Il y avait bien aussi Mme Chauvet qui s’était montrée si amicale durant le long voyage mais Hortense la connaissait peu, après tout, et elle éprouvait une vague répugnance à faire pénétrer de but en blanc l’épouse du gantier de Millau dans les méandres nuageux de sa famille. En fait, seule une amazone comme Félicia Orsini possédait les qualités d’une véritable confidente. Mais où était Félicia à cette heure ? Avait-elle seulement regagné le couvent ? Hortense se promit de lui écrire, à tout hasard, mais plus tard…

En attendant, elle décida de tenir un journal. Cela lui permettrait de meubler un peu des journées qui promettaient d’être longues, et, surtout, de tirer au clair, au fil des jours, des pensées qui ne l’étaient guère…

Elle acheva sa lettre par un renouvellement – pas tellement sincère d’ailleurs – de sa promesse d’user, avec son entourage, de patience et de charité chrétiennes et par des vœux – qui l’étaient beaucoup plus – de santé et de bonheur offerts avec affection à sa noble correspondante. Puis elle jeta un peu de sable sur le papier pour le sécher, secoua le tout et plia soigneusement sa lettre en un élégant rectangle sur lequel elle inscrivit l’adresse. Elle écrivit ensuite quelques mots à Louis Vernet pour lui faire part de son « heureuse arrivée » et quelques autres à Mme Chauvet pour la remercier de sa compagnie et du soin qu’elle avait pris afin d’adoucir le plus possible une cruelle période de transition…

En ayant ainsi terminé avec ses modestes obligations mondaines, Hortense pensa qu’il était temps de commencer le fameux journal.

La première chose qu’elle avait faite, en s’installant dans la chambre de sa mère, avait été d’explorer le petit bureau-secrétaire dans l’espoir de trouver quelque chose, un souvenir peut-être, de celle qui s’était assise à cette même place pour écrire sur cette même tablette couverte de cuir fin marqué au fer à dorer. Elle n’avait trouvé qu’un paquet de plumes neuves, de l’encre, du sable à sécher, de la cire à cacheter et une petite provision de papier. Plus trois cahiers, neufs en ce sens qu’ils n’avaient jamais servi, mais dont le papier légèrement jauni témoignait de l’ancienneté.

Elle prit le premier venu, l’ouvrit en le lissant longuement du plat de la main, envahie par une émotion proche des larmes à la pensée de cette autre main, si douce et si délicate qui certainement, jadis, l’avait touché. Victoire n’avait peut-être pas eu le temps de l’utiliser. Sa fille allait y fixer, à présent, les souvenirs d’une vie dont elle ne pouvait rien prévoir…

Sa plume ayant souffert du courrier précédent, elle en prit une autre, chercha le canif à manche d’ivoire dont elle se servait pour la taille, ne le trouva pas et entreprit de fouiller les profondeurs obscures du petit meuble. Ce faisant, elle sentit que la planchette du fond glissait un peu sous sa main.

Intriguée, elle poussa plus fort. L’ouverture s’agrandit. Avec le petit frisson qu’apporte l’espérance d’un secret découvert, Hortense plongea la main dans la cachette et ramena un petit paquet bien plié, fermé d’une simple coulée de cire sans cachet…

Un instant, elle considéra sa trouvaille, posée à plat sur sa main qu’elle n’osait pas refermer tant le paquet était léger et semblait fragile, comme un oiseau tombé du nid. La cachette l’avait préservé de la poussière mais le papier avait jauni. Il y avait certainement longtemps qu’il reposait là, perdu dans la profondeur du meuble.

Le cœur battant plus vite, elle glissa doucement la lame du canif heureusement retrouvé sous la plaque de cire, la détacha et, avec mille précautions, ouvrit le paquet. Il contenait, enfermés dans un petit mouchoir marqué de taches brunes, une rose séchée et un autre morceau de papier sur lequel on avait écrit quelques mots :

« François m’a donné cette rose et s’est blessé pour me la cueillir… »

Le « V » brodé sur le petit mouchoir et l’écriture que les années n’avaient pas réussi à rendre adulte signaient clairement le court billet. Les larmes aux yeux, Hortense caressa doucement, du bout d’un doigt un peu tremblant, la fleur fanée, le carré de batiste taché de sang, ces riens qui avaient été le trésor d’une petite fille… Mais qui pouvait être ce François, ce chevalier donnant son sang pour une rose ? Un voisin, un ami de passage ? Ignorant encore tout de l’univers qui l’entourait et surtout de ce qu’avait été celui de sa mère, Hortense se promit d’interroger prudemment Godivelle. Si quelqu’un savait quelque chose, c’était elle…

Remettant à plus tard la rédaction de son futur journal elle refit soigneusement le mince paquet après avoir déposé un baiser sur la fleur et sur le mouchoir. Mais, au lieu de le remettre dans sa cachette, elle choisit de l’enfermer dans le coffret de bronze et de nacre où elle serrait ses bijoux de jeune fille et ce qu’elle avait de plus précieux : quelques lettres de sa mère, un court billet de son père. C’était miracle que ce fragile dépôt eût échappé au nettoyage minutieux et attentif auquel on avait soumis le secrétaire de Victoire. Et Hortense savait déjà que les miracles n’ont lieu qu’une fois.

