— Vous ne pouvez tout de même pas demander à madame de le soigner ici ? dit Marmont. Il a tout de même tenté de la tuer…
— J’en demeure d’accord, monsieur, aussi dirai-je que le mieux pour cet homme serait d’être amené chez moi où j’ai deux chambres.
— Pourquoi ne pas le ramener chez lui ? dit Felicia. Il habite presque en face, la maison des Lilas. Il y vit sous le nom de M. Le Goff avec un valet qui répond au nom de Morvan.
Le docteur Hoffman considéra la jeune femme avec une stupeur réelle…
— Ainsi, vous le connaissez ? Ce n’est pas un voleur, ni un rôdeur ?
— Eh non, docteur ! N’allez pas en conclure que nous avons l’habitude de nous entre-tuer entre voisins mais je vous jure que cet homme est dangereux.
— Raison de plus pour l’amener chez moi où il sera soigné sans doute mais aussi surveillé. A présent, si vous préférez appeler la police, je me retirerai. Eux le soigneront… à leur manière et, si j’ai bien compris, il s’agit d’un Français. On ne les aime guère depuis Essling et Wagram. Les argousins sont souvent des brutes et je crains…
— Vous n’aimez pas beaucoup la police, hein, docteur ? dit Felicia.
— Pas beaucoup, non. Je sais trop ce qu’elle peut faire. Si on lui remet cet homme, il sera mort demain. Et, en ce cas, il était bien inutile de m’appeler…
Felicia eut pour lui un sourire plein de sympathie. Ce garçon était honnête, courageux et il lui plaisait.
— Rassurez-vous, dit-elle d’un ton radouci. Je n’appellerai pas la police et même je ne porterai pas plainte. Mon cher duc, ajouta-t-elle en se tournant vers Marmont, vous voudrez bien avertir l’ambassadeur de France afin qu’il se charge de cet homme et que, s’il guérit un jour, il veuille bien veiller à son retour en Bretagne.
— Il sera fait selon vos désirs…
Le mince visage du jeune médecin s’éclaira d’un sourire qui lui rendit son adolescence. Il était heureux d’avoir été si bien compris car il était de ces âmes rares pour lesquelles un homme qui souffre devient un être cher et précieux entre tous.
— Vous êtes bonne et généreuse, madame…
— Ne le croyez pas trop. Pensez-vous pouvoir le guérir ?
— Honnêtement, je n’en sais rien. Cela dépendra de l’importance des dommages internes. Ce pourra être long et peut-être même y laissera-t-il la raison…
— La raison, il y a longtemps qu’il l’a perdue. L’amour l’a rendu fou…
— Alors je le plains d’autant plus. A présent, voulez-vous bien, madame, donner des ordres pour que l’on amène le blessé chez moi ?
Un domestique courut chez le docteur Hoffman chercher un brancard. On y installa Butler inconscient et enveloppé d’une couverture puis on le descendit dans la rue. Timour avait été prévenir son valet qui accourut, l’air effaré et surtout très inquiet.
— Tu vas nous aider à le porter chez le docteur, lui ordonna le Turc. Et tâche de te taire si tu ne veux pas être remis à la police pour complicité dans une tentative d’assassinat…
Un moment plus tard, Felicia et Marmont, penchés au balcon, regardaient s’éloigner le petit cortège qui allait tout doucement pour éviter les secousses au blessé et ne pas aggraver son état…
— Je crois que, cette fois, nous en sommes débarrassés, soupira Felicia. Hortense sera contente : Butler n’a pas été tué…
— Il n’en vaut guère mieux. J’ai quelque expérience de ces blessures et j’ai rarement vu un homme en réchapper. J’ajoute que je suis heureux de voir cette épreuve s’achever pour vous.
— Dites pour nous, dit Felicia avec un sourire. Vous allez enfin pouvoir dormir toutes vos nuits dans votre lit.
— Je lui préférais de beaucoup le canapé de votre petit salon. J’étais plié en deux mais j’étais près de vous et cela me donnait la délicieuse impression de tenir quelque place dans votre vie…
— Le service que vous m’avez rendu vous donne droit à une place que personne ne pourra vous prendre, mon ami…
Et elle lui tendit une main sur laquelle il appuya des lèvres passionnées mais qu’elle lui reprit au bout d’un instant…
— A présent, rentrez chez vous. Moi, je vais enfin dormir. Mais revenez demain soir…
— Demain ? Je peux ?…
Elle eut un éclat de rire :
— Pour dîner, bien sûr ! Qu’allez-vous imaginer ?…
CHAPITRE XI
LA CONSPIRATION DES FEMMES
Dans sa retraite campagnarde, Hortense apprit, avec un mélange de soulagement et de tristesse, la mise hors de combat de celui qu’il fallait bien appeler son ennemi. Une coquette se fût réjouie secrètement d’avoir poussé un homme jusqu’à un tel degré de folie. Elle déplorait sincèrement l’entêtement criminel de Patrick Butler qui, non content d’avoir poursuivi deux femmes d’une assez misérable vengeance, prétendait de surcroît se faire aimer, contre toute logique, en employant l’obsession et la force.
— Il eût été si simple d’essayer de devenir un ami au lieu de se comporter comme un fauve furieux ! soupira-t-elle.
