Refusant de s’avouer vaincue, Marianne voulut plaider encore et peut-être commettre une sottise, car elle était si désolée de voir Fournier retourner en prison pour l’avoir défendue qu’elle eût peut-être offert de l’argent à cet homme. Fournier comprit et s’interposa :

— J’y vais ! fit-il tout haut, puis plus bas, se tournant vers Marianne : « Ne vous tourmentez pas, princesse ! Ce n’est pas la première fois que je me bats en duel et l’Empereur me connaît bien. J’ai préféré laisser fuir le cosaque. Avec lui l’affaire pouvait aller trop loin. Au pire, je m’en tirerai avec quelques jours de prison et un petit séjour dans mon cher Sarlat. »

Marianne avait l’oreille trop fine pour ne pas sentir la petite pointe de regret qui vibrait dans la voix du hussard. Sarlat, pour lui, c’était peut-être la douceur du pays natal, mais c’était aussi l’inaction, l’éloignement de ces champs de bataille pour lesquels il était fait et que, sans cette stupide histoire, il eût rejoints ces jours-ci en Espagne. Bien sûr, Marianne se souvenait aussi de ce que lui avait confié Jean Ledru, sur les horreurs de la guerre dans ce pays sans espoir, mais elle savait que de telles évocations ne pouvaient en rien retenir la fougue du premier sabreur de l’Empire, en admettant même qu’elles n’excitassent point la véritable passion qu’il mettait à se battre.

Spontanément, elle lui tendit ses deux mains.

— J’irai trouver l’Empereur, promit-elle. Je lui dirai ce qui s’est passé et ce que je vous dois. Il comprendra. Je préviendrai aussi Fortunée. Mais je me demande si elle comprendra aussi bien ?

— S’il s’agissait d’une autre que vous, sûrement pas ! fit Fournier en riant. Mais, pour vous, non seulement elle comprendra, mais elle m’approuvera. Merci de votre promesse. J’en aurai peut-être besoin.

— C’est moi qui dois dire merci, général.

Quelques minutes plus tard, Fournier-Sarlovèze, les mains dans les poches, franchissait le seuil de l’hôtel d’Asselnat sous l’œil éberlué et vaguement scandalisé du majordome Jérémie qui, mal réveillé, regardait les gendarmes avec une sorte d’horreur sacrée. L’un d’eux ayant été récupérer le cheval que Fournier avait laissé, lui aussi, derrière le mur de la rue de l’Université, le général sauta en selle aussi légèrement que pour se rendre à la parade puis, du bout des doigts, envoya un baiser à Marianne qui, du perron, le regardait partir.

— Au revoir, princesse Marianne ! Et surtout ne regrettez rien ! Vous n’imaginez pas comme il est grisant d’aller en prison pour une femme aussi belle !...

La petite troupe s’éloigna dans le jour levant. L’aurore mettait des roseurs de chair aux pierres blanches de l’hôtel et, des jardins proches, une fraîcheur et une brume légère montaient avec les premiers chants d’oiseaux. Marianne était lasse à mourir et sa hanche lui faisait un mal affreux. Derrière elle, ses domestiques en bonnets de nuit, les yeux gros de sommeil, gardaient un silence prudent. Seul, Gracchus, arrivé le dernier, pieds nus et seulement vêtu de sa culotte, osa interroger sa maîtresse.

— Qu’est-ce qui vous est arrivé, Mademoi... Madame la princesse ?

— Rien Gracchus ! Va t’habiller et attelle. J’ai à sortir. Quant à vous, Jérémie, au lieu de me regarder comme si j’allais vous envoyer à l’échafaud, allez plutôt réveiller Agathe ! Celle-là, si la maison lui tombait dessus, elle ne s’en rendrait même pas compte !

— Et... que... que dois-je lui dire ?

— Que vous êtes un imbécile, Jérémie ! s’écria Marianne exaspérée, et que je me passerai dorénavant de vos services si dans cinq minutes elle n’est pas dans ma chambre !

Rentrée chez elle et parfaitement indifférente à l’image de désolation qu’offrait la charmante pièce avec ses rideaux arrachés et ses porcelaines brisées, Marianne alla enduire sa brûlure de baume du Pérou, but un grand verre d’eau fraîche et ordonna à Agathe, qui accourait tout effarée, d’aller lui faire du café très fort. Mais la jeune fille, devant le spectacle qui s’offrait à elle, demeurait au seuil de la porte, figée sur place.

— Eh bien ? s’impatienta Marianne. Tu n’entends pas ?

— Ma... madame ! balbutia Agathe en joignant les mains. Qui est venu ici cette nuit ? On dirait que... que le Diable lui-même est passé par là !

Marianne eut un petit rire sans gaieté puis alla décrocher une robe dans sa penderie.

— C’est bien cela ! fit-elle. Le diable en personne ! ou plutôt... en trois personnes ! Maintenant, mon café, et vite !

Agathe disparut en courant.

