Pendant ce temps, au palais Palm, Felicia entreprenait de vivre pratiquement en vitrine et s’apprêtait à passer quelques nuits difficiles. En effet, si elle était certaine que, tôt ou tard, Butler tenterait de s’introduire chez elle, il lui était impossible de deviner à quel moment il apparaîtrait. Par Timour, chargé d’une discrète enquête dans le voisinage, elle apprit que Butler s’était installé dans la maison d’en face sous le nom de M. Le Goff, archéologue attaché à l’ambassade de France. Ce qui n’était pas une bonne nouvelle, car elle laissait supposer que l’homme de Morlaix entretenait vraiment d’excellentes relations avec le maréchal Maison, qui avait dû accepter de couvrir cet avatar aux yeux de la méfiante police impériale. Il vivait là avec un valet, un grand homme blond et solidement bâti, celui-là même sans doute qui avait suivi, tout au long de la route de Paris à Vienne, la voiture des deux jeunes femmes.

Timour se garda bien d’ailleurs d’essayer d’entrer en relations avec cet homme pour tenter d’en savoir plus sur les habitudes de son maître. Il se contenta de se rendre chez le meilleur opticien de la Kârtnerstrasse et d’y faire l’acquisition de la plus forte longue-vue qu’il put trouver. Puis, ainsi armé, il alla prendre position dans l’une des chambres de domestiques, au dernier étage du palais Palm d’où l’on avait un assez joli coup d’œil sur l’appartement habité par Butler.

Il acquit ainsi la certitude que l’homme de Morlaix ne sortait de chez lui que la nuit et que, le reste de la journée, il restait assis dans un fauteuil, l’œil rivé à une lunette marine braquée sur les fenêtres des deux jeunes femmes, mais visiblement de plus en plus nerveux.

Chez Felicia, le même scénario se répétait chaque soir. Après avoir soupé seule et bien en vue, la princesse Orsini restait un moment au salon, jouant de la harpe ou du pianoforte. Puis les domestiques retirés et les lumières éteintes, la jeune femme allait s’installer dans la chambre d’Hortense dont elle laissait la fenêtre entrouverte et s’étendait sur le lit dans l’obscurité. Pendant ce temps, Timour allait ouvrir à Marmont qui, chaque soir, arrivait à la nuit close, entrait par la petite porte, avec l’allure furtive d’un conspirateur ou d’un amoureux et s’installait, après avoir échangé quelques paroles avec Felicia, dans la pièce voisine de celle où elle reposait. Dans sa mansarde, Timour surveillait la maison d’en face.

Quatre nuits de suite, la comédie se renouvela, fatigante, épuisante même pour les nerfs et les corps qui n’avaient guère de repos. Seul Timour, décidément d’une complexion à toute épreuve, semblait supporter allégrement les interminables veilles. Et puis le cinquième soir…

Les domestiques avaient regagné leurs chambres et les lumières des appartements étaient éteintes depuis longtemps. Dans le petit salon éclairé par la lune, Felicia, incapable de dormir, bavardait avec Marmont. Ou plus exactement, lui présentait des excuses car elle commençait à se sentir gênée d’avoir imposé à cet amoureux platonique une corvée qui lui dévorait toutes ses nuits. Mais, apparemment, celui-ci ne voyait pas les choses de la même façon.

— Vous savez bien que, vis-à-vis de l’ambassade de France et de la police autrichienne, il vous faut un témoin digne de foi pour attester l’agression ? D’autre part, ajouta le maréchal en riant, je trouve inespérée cette merveilleuse occasion que vous m’offrez de vous compromettre. Car, ne vous y trompez pas, ma chère princesse, vous risquez d’y laisser votre réputation. Pour peu que cet homme se fasse attendre encore quelques nuits – ce que je souhaite de tout mon cœur – tout Vienne parlera bientôt de nos amours et cette seule idée me transporte de joie. Elle me laisse espérer que…

— N’espérez pas trop, mon ami ! Je ne crois pas être encore capable d’aimer.

— On dit cela. Moi, voyez-vous, je compte sur le temps qui sait si bien guérir les blessures…

— Mais n’efface pas les cicatrices. Mon ami, je ne voudrais pas que vous perdiez ainsi votre temps et peut-être vaudrait-il mieux que vous nous laissiez achever cette affaire à notre manière, Timour et moi ?

— Pour cela, n’y comptez pas ! J’ai déjà bien assez peur de savoir que vous évoluez trop souvent, dans la journée, bien en vue et dans la ligne de mire d’un pistolet. Cet homme vous a menacée.

— Je sais mais, à la réflexion, cela ne lui servirait à rien de me tuer. Qui donc pourrait alors lui dire où est passée Hortense ? En fait, son absence me protège bien plus que sa présence, car je suis certaine qu’il va venir pour essayer de me faire parler. Ensuite, bien sûr. il me tuerait peut-être mais pas d’une simple balle. Il me hait trop pour ne pas vouloir savourer ma mort…

— Je veux croire que vous avez raison. A présent, allez dormir un peu ! Cette existence insensée vous épuise…

Il s’interrompit. La porte du salon venait de s’ouvrir, laissant passer Timour.

— L’homme vient de quitter sa maison, dit-il, et il se dirige par ici.

