— Je sais ! Je viens de le voir. Il m’a dit qu’il demanderait une audience à l’Empereur pour tenter de faire la lumière, avec lui, sur cette sombre histoire. Mais j’ai peur qu’il n’ait du mal à se faire entendre. Sa position n’est pas des meilleures en ce moment.
— Pourquoi donc ? Il n’est plus ministre, mais il est toujours Vice-Grand Electeur ?
— Un titre pompeux complètement vide de substance ! Non, j’entends par là que le bruit de ses ennuis financiers, et surtout ce qui les a causés, est revenu aux oreilles de Napoléon. Notre prince trempait plus ou moins dans les tractations franco-anglaises de Fouché-Ouvrard-Labouchère-Wellesley. Il y a eu aussi le krach de la banque Simons, dont la femme, l’ex-demoiselle Lange, a été longtemps son amie et où il laisse un million et demi... et il y a surtout les quatre millions de Hambourg qui lui ont été versés par cette ville pour qu’il lui évite l’annexion. Or, si Napoléon poursuit son intention de l’annexer, il faudra que Talleyrand rembourse. Je ne vois pas, dans tout cela, de quoi être bien en cour !
— Son effort est d’autant plus méritoire et, d’ailleurs, s’il a besoin d’argent, je lui en donnerai.
— Croyez-vous en avoir tellement ? Je ne voulais pas vous en parler pour ne pas aggraver vos soucis, mais voici déjà cinq jours que cette lettre est arrivée de Lucques. Arrivée seule, d’ailleurs, sans le trimestre de pension qui aurait dû, normalement, l’accompagner. Vous me pardonnerez, j’espère, de n’avoir mis aucun scrupule à la lire.
Pressentant de nouveaux ennuis, Marianne prit la lettre avec quelque répugnance. Elle se reprochait de n’avoir pas encore annoncé, elle-même, au prince, l’accident dont l’enfant avait été victime. Elle craignait la réaction de son invisible époux sans trop imaginer ce que pourrait être cette réaction. Et quelque chose lui disait que, dans la lettre qu’on lui offrait, se trouvait ce qu’elle appréhendait d’instinct.
En effet, en quelques lignes d’une politesse glacée, le prince Corrado informait Marianne qu’il avait appris la perte de leurs espoirs communs, s’inquiétait brièvement de sa santé et ajoutait qu’il attendait d’elle une prochaine venue en Italie « pour examiner ensemble la nouvelle situation créée par cet accident et les mesures qu’elle imposait ».
— Une lettre de notaire ! gronda Marianne en roulant le papier en boule pour le jeter furieusement dans un coin. Examiner la situation ! Prendre des mesures ! Que veut-il faire ? Divorcer ? J’y suis toute préparée !
— Un Italien ne divorce pas, Marianne, fit Arcadius sévèrement, et moins encore un Sant’Anna ! De plus, j’espère que vous en avez un peu assez de changer de mari toutes les cinq minutes ! Alors, cessez de déraisonner !
— Que voulez-vous que je fasse ? Que je parte là-bas, tandis qu’ici... non ! Mille fois non ! A aucun prix !
L’explosion de colère qui la secouait cachait, en réalité, les pensées désordonnées qui lui venaient, mais pour le moment, de toutes ses forces, elle haïssait cet inconnu lointain qu’elle avait épousé, croyant, malgré tout, garder une entière liberté et qui osait, même à distance, faire entendre sa volonté de seigneur et maître et lui faire sentir la bride. Rentrer à Lucques ! Dans cette maison pleine de dangers cachés où un fou adorait une statue et lui offrait même des sacrifices humains, où un homme bizarre ne s’accommodait que de la nuit et d’un masque ? Ce n’était, en tout cas, pas le moment !
Pour la tâche passionnée qui la retenait ici, il était certain que cette façon de lui couper les vivres était plus que menaçante et plus que gênante ! Pour cela non plus ce n’était pas le moment alors que peut-être il lui faudrait acheter des consciences, des hommes, des armes... une armée peut-être pour arracher Jason à l’inique jugement qui l’attendait... De plus, cette lettre, la première qu’elle eût reçue du prince Sant’Anna, présentait un autre danger : si, par hasard, elle avait été ouverte par le Cabinet Noir de l’Empereur et si celui-ci avait connaissance de ses termes, elle pouvait lui donner une trop bonne idée : celle de mettre définitivement Marianne à l’écart de l’affaire Beaufort en la renvoyant dans ses lointains foyers. Que pourrait-elle y faire d’ailleurs ?... et c’était là surtout qu’elle trouvait à cette lettre quelque chose d’effrayant. Quelles pouvaient être ces « dispositions » que le prince entendait prendre ? Prétendait-il l’obliger à redevenir la maîtresse de Napoléon pour obtenir à tout prix l’enfant désiré ? C’était à priori la seule solution puisqu’il n’était pas possible au prince de divorcer et puisque, s’il avait souhaité s’occuper lui-même de sa descendance, on pouvait imaginer qu’il n’eût pas attendu si longtemps. Alors ? Pourquoi cette lettre, pourquoi cet ordre à peine dissimulé de revenir à Lucques ? Et pour y faire quoi ?
Une idée terrifiante traversa Marianne. Le prince Corrado entendait-il lui faire subir ce qui était, selon Eleonora Crawfurd, le sort commun des princesses Sant’Anna ? Une mort violente qui le vengerait de ce qu’il pouvait appeler, sans manquer à la logique, un marché de dupe ? Etait-ce... pour l’exécuter qu’il l’appelait... Afin que fût respectée la tradition tragique de sa famille ?
