— Son fils ! répéta Hortense abasourdie. Ce n’est pas possible !

— Pourquoi donc ? Cela se faisait beaucoup jadis. Aux temps féodaux, le bâtard était élevé avec les autres garçons, aussi bien ou aussi mal. On n’avait jamais assez d’hommes pour la défense des châteaux. Et quelquefois c’était le préféré car la mère, toujours belle, avait été choisie, aimée souvent, non imposée par l’exigence de la fortune ou le désir d’agrandir les terres…

— Voulez-vous dire que le marquis n’a pas aimé la mère de Jean ?…

— Il n’a jamais aimé que votre mère, sa propre sœur ! Mais Catherine Bruel était la plus jolie fille du village. Il l’a voulue, il l’a prise… et puis il l’a abandonnée. Rien que de très normal, au fond, ajouta Mlle de Combert avec une désinvolture qui choqua Hortense, avant de reprendre sur le même ton léger : « Racontez-moi donc à présent cette histoire de cloche. »

Mais Hortense n’avait pas envie de raconter. A cet instant elle aimait moins cette femme qui la tenait captive de son charme depuis plusieurs jours.

— Il n’y a pas grand-chose à dire, fit-elle. La cloche de la chapelle s’est mise à sonner en pleine nuit et personne n’a pu trouver ce qui la faisait sonner. C’est tout !

— Comment, c’est tout ?

Apparemment, on ne se débarrassait pas si facilement de Dauphine de Combert quand elle voulait savoir quelque chose. Hortense néanmoins tint bon.

— Je ne peux rien vous dire de plus. Interrogez Godivelle !

— Interroger Godivelle ? Autant essayer de tirer des confidences d’un mur… Y a-t-il d’ailleurs quelque chose qu’elle pourrait m’apprendre et que vous ne puissiez dire ?

— Je ne sais pas. Tout ce que je peux ajouter c’est que tous ceux qui ont entendu la cloche pensent la même chose : c’est un avertissement de l’au-delà. Plus précisément… de feue la marquise ma tante…

— La marquise ?…

A la surprise de sa jeune compagne, Dauphine ne dit plus rien et tourna la tête comme si le paysage enneigé avait pris soudain pour elle une extrême importance. Le large bord de sa capote de velours déroba son visage et Hortense ne vit plus qu’une cascade brillante de plumes de coq mordorées. On arriva au château sans qu’aucune autre parole eût été échangée mais la jeune fille ne put s’empêcher de remarquer la mine préoccupée de Mlle de Combert au moment où elle s’engouffrait dans le vestibule.

Toujours en silence, elles secouèrent de concert leurs bottines enneigées mais personne ne vint les aider à se débarrasser de leur manteaux que l’on remplaçait immédiatement par des châles de laine douce, ou de cachemire quand on en avait les moyens. Godivelle, qui se chargeait toujours de ce rite, ne parut pas et pas davantage Pierrounet. Mlle de Combert marmotta quelque chose où il était question de « château de la Belle au Bois Dormant » et commençait à monter l’escalier quand Godivelle en surgit.

Cette fois encore elle portait un plateau où rien n’avait été touché mais la pauvre femme avait perdu toute sérénité et pleurait sans retenue, reniflant à s’éclater le nez et libérant de temps en temps une main pour s’essuyer les yeux à sa manche. On n’eut pas le temps de la questionner. Regardant les deux femmes de ses yeux rougis pleins de colère et de chagrin, elle leur jeta :

— Il ne mange rien, vous entendez ? Rien !… Il se laisse mourir de faim… Mon petit ! Mon pauvre petit !…

L’instant suivant elle avait disparu dans les profondeurs de la cuisine dont la porte claqua derrière elle. Interdites, les deux femmes se regardèrent mais, très vite, Mlle de Combert choisit l’emportement :

— Il ne nous manquait plus que cela ! Godivelle a des états d’âme. Et mon cousin qui n’est pas là !

— Mon oncle est sorti ?

— Oui. Il a choisi un dimanche pour se rendre à Faverolles pour je ne sais quelle affaire. Comme s’il ne ferait pas mieux de se soucier de ce qui se passe ici et de mettre enfin ce gamin au pas !

Tout son beau calme avait disparu. Elle criait presque en s’élançant dans l’escalier pour gagner sa chambre. Une minute plus tard une seconde porte claquait. Hortense, alors, décida que l’intérêt le plus immédiat se situait à la cuisine et s’y précipita.

La tête dans ses bras auprès du plateau abandonné, Godivelle pleurait à gros sanglots gémissants, oubliant totalement de prêter attention au quartier de mouton qui rôtissait dans la cheminée et commençait à brûler. Il fallait que Godivelle fût bien désespérée pour ne pas même sentir l’odeur. Elle semblait avoir tout oublié des contingences terrestres pour s’abîmer dans une douleur apparemment sans fond.

Sachant qu’elle finirait par en sortir et que son goût du travail bien fait reprenant le dessus la précipiterait dans une autre sorte de désespoir, Hortense alla donner un demi-tour à la broche. Puis revint près de la vieille femme sur l’épaule de qui elle posa une main aussi légère que possible :

— Ne croyez-vous pas qu’il faudrait me dire ce qui se passe ici, ma bonne Godivelle ?…

Un mouvement furieux des épaules lui répondit comme si l’on voulait rejeter sa main mais elle ne l’ôta pas.

