Comme tu vois, nous avons pris quelques précautions utiles !
Jean de Blaisy allait répondre mais Catherine le devança. Elle se glissa entre l'abbé et le créneau et s'écria :
— Pour l'amour de Dieu, Garin, cessez ce jeu cruel ! N'êtes-vous pas las de verser le sang ? Pourquoi des innocents devraient-ils périr à cause de nos querelles ? Est-ce que vous ne sentez pas combien tout cela est injuste, odieux !
— Je me demandais, riposta Garin avec un sourire sarcastique, combien de temps vous mettriez à vous montrer. Si quelqu'un est à blâmer dans cette affaire, c'est vous et non pas moi. Je suis votre mari, vous devez me suivre au lieu de fuir devant moi...
— Vous savez parfaitement pourquoi je l'ai fait, vous savez qu'il me fallait sauver ma vie, celle de mon enfant et ma liberté aussi. Si vous ne m'aviez traitée avec cette cruauté, jamais je ne serais partie- Mais tout peut encore se réparer. Je ne vous demande rien pour moi. Mais pouvez-vous me donner votre parole que, si je vous rejoins, vous épargnerez ce bourg et ce monastère ?
Avant que Garin ait pu répondre, le Bègue s'était avancé.
— Sortez d'abord, lança-t-il goguenard. On verra ensuite à discuter... Je n'aime pas beaucoup que l'on me dérange pour rien...
L'abbé tira Catherine en arrière avec autorité.
— Vous perdez votre temps et vos peines, dit-il.
Ils désirent nous attaquer et vous péririez sans sauver personne. Ne l'avez-vous pas compris ?...
Désespérée, Catherine se tourna vers Ermengarde et vit avec surprise qu'elle souriait béatement. La comtesse n'avait pas l'air d'être présente à la scène qui se déroulait devant elle. La tête levée, l'air ravi, elle écoutait...
— Oh, Ermengarde, reprocha Catherine douloureusement, comment pouvez-vous sourire quand des hommes vont mourir ?
— Écoutez ! fit Ermengarde sans répondre. Est- ce que vous n'entendez rien ?
Instinctivement, Catherine tendit l'oreille. Un bruit sourd, lointain encore, roulait doucement sur le plateau. Il fallait une ouïe fine pour le saisir, mais Catherine le perçut nettement.
— Je n'entends rien ! fit l'abbé à mi-voix.
— Moi si ! Gagnez du temps, cousin, parlementez le plus longtemps possible !
Sans chercher à comprendre, l'abbé obéit. S'avançant au créneau, il se mit à adjurer les routiers d'épargner un village innocent et la demeure du Seigneur. Mais ils l'écoutaient avec impatience et Catherine comprit que la parole ne retiendrait plus longtemps ces hommes avides de sang et de pillage.
Une voix furieuse vint d'en bas. Celle du Bègue de Pérouges.
— Assez de patenôtres ! Nous ne sommes pas au prêche ! Vous ne voulez pas lâcher la donzelle, nous attaquons...
Le cri d'horreur de Catherine en voyant une torche tomber dans un tas de paille qui s'enflamma aussitôt fut couvert par un autre cri, de triomphe celui-là, poussé par Ermengarde.
— Regardez ! s'écria-t-elle le bras tendu vers le haut de la côte où serpentait la route de Dijon. Nous sommes sauvés !
Son cri fit retourner tout le monde, même les routiers. Dévalant du rebord du plateau, une puissante troupe d'hommes d'armes se dirigeait vers Saint-Seine..Le soleil faisait briller les armures, les salades et les lances. En tête marchait un chevalier empanaché de plumes blanches, dont Catherine, défaillante de joie, reconnut les couleurs au pennon de la lance.
— Jacques !... Jacques de Roussay !... Et la garde ducale avec lui !
— Ils y ont mis le temps, bougonna Ermengarde derrière son dos.
Heureusement, encore, que j'avais eu la bonne idée de lui faire tenir la lettre de l'abbé, à cet étourdi ! J'avais le pressentiment que quelque chose irait mal...
Dès lors, délivrés de leur angoisse, les occupants de la muraille purent suivre le déroulement des opérations. Le Bègue de Pérouges était brave, c'était une justice à lui rendre. Il ne songea même pas à tourner bride devant le secours, imposant cependant, qui arrivait à ses ennemis. Ses hommes firent volte-face, se rangèrent en bataille. Catherine vit Garin faire comme eux, tirer son épée. Elle ne put se retenir de crier.
— Ne vous battez pas, Garin ! Si vous tirez l'épée contre les gardes de Monseigneur, vous êtes perdu !
Elle ne comprenait pas elle-même quelle obscure pitié la poussait à se préoccuper du destin de celui qui avait voulu la réduire à néant. D'ailleurs, cette pitié était dépensée en pure perte. Garin ne répondit que par un dédaigneux haussement d'épaules, piqua des deux en direction des arrivants, suivi de toute la troupe.
Le combat fut acharné, mais bref. La supériorité numérique de Roussay était écrasante. Malgré les prodiges de valeur des routiers, qui se battaient en hommes qui savent n'avoir à attendre ni pitié ni merci, ils tombèrent l'un après l'autre sous les coups des hommes d'armes ducaux. Les spectateurs de l'abbaye virent le duel farouche que se livrèrent le Bègue de Pérouges et Jacques de Roussay, tandis que Garin se mesurait à un cavalier, armé comme les autres soldats, mais qui combattait tête nue. Catherine reconnut Landry...
