— Au moins, laissez-moi être votre ami…
— Vous voilà devenu bien modeste dans vos exigences ? Mais vous avez tué celui qui était pour moi un ami cher et vous n’imaginez tout de même pas que je vais vous offrir sa place ?
— Pourquoi pas ? Vous avez plus que jamais besoin d’être protégée, défendue. Vous allez à une catastrophe si vous vous obstinez à poursuivre le but que vous vous êtes fixé. Vous ne savez pas combien j’ai peur pour vous…
— Et c’est cette peur qui vous a poussé à abattre mon meilleur rempart ? Finissons-en, monsieur Butler ! Aussi bien les deux minutes sont écoulées. Si vous voulez que je cesse de penser à vous avec horreur, allez-vous-en ! Sortez de ma vie et n’y revenez jamais. Votre présence en fait un véritable cauchemar. Si vous voulez que j’en vienne à penser à vous plus doucement, éloignez-vous de moi. Pour l’instant, je crois que je ne pourrais même pas vous regarder en face : vous ne m’avez fait que du mal, mais ce mal, je peux vous le pardonner si vous l’admettez enfin.
— Non ! fit-il avec obstination. Vous ne comprenez pas. Je ne veux pas vous faire de mal puisque je vous aime. C’est vous seule qui, par votre entêtement, me poussez à vous en faire…
— Songez un peu où nous sommes et devant qui vous parlez ! fit Hortense en désignant le haut retable et la croix qui le dominait. Moi, j’ai dit tout ce que j’avais à dire.
Bousculant légèrement les chaises dans sa nervosité, elle s’éloigna. Pas assez vite cependant pour ne pas l’entendre dire :
— Je saurai bien vous protéger malgré vous. C’est cette femme qui vous est néfaste, cette Felicia…
Le cœur arrêté, Hortense vacilla sur ses jambes et dut s’appuyer à un pilier. Elle avait l’impression que le sol se dérobait sous elle et un malaise lui vint. Si, à présent, ce misérable fou décidait de s’en prendre à Felicia ? Un coup de pistolet est si vite parti…
Une dame cependant s’approchait d’elle et demandait si elle se sentait mal.
— Oui, murmura Hortense, la tête me tourne. Si vous vouliez être assez aimable pour m’accompagner jusqu’à une voiture…
Et ce fut appuyée sur cette inconnue qui sentait la fleur d’oranger et les voiles de crêpe qu’Hortense quitta l’église. Un fiacre passait. La dame l’y installa.
— Au palais Palm ! dit Hortense au cocher après avoir remercié l’aimable femme. Allez doucement.
— C’est pas bien loin, dit l’homme.
— Peut-être, mais vous n’y perdrez rien. Mieux encore ! Arrêtez-vous dès que vous aurez tourné le coin du Graben et attendez !
Tandis que le cocher gagnait l’endroit qu’elle lui avait indiqué, Hortense se retourna et, par la petite lucarne arrière, examina les abords de la cathédrale. Ainsi qu’elle le pensait, la voiture n’avait pas fini de traverser la vaste place que Butler apparaissait sous le portail, jetait un regard circulaire puis, remettant son chapeau, se dirigeait vers l’endroit où Hortense avait indiqué au fiacre de s’arrêter.
Bien abritée dans la voiture, la jeune femme vit Butler passer tout près d’elle et remonter le Graben d’un pas rapide. Elle se pencha et appela son cocher :
— Voyez-vous cet homme qui vient de passer, en costume vert avec des cheveux roux ?
— Ça serait difficile de pas le remarquer avec une pareille tignasse.
— Je veux savoir où il va. Un florin pour vous si vous parvenez à le suivre.
— Ça non plus ne devrait pas être trop difficile. Il marche vite…
Butler n’alla pas loin. Il entra dans un café qui se trouvait sur le Graben en face de la colonne de la Sainte-Trinité. Aussitôt, Hortense demanda à son cocher d’aller voir ce qu’il y faisait et s’il semblait décidé à y rester. L’homme revint peu après :
— Il ne va sûrement pas s’éterniser ici. Il a commandé un café et refusé les journaux. On attend ?
— On attend.
Cela dura moins longtemps qu’on ne pouvait le craindre. Une demi-heure plus tard environ, un homme sortit du café et Hortense étouffa une exclamation de surprise. C’était bien Butler, mais ce n’était plus le même homme. En dépit de la température douce, un manteau à triple collet cachait l’habit vert. Le chapeau noir était le même, mais les cheveux qu’il laissait voir étaient de longues mèches noires et plates. Des lunettes achevaient la transformation, et il fallait l’attention aiguë avec laquelle Hortense guettait pour qu’elle ne fût pas dupe de ce déguisement. Eût-elle moins bien connu son tourmenteur qu’elle l’eût laissé filer sous son nez en toute innocence.
— Le voilà ! dit-elle au cocher. L’homme au manteau noir…
— Vous êtes sûre ? Mais c’est pas le même ?
— Oh si, c’est bien le même. Suivez-le !
— Si vous le dites… Faut croire qu’il a dû se changer dans les toilettes. Doit connaître quelqu’un dans ce café et, avec de l’argent, on fait de grandes choses.
— C’est exactement ce que je vous disais tout à l’heure.