7

LA MAISON DU DOUX FANTOME

Le soir allumait de sanglants reflets d’incendie derrière la colline de Chaillot quand la voiture de Marianne franchit, une fois de plus, le pont de la Concorde pour se rendre à Passy. La venue de la nuit, hâtée par les épais nuages qui avaient envahi le ciel de Paris en fin de journée, semblait vouloir étouffer sous un drap gris le rouge éclat d’une ultime lueur du soleil mourant. La chaleur, pesante et moite, était insupportable. L’air n’entrait qu’avec peine par les vitres baissées de la voiture et Marianne, appuyée au velours trop chaud des coussins, respirait difficilement, cherchant à la fois un peu de fraîcheur dans cette atmosphère suffocante et un peu de calme pour ses nerfs parvenus à leur point extrême de tension.

Pour la seconde fois, elle se rendait à Passy. Lorsqu’elle y était arrivée, au matin, décidée à n’importe quel éclat pour voir Jason, ne fût-ce qu’un instant, et l’avertir, elle avait trouvé porte close. Seul, un concierge suisse en pantoufles, bougon et mal réveillé, était apparu quand Gracchus s’était pendu à la cloche de la grille. Dans un français rocailleux, l’homme des cantons l’avait informée qu’il n’y avait personne à la maison. Mr et Mrs Beaufort étaient à Mortefontaine où ils s’étaient rendus en sortant du théâtre[1]. La vue d’une pièce d’or avait tout de même décidé le bonhomme à indiquer que l’Américain devait rentrer vers le soir. Et Marianne, déçue, avait fait demi-tour en regrettant de n’avoir pas, pour une fois, suivi le conseil de Francis. Mais la vérité était si peu son fait !

Malgré la lassitude qu’elle devait à sa nuit blanche, malgré la douleur de sa hanche blessée qui lui donnait un peu de fièvre, la jeune femme avait été incapable de trouver le repos. Elle avait erré, comme une âme en peine, de sa chambre au jardin et du jardin à sa chambre, courant cent fois au salon pour y regarder l’heure au gracieux cartel de laque et de bronze. Le seul intermède dans cette interminable journée avait été la visite du commissaire de police venu poser quelques questions, embarrassées mais obstinées et perfides, sur le duel du petit matin. Marianne s’en était tenue à la version de Fournier : il ne s’agissait pas d’un duel. Mais visiblement, le fonctionnaire était reparti mal satisfait.

Quittant le cours la Reine, la voiture roulait maintenant à vive allure sur le Grand Chemin de Versailles qui, sous les arbres, suivait la Seine, se dirigeant vers la barrière de la Conférence. Un arrêt s’était produit à la hauteur des énormes travaux de construction du pont d’Iéna, presque terminé d’ailleurs, à cause d’un charroi de pierres qui avait été renversé dans la journée et qui obstruait encore une partie de la chaussée. Mais Gracchus, jurant comme un templier, avait réussi à franchir l’obstacle en mettant un instant sa voiture en équilibre instable et avait ensuite enlevé ses chevaux d’une rapide zébrure de fouet pour les lancer au galop vers la barrière.

La nuit était complètement tombée quand on atteignit les premières maisons du village de Passy, une nuit que les nuages d’orage, roulant comme de menaçantes fumées, rendaient singulièrement épaisse. Aucune lumière n’apparaissait dans la masse de végétation dense débordant les grilles des propriétés, si ce n’est une lueur jaune dans une maisonnette tapie près d’une porte charretière, indiquant que le concierge de la raffinerie de betteraves à sucre du banquier Benjamin Delessert était à son poste. A côté, l’ancien parc thermal de Passy, jadis plein de bruit et d’animation, n’offrait plus qu’un pesant silence, une longue obscurité où les arbres inertes paraissaient minéralisés dans l’air immobile.

Gracchus prit à droite et engagea ses chevaux dans une pente, montant doucement entre le jardin des Eaux et le mur d’une très grande propriété. Au bout de cette rue, d’élégantes lanternes dorées, pendues à des crosses de fer noir, éclairaient la haute grille et les deux petits pavillons d’entrée, gardiens jumeaux de l’hôtel de Lamballe. Mais Marianne fit arrêter sa voiture à mi-pente et ordonna à Gracchus de se ranger de façon à être aussi peu visible que possible. Et, comme le jeune cocher s’étonnait, elle ajouta :

— Je voudrais essayer d’entrer dans cette maison sans être vue.

— Pourtant, ce matin...

— Ce matin, il faisait jour et rechercher le secret eût été folie. Maintenant, il fait nuit, il est tard et je voudrais éviter, autant que possible, que l’on sût ma présence dans cette maison. Il ne pourrait en sortir que des inconvénients pour tout le monde et pour M. Beaufort en particulier, dit-elle en songeant à ce que pourrait être la réaction jalouse de Pilar si elle apprenait qu’en son absence Jason avait reçu, de nuit, une femme et une femme nommée Marianne.

Voyant que Gracchus détournait la tête d’un air gêné, Marianne comprit qu’il se méprenait et croyait qu’il s’agissait d’un rendez-vous d’amour. Aussi mit-elle tout de suite les choses au point.

— Jason court, cette nuit, un grand danger, Gracchus. Moi seule ai la possibilité de le sauver. Voilà pourquoi il faut que j’entre. Veux-tu m’aider ?

— A sauver M. Jason ? Je pense bien ! fit le brave garçon d’un ton joyeux qui renseigna Marianne sur le degré de soulagement qu’il éprouvait. Seulement, ça ne va pas être facile : les murs sont hauts, les grilles solides. Et quant à l’entrée qui donne sur la route de Versailles...