Angélique tressaillit, s'éveilla comme d'un songe. Elle était dans la cuisine de maître Gabriel, à La Rochelle, elle était assise près du feu qui s'éteignait et Honorine était sur ses genoux et elle la serrait éperdument contre elle.

– Ma vie !

Le flot d'amour longtemps contenu, presque ignoré, jaillissait avec la puissance d'une source qui débouche enfin des ténèbres de la terre, d'un air purifié.

– Je ne savais pas que je t'aimais autant... Pourquoi ne pas t'aimer ?...

Pourquoi ? Sa raison cherchait et ne trouvait plus. Il ne lui restait vraiment rien de sa vie passée. Tout avait chaviré dans un précipice d'ombre. La grâce innocente d'Honorine, l'éclat de sa vitalité inscrite sur ce visage rond, la béatitude de son sourire à l'instant où elle voyait se pencher sur elle pour l'embrasser celle qui représentait tout son univers, ce charnel sentiment de possession qu'Angélique éprouvait à son égard : « Tu n'as que moi, je n'ai que toi... » tout cela effaçait, comme derrière un rideau impénétrable, les raisons qu'elle avait eues de haïr cette petite existence.

Comme l'esprit oublie vite !

Le corps oublie moins vite. Angélique entendait parfois sonner le cor d'Isaac de Rambourg dans ses cauchemars, il lui arrivait aussi de sentir sur ses poignets et ses chevilles la tenaille de mains brutales la clouant au sol.

Mais en se réveillant, elle voyait danser sur le mur, en face, la lueur de la flamme allumée au sommet de la Tour de la Lanterne pour guider les navires. Honorine dormait près d'elle. Angélique la contemplait longuement et s'apaisait, s'émerveillant de ce trésor qui lui restait et qui justifiait sa pauvre existence détruite et traquée.

– Dors, petit cœur, dors, mon enfant, ma vie... tu es près de ta mère. Ne crains plus rien.

Depuis qu'elle savait qu'Angélique était papiste, Séverine la considérait avec une sainte horreur.

– Cette fille a été placée chez nous par la compagnie du Saint-Sacrement, pour nous espionner, j'en suis sûre, déclarait-elle à la cantonade.

Tante Anna approuvait.

– C'est, en effet, fort possible, ma pauvre enfant. Prions le Seigneur d'échapper à ses entreprises !

« Quelles chipies ! » pensait Angélique dont la patience était à rude épreuve.

L'œil de Séverine la suivait pour la prendre en faute. Elle affectait une raideur exemplaire, imitée de celle de sa tante, et parfois pouffait soudain d'un air moqueur :

« L'homme pervers, l'homme inique


Marche la fausseté dans la bouche. »

psalmodiait-elle.

« Il cligne des yeux, parle du pied


Fait des signes avec les doigts... »

– N'est-ce pas, ma tante ?

C'est ainsi qu'Angélique apprit que ces dames lui reprochaient une exubérance très déplacée...

– Si tu étais allée à la cour du Roi, Séverine, lui fit-elle remarquer un jour, tu saurais que se tenir comme toi, droite comme un bâton, avec des mouvements raides de pantin, est un signe de peu d'éducation ; l'aisance des gestes doit s'acquérir.

– La cour est un lieu de perdition, fit Séverine, vexée.

Ce fut le tour d'Angélique d'éclater de rire. La grande fillette la quitta rouge de colère.

Elle avait cependant des côtés vulnérables. Attirée, comme toutes les jeunes filles de cet âge, par les bébés, elle brûlait d'obtenir les bonnes grâces d'Honorine. Gauchement, elle essayait de la prendre dans ses bras, elle la suivait partout, voulait la faire manger, l'aider à s'habiller.

– Laisse ! Laisse ! criait Honorine, avec une fureur d'impératrice outragée.

Angélique en avait de la peine pour Séverine qui s'écartait humblement. Il lui était difficile de persuader son irascible rejeton de se montrer plus aimable. Honorine avait ses préférences et ses antipathies bien prononcées. En général, tous les représentants du sexe masculin trouvaient grâce à ses yeux. Elle observait la plus douce déférence vis-à-vis de Laurier. Maître Gabriel était l'objet d'une admiration respectueuse. Le pasteur Beaucaire continuait à recueillir toutes les faveurs, chaque fois qu'il se montrait. Mais son idole était Martial. Il lui avait fabriqué, avec son couteau, un petit coffret sculpté, dans lequel elle rangeait ses trésors : boutons, perles, cailloux, plumes de poulets... La petite avait une manie maternelle. En la regardant déambuler, son coffret sous le bras, son petit chat de l'autre, Angélique se rappelait le coffret incrusté de nacre dans lequel elle-même, autrefois, rangeait les souvenirs glanés au cours de sa vie tourmentée.