Pensant qu’à cette heure Godivelle devait être occupée à préparer le repas et que c’était un moment bien choisi pour bavarder avec elle, Hortense remit deux ou trois bûches dans son feu, lança un coup d’œil à son miroir pour vérifier la rigueur de sa coiffure, jeta un châle sur ses épaules, prit ses lettres afin de les remettre à Jérôme pour qu’il les porte au plus proche relais de poste[10], puis descendit à la cuisine.

Elle n’y trouva que Pierrounet. Armé du « buffadou », long bâton de sureau sculpté au couteau et percé sur toute sa longueur comme une pipe, le jeune garçon soufflait sur les braises à s’en faire éclater les poumons. Il était rouge comme une pomme reinette mûre et, quand la jeune fille pénétra dans la cuisine, il lui adressa un coup d’œil lourd d’angoisse…

— Le bonjour, not’demoiselle, chuchota-t-il précipitamment. Faites excuses si je ne me lève pas mais j’ai laissé pâlir le feu et la tante va sûrement me frotter les oreilles s’il ne flambe pas dru quand elle va revenir…

Sans attendre la réponse d’Hortense, il se remit à souffler plus vigoureusement que jamais dans son bâton. Avec quelque succès semblait-il : une petite flamme commençait à courir à travers les branchettes de pin posées sur la braise tout juste rose. Bientôt la brassée tout entière s’embrasait, emplissant le cantou de ses pétillements joyeux et d’une exquise senteur de résine chaude.

Avec un soupir de soulagement, Pierrounet reposa son buffadou, ajouta quelques écorces sèches, des branches de taille moyenne et, pour finir, trois ou quatre bûches. Puis il sourit à Hortense avec la satisfaction de qui vient de sauver ses oreilles d’un sort douloureux.

— La tante peut revenir à présent, dit-il.

— Savez-vous où elle est ?

— Chez Monsieur le Marquis. Mais elle va pas tarder. C’est pour ça qu’il fallait que je me dépêche…

Godivelle arriva presque aussitôt, en effet, flanquée d’un homme aux allures de paysan dont la grosse veste en peau de chèvre et la longue moustache noire étaient encore raides de froid.

— Sieds-toi là, mon gars ! dit-elle en désignant l’un des sièges du cantou. Je vais te donner à manger pendant que Monsieur le Marquis se prépare. Baille ta pelisse à Pierrounet qu’il te la fasse sécher…

Tandis que l’homme s’installait, elle rejoignit Hortense à l’autre bout de la vaste cheminée. Son vieux visage rayonnait de joie, une joie qui se reflétait dans les yeux de Pierrounet.

— On l’a retrouvé ! chuchota-t-elle. A moitié mort de froid d’avoir marché dans la rivière pour tromper les chiens et un pied blessé mais il est sauvé… à l’abri. Monsieur le Marquis va aller le rejoindre et nous le ramènera demain si le temps te permet.

— Où est-il ?

— A deux lieues d’ici, chez la demoiselle de Gombert qui est grande amie de Monsieur le Marquis. Elle a envoyé son fermier nous prévenir, ajouta-t-elle en désignant du menton le paysan qui se chauffait, tendant au feu ses mains solides.

Ayant lâché son gros paquet de joie, Godivelle se consacra au messager, sortant de la maie le chanteau de pain pour y couper de belles tranches régulières, tranchant avec habileté dans le rose du jambon, cassant quelques œufs pour préparer une omelette, tirant un pichet de vin de Montmurat raide comme planche mais que l’homme avala, un grand sourire d’aise sous sa moustache.

Servi avec un zèle touchant par Pierrounet, le repas déroula son rite lent dans un grand silence, par respect pour la nourriture qui est don de Dieu et pour le bon fonctionnement de l’estomac. Chacun savait que parler fait avaler de l’air qui ne vaut rien pour la digestion. Les joues du messager vernies par le vin et la chaleur du feu avaient pris une belle teinte rouge vif quand il torcha sa moustache du revers de sa main. A cet instant précis, comme dans un ballet bien réglé, le marquis fit son entrée, prêt à partir.

Son élégance frappa Hortense. Sous la grande cape noire il portait un habit vert bouteille et des culottes collantes qui se perdaient dans des bottes souples. Sa chemise à plastron plissé était un miracle de fraîcheur. Quant au chapeau de castor qu’il portait crânement sur l’oreille, il était visiblement neuf. Le mystère de cet équipement à la dernière mode fut expliqué un peu plus tard par Godivelle : le trimestre de pension d’Hortense était arrivé quinze jours avant elle…

— Je vais chez une dame, expliqua-t-il à la mine naïvement surprise de sa nièce. Il convient de s’habiller en ces circonstances….

Il prit un temps puis, la tenant toujours sous le regard de ses yeux glacés comme s’il la défiait de leur échapper :