— Alors, prenons nos places.

Felicia alla s’étendre sur le lit d’Hortense, bien en vue dans le rayon de lune et rabattit la courtepointe sur elle tandis que Timour allait se poster, armé d’un pistolet, derrière les rideaux de la seconde fenêtre et que Marmont, armé lui aussi, s’installait derrière un paravent de laque.

Il était temps. On pouvait entendre, au-dehors, le bruit, léger à vrai dire, d’un homme grimpant le long des grosses pierres apparentes dont se composaient les murs du palais. Au bout d’un moment, une tête apparut au-dessus de la balustrade, puis un corps, qui glissa par-dessus avec la souplesse d’un serpent. Le vantail de la fenêtre fut poussé avec précaution, et l’homme resta là un instant, écoutant, regardant… Marmont et Timour retenaient leur souffle, mais Felicia s’efforçait de respirer avec la régularité d’une personne endormie.

Butler tira de sa ceinture un long couteau dont la lame brilla sinistrement dans la lumière blanche de la lune. A pas de loup, il s’avança dans la chambre dont le parquet eut le bon esprit de ne pas grincer. Et, brusquement, il prit son élan, bondit sur la femme étendue, le couteau levé :

— Pas un mot, pas un cri ou tu es morte, sale garce ! Si tu appelles…

— Je n’appellerai pas, dit Felicia aussi tranquillement que si elle soutenait une conversation de salon, mais si je n’ai pas le droit de parler, j’aimerais savoir ce que vous faites ici…

Le couteau s’approcha dangereusement de sa gorge.

— Pas tant de parole s ! Contente-toi de répondre à mes questions. Où est Hortense ?

— Je n’en sais rien. Et ce n’est pas en me tuant que vous apprendrez quelque chose.

— Pourquoi te tuerais-je tout de suite ? Je sais les moyens de faire parler les gens… Si je faisais sauter un de ces beaux yeux noirs ?

— Je crois que ça suffit ! dit la voix froide de Marmont en faisant tomber le paravent. En même temps, Timour, d’un bond de tigre s’abattait sur l’homme et lui arrachait le couteau. Mais, désarmé, Butler restait dangereux car ses mains s’étaient nouées, convulsives, au cou de Felicia et commençaient à serrer en dépit des efforts de Timour pour l’arracher du lit. Alors, saisissant le chandelier posé sur la table de chevet, le Turc frappa. Butler s’écroula sur la jeune femme.

— Ôtez-le de là, gémit-elle, j’étouffe…

Timour enleva l’homme inconscient et le posa à terre tandis que Marmont battait son briquet pour rallumer les chandelles et que Felicia se relevait, un peu titubante.

— Dieu que j’ai eu peur ! avoua-t-elle.

— Aussi, gronda Timour, pourquoi tu nous as défendu d’intervenir tout de suite, madame la princesse ?

— Parce que je voulais savoir si mon raisonnement était juste, dit la jeune femme en se frottant la gorge…

— C’est avec des vérifications de ce genre qu’on se retrouve au cimetière, grogna Marmont. Est-ce qu’il y aurait ici quelque chose d’un peu fort à boire ? Je crois que nous en avons tous besoin…

— Va chercher du cognac, Timour ! ordonna Felicia en s’agenouillant auprès de Butler qui portait à la tête une assez vilaine blessure, mais respirait encore. Tu n’y as pas été de mainmorte.

— C’est toi qui serais morte sans ça, maîtresse, morte ou borgne !

— Il est mort ? demanda Marmont.

— Non, mais je crois qu’il est gravement blessé…

— Alors, le plus simple c’est de finir l’ouvrage, déclara Timour en reprenant son chandelier.

— Je t’ai déjà dit d’aller chercher du cognac. Qu’allons-nous en faire, mon ami ? ajouta Felicia qui avait pris son mouchoir et l’appliquait sur la blessure. On ne peut pourtant pas, dans cet état, le remettre à la police comme nous en avions l’intention ?

— Cœur plus sensible qu’il n’y paraît, hein ? ricana Marmont. C’est pourtant ce qu’il faudra faire, après avoir appelé un médecin, toutefois…

— Il y en a un pas loin d’ici. Je vais envoyer Timour.

Celui-ci revenait avec le cognac dont Felicia et son chevalier servant avalèrent une bonne rasade non sans un visible plaisir. Puis Timour alla réveiller les domestiques qu’il était à présent impossible de tenir à l’écart de ce qui venait de se passer et finalement fila chercher un médecin.

Celui qui vint, le docteur Hoffman, était un jeune médecin installé depuis peu d’années dans la Herrengasse et qui, ayant été appelé plusieurs fois chez la duchesse de Sagan, les Kinsky ou le prince Stahremberg, avait acquis une assez grande habitude de l’aristocratie et de la manière de se comporter sur son territoire. Il s’inclina devant Felicia comme si elle eût été une reine mais examina le blessé avec beaucoup de soin… et déconseilla vivement de faire venir la police.

— Cet homme a une fracture du crâne. Il est gravement blessé et ne pourra pas répondre à un questionnaire avant des jours et des jours… s’il y parvient jamais. En outre, les gens du baron Sedlinsky sont des gens brutaux et sans nuances qu’il est toujours fort désagréable de voir évoluer chez soi…