Les relations d'Honorine avec l'espèce féminine étaient plus compliquées. Passé l'âge canonique, elle lui inspirait la plus grande tendresse. Rebecca et toutes les grand-mères avaient droit à ses sourires. Vis-à-vis des femmes d'âge moyen, le bébé observait une stricte neutralité. Les choses se gâtaient avec les jeunes filles, et ses contemporaines, considérées comme rivales en puissance, étaient l'objet de sa haine. Elle avait failli crever les yeux de la petite Ruth, âgée de trois ans, la dernière fille de l'avocat Carrère. À tout prendre, cette ronde poupée d'Honorine, tanguant dans ses jupes d'un air décidé, mettait beaucoup d'animation dans la maison.

Souvent elle poussait un cri étrange dont Angélique avait appris à reconnaître l'accent. Cela signifiait qu'Honorine souffrait d'être enfermée et voulait voir la mer. Sur la plage, plus rien n'existait pour elle que le jeu des vagues et des goémons et le domaine merveilleux des coquillages. Pareille à une citrouille dans ses jupes retroussées, elle pataugeait avec ardeur. Angélique la suivait en échangeant quelques paroles avec les cueilleuses de moules.

Au pied des remparts, la marée laissait à découvert de vastes espaces rocheux, chevelus d'algues, à trous d'eau claire où se cachaient des crabes. Une nuée de gamins s'y ébattaient, avec les mouettes. Parmi eux on retrouvait, plus souvent que nécessaire, le jeune Martial, en rupture de son banc d'écolier. Martial donnait bien des soucis à son père. Il avait des dispositions pour l'étude, mais préférait courir la maraude avec sa bande d'amis parmi lesquels on rencontrait les principales fortes têtes du quartier dont les deux fils aînés de l'avocat Carrère, Jean et Thomas, et celui du médecin, Joseph.

Maître Gabriel déplorait que le jeune garçon ne pût connaître la forte discipline d'un collège. Il avait alors décidé d'envoyer son fils aîné en Hollande. Il y apprendrait au moins la bonne marche d'un commerce.

Angélique s'attristait à l'avance de ce départ fatal. Bien des choses en Martial lui rappelaient son fils Florimond. Elle reconnaissait, derrière sa désinvolture souriante, l'inquiétude de l'adolescent qui s'avance sur un terrain mouvant et qui, découvrant la société où il doit vivre, s'aperçoit tout à coup que sa place n'y est déjà plus. C'était cette découverte affreuse qui avait poussé Florimond à quitter sa mère, à s'enfuir, à chercher un coin de la terre où il pourrait être lui-même et non chargé de la double malédiction de ses parents.

Martial aussi, un jour, s'enfuirait et ces jeunes garçons que l'incroyable aveuglement des adultes retenait encore au rivage condamné.

Ce jour-là, ils étaient assis au sommet d'un rocher, penchés les uns vers les autres et tellement absorbés qu'ils ne l'entendirent pas approcher. Le vent remuait leurs longs cheveux, les chemises ouvertes sur les jeunes poitrines. Elle fut saisie d'angoisse à la pensée que la machine qui devait les broyer était déjà en place, tapie comme un monstre au cœur même de la ville. Martial lisait d'une voix appliquée : « ... Il ne fait jamais froid aux Iles d'Amérique. Aussi la glace n'y est point connue et ce serait un prodige que d'en voir. Il n'y est point quatre saisons égales et diverses comme en Europe, mais deux seulement. L'une est celle où les pluies sont fort fréquentes, d'avril en novembre, et l'autre, celle des grandes sécheresses... Toutefois, la terre y est toujours revêtue d'une agréable verdure et demeure presque en tout temps couronnée de fleurs et de fruits... »

– Y a-t-il de la vigne, là-bas ? interrompit un gamin aux cheveux couleur de paille, parce que mon père est un réfugié des Charentes, un vigneron. Et qu'est-ce qu'on irait faire nous autres dans un pays où il n'y a pas de vigne ?

– Oui, il y a de la vigne, affirma Martial triomphant. Écoute la suite... « La vigne vient fort bien en ces Iles et outre une espèce de vigne sauvage, qui croît naturellement parmi les bois et qui porte de beaux et gros raisins, on voit, en bien des endroits, des vignes cultivées comme en France, mais qui produisent deux fois l'année et, parfois même plus souvent... »

La leçon de géographie se poursuivit par la description des arbres à pain, des papayers aux branches desquels poussent des sortes de melons, le coco au délicieux lait végétal. « ... Le savonnier produit un savon liquide qui lave et blanchit le linge, le calebassier produit des récipients et des ustensiles de ménage qui n'ont pas besoin d'être fabriqués par des artisans... »

– Et de quelle couleur sont donc les habitants de ces îles chaudes ? Rouges, avec des plumes, comme en Nouvelle-France ?

Martial feuilleta le petit livre et dit qu'il ne trouvait pas le renseignement à ce sujet. D'un commun accord, ils se tournèrent vers Angélique, assise près d'eux, Honorine sur les genoux.

– Savez-vous la couleur de ces îliens, dame Angélique ?

– Je crois qu'ils sont noirs, fit-elle, parce que, depuis longtemps, on amène des esclaves d'Afrique dans ces îles.

– Mais les Caraïbes, eux, ne sont pas des Noirs, fit remarquer le jeune Thomas Carrère qui écoutait volontiers les récits des marins sur le port.

Martial trancha le débat :