ne sert à rien… Votre résistance ne fait que réveiller les démons qui habitent M. Foulques. Il est… oui, il est capable du pire quand on lui résiste. Cessez de l’affronter !… Peut-être qu’en laissant faire le temps…
— Le temps ?… Croyez-vous qu’il me laissera le temps ?…
L’une soutenant l’autre, elles quittèrent la salle mais quand la vieille femme voulut l’entraîner vers la cuisine pour lui faire boire quelque chose de chaud afin de la remettre, Hortense refusa. Son regard venait de rencontrer sa grande mante restée au portemanteau.
— Tout à l’heure, Godivelle ! Pour l’instant je voudrais prendre un peu l’air… Je crois que cela me fera du bien…
— Mais la nuit commence à tomber et il risque de pleuvoir…
— Je n irai pas loin. Jusqu’à la chapelle seulement… Même si je ne peux y entrer, cela m’apaisera d’être auprès d’elle…
— Allez, alors, mais ne vous attardez pas !
Avec un soin maternel, la vieille femme l’emballa dans sa cape, prenant bien soin de rabattre le capuchon sur sa tête puis, du seuil, la regarda descendre lentement le chemin. L’air du dehors, humide et frais, fit du bien à Hortense. En séchant, les larmes versées lui avaient laissé la peau trop chaude et trop tendue. Elle respira avec délices l’odeur d’herbe neuve, de fougères et de pins : une fraîche senteur de lande mouillée. Le ciel, au-dessus d’elle, gardait les roseurs mauves du récent coucher de soleil. Il faisait calme et doux et les bruits du jour s’étaient tus…
Dans l’ombre du rocher, la chapelle muette ressemblait à un gros chat couché qui attend, à demi assoupi. Elle avait quelque chose d’amical et de rassurant et, lentement, Hortense se dirigea vers elle.
Comme lors de sa première visite, elle alla s’asseoir sur les marches usées de la croix, chercha des yeux la cloche inerte dans son petit clocher carré. Allait-elle sonner encore comme elle l’avait fait l’autre nuit ? Si vraiment ses appels venaient d’outre-tombe, s’ils étaient la voix de celle qui reposait là comme l’ombre blanche du château en était l’apparence, la cloche sonnerait encore, solitaire et désolée puisqu’à nouveau le danger menaçait Étienne…
Qu’allait-il dire, qu’allait-il faire en face de l’ordre royal, écrasant décret sans appel qui lui faisait un devoir et même une obligation d’épouser sa cousine ? Il s’en fallait encore de quelques jours qu’il pût poser le pied à terre et que le docteur Brémont revînt pour le libérer de l’appareil… Il allait souffrir, sans doute… Se débattre, et elle ne pourrait rien pour lui.
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