— Je suis d’accord avec vous, soupira Duchamp. Mais je vous l’avoue, j’ai peine à croire à cette histoire de Modène, justement parce que l’Empereur a commencé ses conquêtes par là. Je vois mal Metternich envoyant son prisonnier régner sur une poudrière…
— Ne soyez donc pas si pessimiste ! Vous nous annoncez une nouvelle et, tout de suite après, vous la démentez. Donnez-moi plutôt ma leçon… cela vous calmera.
L’instant d’après, le cliquetis des épées accompagnait la rêverie d’Hortense assise dans un fauteuil au coin du feu. Elle avait quelque peine à se défendre d’un vague sentiment de soulagement qu’elle jugea écœurant :
— Décidément, je n’ai vraiment rien d’une héroïne, pensa-t-elle en regardant ferrailler Felicia qui bondissait avec la souple grâce d’une panthère noire. Et pas davantage d’une amazone…
S’y joignait cependant un regret. Elle avait tellement envie de rentrer en France !
Mais il était écrit que ce jour-là serait celui des mauvaises nouvelles. Quand les deux femmes rentrèrent à la Schenkenstrasse, elles trouvèrent, avec un mot de Prokesch exprimant des regrets qui n’excluaient tout de même pas l’espérance, un court billet de Maria Lipona : Patrick Butler avait profité d’une des absences de son hôtesse pour s’enfuir de chez elle sans même un mot d’excuses ou de remerciements pour les soins prodigués.
— Et c’est malheureusement un Français ! soupira Felicia. De quoi avons-nous l’air ?
CHAPITRE IX
L’ATTENTAT
Le battement des éventails agitait doucement l’air alourdi par les parfums des visiteurs et les suaves odeurs de chocolat, de vanille, de café, de brioches chaudes et de crème fraîche qui emplissaient le salon. On se serait cru chez Demel, le grand pâtissier du Kohlmarkt, et non dans la demeure d’une duchesse régnante. Mais les friandises étaient le péché mignon de Wilhelmine et de ses sœurs ; aussi l’heure du thé, dans l’aile droite du palais Palm, attirait-elle toujours nombre d’amis soucieux de voler à la maussaderie du temps un agréable moment de chaude convivialité en compagnie de charmantes femmes sachant admirablement recevoir. Felicia et Hortense se laissaient elles-mêmes prendre volontiers à cette séduction et il n’était pas rare de les trouver dans le beau salon des laques où Wilhelmine aimait à recevoir à l’heure du goûter.
Ce soir-là, il y avait beaucoup de monde chez les Trois Grâces de Courlande, comme cela se produisait chaque fois que le prince de Metternich abandonnait le Ballhausplatz pour venir visiter ses amies. C’était alors comme si quelque courant mystérieux parcourait les palais viennois pour avertir leurs habitants que le prince-chancelier se rendait chez la duchesse de Sagan. Là, sur un parterre de Kinsky, de Palfy, d’Esterhazy, de Zichy panaché d’un ou deux Dietrichstein, d’une Schönborn, d’un Kevenhüller et de Trautsmandorff tout en velours, satins, poults-de-soie, fins draps anglais aux nuances différentes, fourrures précieuses, plumes et turbans, Metternich aimait à faire triompher son élégance, stricte et même un peu sévère, comme il aimait à laisser sa voix chaude moduler des phrases auxquelles tous demeuraient suspendus. L’âge venant, il prenait plaisir à tenir sous le charme de sa parole ceux qu’il séduisait jadis par sa seule beauté, celle d’un homme dont le visage et le corps semblaient calqués sur une statue d’Antinoüs.
Assis dans une haute bergère à oreilles, une tasse de chocolat à la main et ses longues jambes croisées, il tenait une sorte de conférence à deux voix avec l’autre pôle d’attraction du salon : le chevalier von Gentz, son plus ancien et fidèle conseiller, l’homme dont on disait qu’il avait dans sa main tous les secrets de l’Europe. Dieu sait pourtant que cette éminence grise du pouvoir ne payait pas de mine ! Penché en avant, sa frêle carcasse agitée d’un tremblement continu, son visage sans âge mais fripé abrité sous une perruque rousse, Gentz portait des lunettes noires qui servaient surtout à lui donner une contenance commode et abritaient un regard plutôt timide qui se posait rarement sur quelqu’un. Ses vêtements étaient corrects mais retardaient d’au moins deux modes et il était outrageusement parfumé.
Ancien journaliste et polémiste acharné, rédacteur du Congrès de Vienne, il avait manié sans doute la plume la plus féroce et la plus empoisonnée qui fût au monde. Les Français, en général, et Napoléon en particulier, avaient eu à souffrir de Frédéric von Gentz qui avait poussé la Prusse à la guerre contre la France. Homme étrange, s’il en fut, aimant l’argent et le faste, on lui prêtait pour les jeunes garçons un goût qui s’accordait bizarrement avec la passion que lui inspirait la danseuse Fanny Elssler, de quarante-six ans sa cadette et dont on disait qu’il faisait pour elle les pires folies.
Hortense n’avait pas aimé le mince sourire aveugle que Gentz avait posé sur elle au moment des présentations.