En un quart d'heure tout fut réglé. Roussay blessa son adversaire qui roula à terre et, sans perdre une minute, le fit pendre au premier arbre venu.
Quelques minutes plus tard, Garin, écrasé sous le nombre, se rendait...
Tandis que les soldats de la garde s'activaient à dégager les portes des maisons, l'abbé ordonna d'ouvrir en grand le portail et descendit accueillir en personne le vainqueur. Catherine n'osa pas le suivre. Elle resta sur le chemin de ronde avec Ermengarde. Jacques de Roussay montait, seul, le casque sous le bras, vers l'abbaye. Plus loin, deux hommes d'armes faisaient remonter Garin sur son cheval après lui avoir attaché les mains derrière le dos... Le Grand Argentier se laissait faire passivement. Il paraissait se désintéresser de son sort et ne tourna même pas la tête vers le monastère. Cette attitude dédaigneuse déchaîna en Catherine une colère folle. Elle avait eu si peur, si mal, elle avait tant souffert et deux innocents avaient péri, mais cet homme ne paraissait pas se soucier du mal qu'il avait fait. Une haine violente monta de son cœur, emplit sa bouche d'un goût amer et la fit trembler. Sans Ermengarde qui se tenait auprès d'elle, immobile et silencieuse, elle se fût précipitée vers le prisonnier pour lui crier sa fureur et son mépris. Elle éprouvait une joie féroce à la pensée qu'il s'était condamné lui-même, qu'il allait bientôt périr de sa propre folie criminelle. Et, cette joie, elle aurait voulu la lui jeter au visage...
CHAPITRE IX
Le secret de Garin
Le soir même, Jacques de Roussay repartait pour Dijon, emmenant son prisonnier. Garin appartenait désormais à la justice du prévôt de Bourgogne et devait être incarcéré sitôt arrivé sous l'inculpation de haute trahison, atteinte à la sûreté de l'État, sacrilège et tentative de meurtre sur la personne de sa propre épouse. Plus qu'il n'en fallait pour l'envoyer sans recours possible à l'échafaud ! Jacques de Roussay ne l'avait pas caché à Catherine au cours de la brève entrevue qu'il avait eue avec elle. En attaquant l'abbaye, Garin de Brazey avait considérablement aggravé son cas de plusieurs chefs d'accusation car, jusque-là, les ordres que Landry avait rapportés au capitaine de la garde portaient seulement d'assurer la sécurité de Catherine et d'enfermer Garin dans sa propre maison.
— Malheureusement, dit Jacques à Catherine, je ne peux vous autoriser à rentrer chez vous, Madame de Brazey. Votre mari devenant un prisonnier d'État, tous ses biens doivent être mis sous scellés. Sans doute... pourrez-vous rentrer chez votre mère ?
Elle viendra chez moi, intervint Ermengarde. Croyez-vous que je la laisserai se rendre à la merci de toutes les commères du quartier Notre-Dame ? On va être trop content, chez certains, de la chute du Grand Argentier. Dans une maison bourgeoise, je ne suis pas sûre que Catherine soit parfaitement garantie. Elle le sera chez moi !
Roussay n'avait rien à objecter. Il accorda à Catherine la permission de résider à l'hôtel de Châteauvillain. L'attitude du jeune capitaine était devenue étrangement distante envers la femme de Garin. En fait, il ne savait plus bien s'il avait affaire à l'épouse d'un criminel ou à l'amante de son maître. Il s'en ouvrit secrètement à Ermengarde.
— Je ne sais trop quel parti prendre, comtesse. Monseigneur Philippe m'a donné l'ordre d'assurer la sûreté de Madame de Brazey, d'empêcher son époux de lui nuire, mais il ignore tout des derniers événements. Il est toujours à Paris et je me demande comment il prendra la nouvelle de l'attaque de cette abbaye, lui si pieux ! Il sera indigné et je crains que sa colère ne retombe sur la jeune femme, qu'il ne la rende responsable, complice même...
— Ah çà, mon ami, mais vous rêvez tout debout ! Avez-vous oublié l'amour profond que Monseigneur porte à Catherine ? Ne savez-vous pas qu'elle règne sur son cœur... et cela sans partage ?
Jacques de Roussay se gratta la tête sans cérémonie. Visiblement quelque chose le tourmentait. Il détournait les yeux, l'air gêné.
— C'est que... je n'en suis plus si sûr. On dit qu'à Paris, Monseigneur Philippe est fort empressé auprès de la belle comtesse de Salisbury. Vous le connaissez aussi bien que moi. Il est volage, il aime les femmes avec passion et j'ai peine à l'imaginer fidèle à une seule. Dame Catherine est dans une mauvaise posture, d'autant plus que son état ne l'embellit pas. Et je crains...
Et vous craignez pour votre avenir ! Vous avez peur de faire une bourde, acheva Ermengarde ironique. Vrai-Dieu, mon ami, vous n'avez pas beaucoup de courage pour un soldat ! J'en aurai donc pour vous. Je prends Catherine sous mon toit et sous ma responsabilité. Si le duc se fâche, je saurai lui répondre. Faites ce que vous voudrez des biens de Brazey, mais vous me ferez le plaisir de conduire chez moi la chambrière de Catherine, son médecin maure flanqué de ses esclaves... et d'y joindre tous les objets personnels de Madame de Brazey : toilettes et bijoux. J'ai dit ! Pour le reste, je m'en charge ! Il ferait beau voir qu'une Châteauvillain manquât à l'amitié.
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