— Avec un mélange de blanc d’œuf et de farine dans lequel j’ai trempé les bandes avant de les enrouler[12]. Cela maintient assez bien les os en place !
— Drôle de cuisine ! Ça ne sent guère bon. Le rebouteux…
— Est impuissant devant une fracture. Ce jeune homme aurait pu rester boiteux mais j’espère sincèrement qu’il n’en sera rien. Dans quinze jours je viendrai retirer cet emplâtre et nous verrons, avec un pansement plus léger, à lui mettre le pied à terre…
L’idée de le servir n’enchantait pas Godivelle mais elle dut néanmoins faire contre mauvaise fortune bon cœur quand Hortense pria le médecin de partager leur déjeuner. Le docteur Brémont était un homme cultivé et agréable et la jeune fille éprouvait un vif plaisir à causer avec un étranger au château. Le médecin avait fait ses études à la célèbre faculté de Montpellier et connaissait un peu Paris. Il pouvait parler de ces deux villes en habitué et à l’écouter Hortense retrouvait un horizon plus vaste qui la changeait agréablement. Elle se rendait bien compte de ce que le docteur l’observait discrètement mais il avait trop de tact pour la questionner sur elle – même. Ce fut seulement quand Godivelle eut servi le café qu’il demanda :
— Est-ce que cette maison n’est pas un peu austère pour une jeune fille telle que vous, Mademoiselle ?
— J’espère sincèrement que l’hiver a été la plus grande cause d’austérité et qu’avec les beaux jours le château prendra un visage plus riant. Je pourrai au moins sortir… visiter les alentours !
— Jusqu’à Chaudes-Aigues j’espère ? Ma femme et mes filles – l’aînée est à peu près de votre âge – seraient heureuses de vous recevoir si votre oncle vous permettait de venir quelques jours ? Notre petite ville est agréable en été, où toute l’Auvergne vient y soigner ses rhumatismes. Ne manquez-vous pas un peu d’amies de votre âge ?
— Oh si !
L’exclamation était partie toute seule tandis que les yeux d’Hortense se mettaient à briller. Mais ce ne fut qu’un éclat passager, vite éteint sous un soupir :
— Je ne sais si mon oncle me le permettra. Il est assez… austère lui aussi !
Le docteur Brémont se mit à rire :
— J’ai vu ! fit-il. Eh bien, nous le lui demanderons à ma prochaine visite s’il est de retour… A présent, ajouta-t-il en tirant de son gousset un gros oignon d’or ciselé, je dois me retirer en vous remerciant de votre si charmante hospitalité. Puis-je espérer que vous aurez quelqu’un pour me ramener chez moi ?… Votre cocher ne doit pas avoir encore repris ses esprits !
Jérôme en effet dormait toujours et ce fut Pierrounet qui reçut mission de ramener le médecin à Chaudes-Aigues, ce qui eut le don de le remplir de joie et d’orgueil. Il savait depuis l’enfance manier les chevaux mais c’était la première fois qu’on lui faisait confiance. En outre, c’était là une belle aventure car le docteur Brémont, étant donné le jeune âge du garçon, prévint Hortense qu’il lui ferait passer la nuit sous son toit et ne le renverrait que le lendemain, au grand jour.
— Il est encore un peu tendre pour les chemins nocturnes, dit-il en conclusion.
Puis, comme Hortense lui demandait le montant de ses honoraires, il refusa en riant :
— Je verrai ça avec le marquis de Lauzargues. Ce n’est pas l’affaire des demoiselles de payer pour les garçons…
Après son départ, Hortense remonta chez Étienne et lui proposa une partie d’échecs comme elle le faisait chaque après-midi. Tous deux étaient de force sensiblement égale à ce jeu qu’ils avaient appris l’une avec son père, l’autre avec son précepteur, et trouvaient de ce fait un vif plaisir à s’affronter.
— On dirait que vous avez lié sympathie avec le docteur Brémont ? Vous voilà toute gaie, remarqua Étienne tandis que Hortense disposait pièces et pions sur l’échiquier d’ivoire et d’ébène.
— C’est vrai ! J’ai pris d’autant plus de plaisir à causer avec lui que je le crois un homme très bon, très généreux ! Oh, Étienne, non seulement il n’a pas permis que je paie sa visite mais il m’a invitée à séjourner dans sa maison pour y rencontrer ses filles dont l’une est de mon âge. Vous croyez que mon oncle le permettra ?
— Cela vous ferait plaisir, n’est-ce pas ?
— Oui… je l’avoue ! Oh, ne croyez pas que je m’ennuie auprès de vous, se hâta-t-elle d’ajouter craignant de l’avoir blessé. Mais, au couvent, je vivais avec une kyrielle de filles de mon âge…
— Et ici, vous n’avez que Godivelle ! Ne vous excusez pas, ma mie, dit Étienne avec ce sourire qui lui donnait tant de charme. C’est tout naturel. J’ai peur, malheureusement, que mon père n’y consente pas…
— Oh ! Pourquoi ?…
— Parce que le docteur Brémont est le docteur Brémont et que vous êtes, vous, la nièce du marquis de Lauzargues, fit-il amèrement. Il est des distances que mon père n’acceptera jamais de combler. Nous sommes pauvres comme Job et peut-être plus gueux encore par l’esprit mais il n’acceptera jamais de l’admettre ! De toute façon, c’est une bonne chose que le docteur Brémont vous ait prise en sympathie et vous ait spontanément invitée.