La course s’acheva plus vite que prévu. Le manteau à triple collet et son possesseur gagnèrent simplement la Schenkenstrasse et pénétrèrent dans une maison d’assez belle apparence qui se trouvait presque en face du palais Palm. Devant lequel d’ailleurs stationnait la voiture de Maria Lipona.
— L’était écrit que j’aurais pas une grande course, bougonna le cocher d’Hortense. Z’aviez bien dit au palais Palm, d’abord ?
— Oui. Arrêtez-moi devant la porte. Et merci de votre aide ! Voilà deux florins.
Enchanté de l’aubaine, l’homme au fiacre déposa Hortense et s’en alla en sifflant joyeusement. La jeune femme rentra chez elle plus que songeuse. Elle imaginait sans peine Butler armé d’une lunette marine et observant à longueur de journée ce qui se passait de l’autre côté de la rue. C’était, bien sûr, une chance de l’avoir découvert mais il n’en représentait pas moins un danger de tous les instants.
— Mon Dieu, Hortense, d’où sortez-vous ? s’écria Felicia lorsque son amie pénétra dans le salon jaune où elle s’entretenait avec Maria Lipona. On dirait que vous avez vu le diable ?
— C’est presque cela. J’ai vu ce misérable Butler, je lui ai parlé… et je peux vous dire qu’il habite juste en face de nous.
Rapidement, bien qu’interrompue sans cesse par Felicia qui lui reprochait d’être sortie seule à pied et sans prévenir personne, Hortense raconta son aventure et les conclusions sans gaieté aucune qu’elle en avait tirées. Quand elle eut fini, les deux femmes gardèrent un moment le silence. Puis la comtesse Lipona soupira :
— Vous ne pouvez pas rester plus longtemps ici. Venez vous installer chez moi…
— Il a très bien su en sortir, dit Felicia, il saura tout aussi bien y rentrer. Et puis il est inutile de vous faire courir un risque supplémentaire !
— Est-ce que vous n’exagérez pas un peu ? Ma maison n’est tout de même pas un moulin. On peut en sortir facilement, mais pour y entrer c’est une autre affaire. Même chose pour le risque : j’ai mes gens qui sont tout à fait capables de me défendre, surtout contre un homme seul. D’ailleurs, dès l’instant où l’on nous attaque, personne ne nous empêche de faire appel à la police. Ne sommes-nous pas de paisibles habitantes de Vienne ? Croyez-moi toutes deux : faites vos paquets, fermez cette maison et venez habiter in casa Lipona !
— Non ! gronda Felicia, l’œil chargé de nuages. Je ne fuirai jamais devant un ennemi. D’ailleurs si nous partions, ce misérable comprendrait tout de suite qu’il est découvert. Il n’aurait qu’à transporter ses pénates dans la Salesianergasse, changer d’aspect et nous en serions au même point. Pour l’instant, nous avons un avantage et il convient de l’exploiter. Pourquoi ne pas lui tendre un piège ? Je crois qu’il me vient une idée…
— J’espère qu’elle est bonne ! soupira Maria. Je n’ai pas envie d’apprendre un jour prochain que cet abominable bonhomme vous a logé une balle dans la tête afin de délivrer Hortense de votre néfaste influence.
— Je ne la crois pas mauvaise.
Un moment plus tard, la comtesse Lipona quittait le palais Palm, emmenant ostensiblement ses amies. A haute et intelligible voix, elle ordonna à son cocher de les conduire au Prater où elles déjeuneraient chez Paperl, le célèbre restaurant en plein air où, dès que revenaient les beaux jours, se retrouvait toute la bonne société viennoise. C’était un endroit agréable. Sous de beaux marronniers, on mangeait sur des tables garnies de naïves nappes à carreaux blancs et rouges les meilleures spécialités autrichiennes servies par de jeunes serveuses en costumes tyroliens. Noblesse et bourgeoisie au coude à coude y vidaient joyeusement force pots de bière en dégustant d’énormes quantités de knôdels[12] que Paperl réussissait mieux que quiconque.
Les trois femmes firent là une halte qui leur parut rafraîchissante après les événements pénibles que deux d’entre elles venaient de vivre.
— Ceci pour vous rappeler, commenta Maria Lipona, que Vienne n’est pas uniquement un coupe-gorge et que l’on peut y connaître encore des moments agréables… même si vous n’y croyez plus, ajouta-t-elle en tapotant doucement la main d’Hortense. J’ai l’impression que vous ne nous aimez plus, Hortense ?
— Ce n’est qu’une impression, Maria. En toute autre circonstance, j’aimerais beaucoup votre ville qui est belle et gaie, mais…
— Mais notre Hortense a grande envie de retrouver sa maison, son fils, son pays enfin. Comment le lui reprocher ? dit Felicia en posant sur son amie son beau regard compréhensif. Tout ce que je peux dire pour vous encourager, Hortense, c’est que je suis certaine que notre séjour tire à sa fin. Ne me demandez pas d’où me vient cette idée, je serais incapable de vous répondre. Et puisque nous allons être séparées quelques jours, buvons à notre prochaine réunion et à la réussite de tous nos projets.
"Felicia au soleil couchant" отзывы
Отзывы читателей о книге "Felicia au soleil couchant". Читайте комментарии и мнения людей о произведении.
Понравилась книга? Поделитесь впечатлениями - оставьте Ваш отзыв и расскажите о книге "Felicia au soleil couchant" друзьям в соцсетях.