— Parlez-moi, Godivelle, je vous en prie ! Je suis votre amie… et je voudrais tant être celle de mon cousin. Je voudrais tant l’aider…

Godivelle releva brusquement un visage tuméfié par les larmes :

— Vous êtes l’amie de l’autre malgré ce que je vous ai dit ! Vous ne pouvez pas être la mienne ! fit-elle avec rudesse.

— Mais c’est vrai, je vous le jure. Mlle de Gombert m’est apparue comme une personne agréable… aimable et gaie. J’avoue qu’elle m’a fait du bien mais, à présent, je ne sais plus très bien. Je crains qu’elle n’ait plus d’esprit que de cœur…

Brusquement, la vieille femme s’arrêta de pleurer et considéra Hortense d’un œil inquisiteur…

— Il s’est passé quelque chose au village ?

— Oui. Mais surtout j’ai appris quelque chose.

— Quoi ?

— J’ai peur de ne pas avoir le temps d’en parler…

Par la porte laissée ouverte on pouvait entendre un pas léger qui descendait l’escalier. Godivelle, alors, réalisa que son rôti était en train de brûler sur l’autre côté et se jeta dessus, ce qui causa un vacarme suffisant pour étouffer ses paroles.

— Essayez de descendre me rejoindre cette nuit, demoiselle, quand tout le monde sera couché. Là, au moins, nous serons tranquilles.

Hortense approuva d’un battement de paupières et, pour se donner une contenance qui ne sentit pas trop la conspiration, elle alla prendre une pomme dans un panier que l’on venait d’apporter du fruitier et mordit dedans à l’instant même où Mlle de Combert faisait son entrée. Elle huma l’air ambiant et sourit :

— C’est bien la première fois que vous laissez brûler quelque chose, Godivelle ?

— Pour faire la cuisine il faut avoir la tête claire et la mienne est toute tourneboulée…

— Il ne faut pas vous tourmenter ainsi. Étienne a toujours été capricieux. Mais je vous promets de parler sérieusement à Monsieur le Marquis, ce soir.

Elle débordait de bonnes intentions, ayant visiblement retrouvé son calme et son enjouement. Durant le repas qui suivit, ce fut elle qui fit tous les frais de la conversation, parlant d’abondance du printemps qui allait bientôt venir, de la beauté que revêtait alors le pays et de l’agrément qu’il y avait à retrouver un semblant de vie de société grâce aux foires, et surtout aux fêtes des saints locaux qui déplaçaient beaucoup de monde et à l’occasion desquelles, en faisant ses affaires, on renouait relation avec des amis. Elle évoqua la fête des Brandons qui a lieu le premier dimanche de Carême et au cours de laquelle les plus jeunes mariés de l’année allument un feu sous un mannequin de paille avant d’aller manger des « bugnes » ou des « guenilles ». Et aussi la récolte des gentianes qui, aux beaux jours, mobilise les hommes vigoureux spécialistes de l’arrachage des immenses racines tordues comme des serpents blonds. Et aussi la grande procession des Pénitents de Chaudes-Aigues le vendredi saint. Et les feux de la Saint-Jean. Et les belles foires de la Margeride voisine. Et une foule d’autres occasions de s’amuser qui semblaient un peu dérisoires dans ce château des solitudes assiégé par la neige et les soucis.

— Vous avez commencé par le plus mauvais, dit-elle à une Hortense qui, l’appétit coupé par sa pomme et l’esprit ailleurs, ne mangeait pas. Vous aurez de bien agréables surprises surtout si mon cousin consent, comme il l’a promis, à mettre un terme à son isolement. Et puis vous viendrez souvent à Combert où vous aurez plus de chances qu’ici de rencontrer des gens aimables…

Elle se tut soudain sans que la jeune fille parût s’en apercevoir. Les yeux dorés d’Hortense s’étaient attachés au bouquet rustique placé au centre de la table et ne le quittaient plus.

— Vous ne m’écoutez pas, se plaignit Mlle de Combert.

Hortense tressaillit.

— Pardonnez-moi, chère Dauphine. Je serai très heureuse de connaître votre maison mais j’avoue que je n’ai guère l’esprit aux fêtes. Je voudrais tant savoir pourquoi mon cousin Etienne refuse de se nourrir alors que son état de blessé exigerait au contraire une nourriture saine et réconfortante…

Contre toute attente, ce fut Eugène Garland qui prit la parole :

— Il est difficile, sinon impossible, de savoir ce que contient l’esprit d’un garçon qui non seulement ne mange pas mais ne parle pas.

— Il ne dit rien, vraiment rien ?

— Une phrase seulement. Quand Godivelle apporte un repas, il dit qu’il n’a pas faim. A toutes ses objurgations il ne répond rien, se contente de boire un peu d’eau et ferme les yeux quand elle insiste, comme s’il s’endormait… Il est déjà très faible…