— Pourquoi, si je ne puis accepter ses invitations ?
— Parce que Chaudes-Aigues n’est qu’à trois lieues d’ici et que le jour où vous fuirez ce château on vous cherchera partout sauf chez le docteur Brémont. Il vous aidera peut-être à gagner Clermont…
La main d’Hortense, d’un geste machinal, engagea la partie, mais son regard demeura attaché à celui de son cousin.
— Vous gardez toujours cette idée de fuite ? demanda-t-elle doucement.
— Oui. Parce que mon père ne vous laissera pas le choix ! Vous n’aurez pas d’autre éventualité.
— Je n’ai pourtant pas très envie de vous quitter, Étienne. Chaque jour qui passe m’attache un peu plus à vous…
— Moi aussi, Hortense ! C’est à cause de cela que je vous veux heureuse et vous ne le serez jamais ici. Parce qu’il est impossible d’être heureux à Lauzargues !
La partie d’échecs ne fut pas ce qu’elle était d’habitude. Les paroles qu’ils avaient prononcées pesaient sur les deux jeunes gens qui se montrèrent aussi distraits l’un que l’autre. Étienne le fut peut-être plus que sa cousine car il perdit haut la main.
— Nous n’avons pas la tête au jeu, Hortense, conclut-il avec un soupir de lassitude. Vous devriez aller faire un tour pour profiter un peu du soleil avant qu’il ne se couche…
— Vous ne voulez pas que je vous fasse la lecture ? M. Garland m’a prêté les Tragédies de M. Jean Racine qui me semblent fort belles !
La surprise vint à bout de la mélancolie d’Étienne. Quoi, sa cousine, pourvue par ailleurs d’une honnête instruction, ignorait Racine ? Hortense expliqua alors qu’au couvent elle avait étudié Esther et Athalie mais qu’elle ignorait que le poète eût écrit d’autres pièces. Le jeune homme alors se mit à rire.
— Je vois qu’au Sacré-Cœur on craint les orages de la passion autant qu’on les craignait chez les Demoiselles de Saint-Cyr. Mais vous goûterez mieux Racine si vous le découvrez seule, chère Hortense ! Nous en parlerons ensuite… Pour l’instant, je voudrais sommeiller un peu. Pardonnez-moi !…
Tentée par le soleil, Hortense décida de suivre le conseil de son cousin. Elle alla prendre la grande cape à capuchon que Godivelle lui avait donnée puis, avisant sur sa table de chevet le livre commencé, elle le mit sous son bras, pensant que la splendeur des vers raciniens et celle du paysage en plein renouveau étaient faites pour s’allier…
Dans ses pérégrinations récentes autour du château, elle avait découvert, au-dessus d’un ressaut du torrent, un abri rocheux, une sorte de petite grotte de faible profondeur mais d’où l’on découvrait sur la vallée une vue charmante. Il y faisait un peu humide à cause du brouillard d’eau montant du torrent, mais cela présentait peu d’importance pour une fille dont la crainte des rhumatismes n’était pas le souci majeur. Elle avait adopté la petite grotte et par trois fois déjà lui avait rendu visite.
Mais, comme elle quittait le château, elle croisa Eugène Garland qui y rentrait. Armé d’une lanterne éteinte et d’un piochon, le bibliothécaire-précepteur offrait un aspect encore plus insolite que d’habitude. Ses vêtements et surtout le bonnet de laine tricotée qui, complété d’un gros cache-nez, lui emballait la tête, étaient couverts de mouchetures de boue et de plâtre. En outre, ses yeux brillaient comme des chandelles derrière ses énormes lunettes, ses mains tremblaient d’excitation et il parlait tout seul.
Arrivé au niveau de la jeune fille, il lui jeta un regard égaré :
— J’ai trouvé l’entrée, fit-il d’un ton triomphant. Je savais bien qu’il y en avait une… Je le savais bien !…
Hortense n’eut pas le temps de lui demander l’entrée de quoi. Peut-être d’ailleurs n’eût-il pas répondu car il se parlait à lui-même. Déjà il s’engouffrait dans le château, toujours parlant et gesticulant.
Haussant les épaules, Hortense poursuivit son chemin, pensant que le retour aux chères études semblait avoir un curieux effet sur le bonhomme. A présent, non seulement il ne s’occupait plus du tout d’Étienne mais il disparaissait des journées entières, soit qu’il fût au-dehors, soit qu’il fût enfermé dans la bibliothèque. Il apparaissait à la cloche des repas, dévorait sa pitance et, la dernière bouchée avalée, marmottait trois mots d’excuses avant de s’éclipser. Visiblement, le bonhomme profitait avec enthousiasme des vacances inattendues que lui laissait l’absence du marquis.
Pour atteindre le torrent, le chemin plongeait sous le couvert d’un bois de pins, en ressortait pour côtoyer un petit champ où s’épanouissaient déjà les minuscules fleurs bleues de la véronique. L’herbe neuve en recevait un reflet azuré qui, sous le soleil, évoquait la mer. Hortense sourit à ce joli coin de terre et envoya le reste de son sourire à une bergeronnette jaune qui passait au-dessus d’elle. Elle commençait à saisir le charme que pouvait dégager ce rude et beau pays…
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