— Une Française, hein ? Nous voyons trop rarement des Françaises à Vienne, en dehors de celles qui viennent y apporter les modes de Paris ! Qu’est-ce qui peut attirer une femme du monde jeune et belle si loin des bords de la Seine ?
— La musique, monsieur. C’est ici le rendez-vous des mélomanes et je ne sais ce que j’aime le mieux, des offices de la cathédrale ou de vos merveilleuses valses…
— La musique et la gourmandise, renchérit Felicia en pêchant, sur le plateau qu’un valet lui présentait, une part d’un superbe moka praliné. Nulle part ailleurs on ne mange de si bons gâteaux !
— Et c’est afin de pouvoir en manger tout à votre aise sans rien perdre de votre finesse de taille que vous faites chaque matin des armes, princesse ?
— Rien n’est plus vrai. Mais je constate, chevalier, que votre réputation d’homme le mieux renseigné d’Europe n’est véritablement pas usurpée ! Vous en remontreriez au chef de la police.
— Ce n’est pas impossible, mais en l’occurrence il n’y a pas de miracle. Mon ami Prokesch m’a parlé de vous récemment. Il vous admire énormément…
— Que ne l’a-t-il dit ? dit Felicia avec bonne humeur. L’admiration d’un homme tel que lui est toujours agréable à entendre…
L’arrivée de Metternich coupa court à la suite de la conversation. Comme les autres visiteurs, Gentz avait fait cercle autour du chancelier et, après qu’il se fut restauré, entamé avec lui cette espèce de dialogue à deux voix qui tenait l’assistance sous le charme. La France en avait d’abord fait les frais. Metternich venait d’apprendre que Louis-Philippe promulguait une loi d’exil frappant les Bourbons de la branche aînée et chacun s’en indignait.
— Ces Orléans sont incurables, dit Wilhelmine. Quand ils ne votent pas la mort de leurs cousins, ils les exilent. C’est ce qui s’appelle avoir l’esprit de famille.
— Avec cela que les Bourbons aînés se sont privés, depuis des dizaines d’années, de leur rendre la vie difficile ? intervint Pauline de Hohenzollern-Elchingen, qui n’aimait rien tant que contrarier sa sœur aînée. J’ai connu ce Louis-Philippe au temps où la Révolution l’avait chassé de France. Il ne manquait pas de charme.
— Oh, toi ! repartit la duchesse de Sagan, tu aurais été capable de trouver du charme à Robespierre…
Quelqu’un fit dévier la conversation sur les événements d’Italie qui, de toute évidence, préoccupaient beaucoup de monde car, après Modène et Bologne, Ferrare, Ravenne et Forli étaient entrées en rébellion contre le joug autrichien réclamant à cor et à cri « un roi d’Italie issu du sang de l’immortel Napoléon ». Durant plusieurs jours, la violence avait régné, le sang avait coulé et parmi tous ces gens dont tous, ou presque, étaient anti-Français, on s’inquiétait des décisions que l’empereur François comptait prendre touchant son petit-fils. Gentz, pour sa part, ne faisait qu’en rire.
— Je ne vois vraiment aucune raison de se tourmenter. Ou je connais bien mal notre cher prince, fit-il avec un sourire à l’adresse de Metternich, ou les braves gens d’Italie s’époumonent et se font tuer en vain : on ne leur enverra jamais le duc de Reichstadt.
— Serait-ce une si mauvaise idée ? dit Wilhelmine. Si la paix est à ce prix ! Après tout, l’enfant a été élevé en Autriche, à la manière autrichienne, il pense et vit comme un Autrichien et l’on dit qu’il voue à sa mère un véritable culte. Il n’aurait peut-être là-bas d’autre souci que l’aider et la défendre ?
— Soyez certaine, dit Gentz, que s’il voue un culte à sa mère, il en voue un encore plus grand à son père. Les villes rebelles pourraient être pour lui un excellent point d’appui et je ne suis pas sûr que ce serait la loi autrichienne qu’il y rapporterait. Je crois plutôt qu’il chercherait à en faire une aire d’envol pour de nouvelles aventures napoléoniennes dont nous n’avons nul besoin.
— L’empereur cependant aime beaucoup son petit-fils, coupa la comtesse Mélanie Zichy, qui détestait autant le jeune prince qu’elle avait haï son père, beaucoup trop à mon sens ! Il est d’une faiblesse envers lui ! Je me suis laissé dire qu’il lui aurait promis un trône dans les années à venir.
Metternich tourna vers la noble dame son regard bleu, froid et nonchalant. Il y eut un petit silence, chacun devinant qu’il allait dire quelque chose. Le chancelier d’Autriche savoura ce silence puis, d’une voix soudain tranchante comme l’acier, jeta :
— Reichstadt est une fois pour toutes exclu de tous les trônes !
Il y eut un léger brouhaha de satisfaction au milieu duquel se fit soudain entendre la voix paisible de Felicia :
— Aucun trône ? Jamais ? Pas même celui de Parme qui est à sa mère et serait… logique ?
— Pas même celui de Parme. Aucun trône ! Jamais. Moi vivant, tout au moins… Et j’espère bien vivre encore de longues années…
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