D’une voix blanche, elle dit, pensant tout haut :
— Je ne veux pas y retourner... parce que j’ai peur de ces gens-là !
— Personne ne vous le demande, du moins par pour le moment ! J’ai déjà répondu que, demeurée fragile par suite de votre accident, vous aviez dû, par ordre de l’Empereur, vous rendre aux eaux de Bourbon où l’on ne soigne pas que les rhumatismes mais aussi les maladies féminines. Il nous reste à espérer, maintenant que vous avez eu la bonne idée d’en revenir, que l’on n’enverra pas s’assurer que vous y êtes bien. Mais là n’est pas la question : je voulais seulement vous faire entendre que vous n’avez pas d’argent à distribuer inconsidérément et que, si vous n’êtes pas, et de loin, dans la misère, il vous faut tout de même faire un peu attention et ne pas jeter par les fenêtres ce que vous possédez. Sur ce, ma chère amie, je vous fais mes adieux.
— Vos adieux ? s’écria Marianne alarmée. Vous ne voulez pas dire que... vous me quittez ?
Ce n’était pas possible ! Son vieil Arcadius ne pouvait pas être fâché au point de l’abandonner ? Il ne lui en voulait pas à ce point-là de son équipée ? Elle était si pâle, tout à coup, que, voyant en outre des larmes emplir ses grands yeux clairs, Jolival ne put s’empêcher de sourire. Gentiment, il se pencha, prit sa main et posa dessus un baiser plein d’affection.
— Où est votre clair jugement, Marianne ? Je vous quitte... pour quelques jours seulement et pour votre service. Il m’est apparu que le citoyen Fouché pourrait beaucoup, s’il voulait se donner la peine de témoigner et si l’Empereur voulait l’entendre, pour éclairer ses anciens administrés du quai Malaquais. Et comme je n’ose confier, à la poste, une lettre qui n’arriverait sans doute pas, je m’envoie moi-même.
— Vous allez où ?
— A Aix-en-Provence, où notre duc d’Otrante purge son exil dans sa sénatorerie. Et là, j’ai bon espoir. En dehors du fait qu’il avait sûrement pour vous quelque amitié, il sera enchanté de jouer un mauvais tour à Savary. Alors, attendez-moi gentiment, soyez bien sage... et surtout pas de folies !
— Des folies ? Ici ! Je ne vois pas bien quelle sorte de folies je pourrais faire ?
— Qui sait, fit Arcadius avec une grimace. Par exemple... forcer la porte de l’Empereur !
Marianne secoua la tête et, gravement tout en glissant son bras sous celui de son ami pour le raccompagner jusqu’à la porte :
— Non ! Cette folie-là, je vous promets de ne pas la commettre... pas maintenant tout au moins ! En échange, vous, promettez-moi de faire vite... très vite ? Et j’aurai tous les courages, toutes les patiences, car je suis certaine que vous rapporterez ce témoignage. Je serai sage. J’attendrai seulement...
Mais ce fut infiniment plus difficile que Marianne ne l’imaginait. A peine Jolival eut-il quitté Paris, tandis que les gerbes multicolores des feux d’artifice embrasaient le ciel, que, insidieusement, l’angoisse revint, à pas de loup, reprendre possession de la jeune femme, comme si la présence de son ami possédait, seule, la vertu d’écarter les démons et d’exorciser le malheur. Et ce fut pire à mesure que le temps passait.
Enfermée dans la maison de Crawfurd, avec pour seule distraction la visite détaillée de la galerie de tableaux, à vrai dire très belle, de son hôte et les promenades mélancoliques où, durant des heures, elle tournait en rond dans le jardin comme une prisonnière dans la cour de Saint-Lazare, Marianne voyait ses rêves se dissoudre peu à peu en fumée au vent amer des mauvaises nouvelles.
Elle apprit d’abord que l’Empereur, comme d’ailleurs il le craignait, n’avait pas consenti à recevoir le Vice-Grand Electeur et qu’il fallait attendre le résultat de la lettre, très « diplomatique », que celui-ci avait envoyée aussitôt. Ensuite, on sut que le procès de Jason Beaufort s’ouvrirait dans les premiers jours d’octobre devant la Cour d’Assises de Paris. Et ce n’était pas bon non plus que l’on eût déjà pris date...
— Les juges, commenta le prince de Bénévent, semblent pressés de traiter cette affaire sans avoir à se préoccuper du nouveau Code Pénal, décrété le 12 février de cette année, mais qui ne sera applicable qu’en janvier prochain.
— Autrement dit, le procès sera bâclé et Jason est condamné d’avance ?
Talleyrand avait haussé les épaules.
— Peut-être pas !... mais ces messieurs trouvent l’ancien code infiniment plus confortable, comme disent les Anglais. C’est toujours tellement ennuyeux de s’imprimer de nouveaux textes dans l’esprit !
Dans ces conditions, il était aisé de comprendre que Marianne, peu à peu, se mît à étouffer en la la compagnie des pensées lugubres qu’elle pouvait échanger seulement contre celles de deux vieillards vivant exclusivement dans le passé. En effet, comme l’avait prévu Jolival, elle était devenue, pour ses hôtes, la confidente idéale de leurs drames anciens puisqu’elle-même en vivait un.
"Jason des quatre mers" отзывы
Отзывы читателей о книге "Jason des quatre mers". Читайте комментарии и мнения людей о произведении.
Понравилась книга? Поделитесь впечатлениями - оставьте Ваш отзыв и расскажите о книге "Jason des quatre mers" друзьям в соцсетях.