— Après ce qu’il nous avait fait, à l’une comme à l’autre, il lui était tout de même difficile de venir nous demander béatement notre amitié, répondit Felicia. Il a délibérément choisi la violence parce que c’est la seule voie qui convienne à son caractère…
— Il eût peut-être été différent si je l’avais aimé ?
— Sincèrement, je ne le crois pas. Souvenez-vous de ce qu’il vous a dit, lorsque nous sommes allées à cette réception chez lui : « Quand on veut une femme, on y parvient toujours. C’est une question de temps, de patience, d’habileté, parfois d’argent et rien de plus. » C’était assez clair…
— Il a rempli son programme : il m’a eue.
— Ne confondez pas. Il ne vous a jamais eue. Il a possédé votre corps, par force et par ruse mais il n’a jamais rien eu de votre moi véritable. Et grâce à Dieu, cette pénible expérience n’a pas eu de suites. Il faut la classer au chapitre des mauvais rêves et l’oublier comme j’oublierai désormais mon séjour à la Force.
— Et… s’il guérit ? Après tout, cela peut arriver ?
— Avouez, chère hypocrite, que cette idée ne vous séduit guère ? Eh bien, s’il guérit, ce ne sera pas avant longtemps. Nous aurons disparu bien avant. Du moins je l’espère…
— Vous croyez ? dit Hortense, désabusée. Il y a des moments où il me semble que nous sommes ici pour l’éternité…
— Et vous mourez d’envie de rentrer enfin chez vous, mon cœur. Je ne le sais que trop, mais je vous promets que nous allons tout faire pour en finir rapidement. J’avoue que moi aussi je m’impatiente et Palmyre est comme nous. Depuis la mort de Duchamp, le pavé de Vienne lui brûle les pieds. Il est vrai que les choses semblent se compliquer à plaisir…
Le duc de Reichstadt consacrait tout son temps au régiment auquel on l’avait affecté. Il ne quittait la caserne de l’Alslergasse qu’à la tête de ses soldats, et si son approche avait été difficile jusqu’à présent, elle était devenue tout à fait impossible. Ce dont enrageait Felicia. Elle ne comprenait pas qu’après leur tentative avortée le prince n’eût jamais essayé de reprendre contact avec celles dont il savait pourtant bien qu’elles lui étaient entièrement dévouées.
— On lui a donné un uniforme blanc et une poignée d’hommes à commander et le voilà content ! grondait-elle. N’est-il donc qu’un enfant que le premier jouet venu peut satisfaire ?
La comtesse Camerata qui arrivait à cet instant saisit la balle au bond :
— Je ne crois pas que ce soit cela, dit-elle. Il a toujours porté en lui l’âme d’un soldat et je crois sincèrement qu’en s’adonnant ainsi à la vie militaire, il croit entreprendre une préparation à sa vie de futur monarque…
— En tant que simple chef de bataillon ? fit Hortense. Je ne vois là rien de bien excitant…
— Avant de devenir le général Bonaparte puis l’empereur Napoléon, son père a connu les grades subalternes, dit à son tour Maria Lipona, le petit le sait et je crois qu’il doit voir là une manière de s’identifier à lui…
Les quatre femmes déjeunaient sous les tilleuls près de la maison de vignerons où Hortense avait reçu l’hospitalité de Maria. Elle y avait noué amitié avec celle dont on disait qu’elle était le seul homme de la famille de Bonaparte et, à cette amitié, Felicia était venue se joindre tout naturellement. La princesse romaine et la nièce de l’Empereur s’étaient trouvé de nombreuses affinités. Toutes deux avaient vécu à Rome et y avaient des amis communs. Toutes deux avaient le goût des armes et la secrète passion de l’aventure. Elles se reconnurent au premier regard.
— Elles sont l’une comme l’autre de véritables amazones, traduisit Maria Lipona. Avec elles, nous pouvons parfaitement nous passer d’hommes…
— Avouez tout de même qu’un bon régiment nous donnerait plus de poids, dit Léone Camerata. En tout cas, nous aurions plus de chances d’intéresser mon beau cousin. J’ai appris que, cet hiver, il avait fait son commensal de ce traître de Marmont ? Faut-il qu’il soit démuni…
— Ne dites pas trop de mal de Marmont, intervint Felicia. Nous en avons fait un ami véritable… et un conspirateur très acceptable.
— Vous ne me ferez pas croire à la parfaite loyauté de cet homme. Il doit être amoureux de l’une de vous…
Il était agréable de bavarder ainsi, en prenant un bon repas sous l’ombre fraîche des grands arbres avec toute la ville de Vienne étalée à leurs pieds.
Depuis quelques jours, une lourde chaleur sévissait sur la ville, fermant les volets pour tenir les habitants au frais de leurs maisons et faisant fuir les plus fortunés vers leurs maisons des champs, des bois ou des lacs. Felicia et Hortense refusèrent néanmoins l’invitation que leur adressait Maria de s’attarder à Cobenzl. Elles préféraient rester en ville afin de s’y trouver prêtes à toutes les éventualités. Cela leur permettait aussi de garder un contact plus étroit avec Marmont, que Camerata ne voulait pas voir, mais qui était devenu cependant la meilleure source d’information de Felicia touchant les allées et venues du 60e régiment d’infanterie hongroise et de son jeune commandant.
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