– Descendons jusqu'à la plage, voulez-vous, l'invita le comte.
Il accentuait la courtoisie.
Elle se tourna vers lui et c'est alors qu'elle vit Angélique à quelques pas.
Aucun tressaillement ne marqua ses traits. Très vite, elle détourna les yeux comme si elle eût voulu effacer cette vision, annuler le fait.
Elle passa ses mains sur ses avant-bras nus avec un frisson.
– Voulez-vous me donner mon manteau, Delphine ? dit-elle à voix haute d'une façon naturelle. Il fait si froid.
Le soleil était brûlant mais cette requête ne sembla pas étrange. Si pénible était l'instant qu'Angélique elle-même se sentait glacée jusqu'à l'âme.
La duchesse se drapa dans sa grande cape de satin noir doublée d'écarlate, brodée du lion griffu et noir des Maudribourg et elle commença de descendre vers le rivage.
Là, elle s'arrêta, considérant la foule tournée vers elle. Et se mêlant aux visages anonymes des équipages et des hommes armés, des pêcheurs et des prisonniers, certains visages ressortaient. Ils étaient tous là : Job Simon et son mousse, Cantor, Aristide et Julienne, Yann Le Couennec, Jacques Vignot, le Basque Hernani d'Astiguarza, le comte d'Urville, Barssempuy, le marquis de Villedavray, Enrico Enzi, les quatre gardes espagnols de Peyrac...
Angélique reconnut tout à coup le frère Marc. Il accompagnait un groupe de Français parmi lequel se détachait un homme mis avec soin quoique sans éclat, à l'air autoritaire et madré, et qui considérait la scène avec un mélange d'intérêt et de scepticisme. Il avait salué Villedavray et échangé quelques mots avec lui. Elle saurait plus tard qu'il s'agissait de l'intendant Carlon, ce haut fonctionnaire canadien que Peyrac avait tiré d'un mauvais pas à la rivière Saint-Jean. L'autre était M. de Wauvenart et aussi il y avait Grand Bois et un cartographe de Québec qu'Angélique avait rencontré à Katarunk.
Les yeux d'Ambroisine s'étaient attardés sur certains, connus ou inconnus, mais elle ne bronchait pas. Elle n'avait fait qu'effleurer du regard ceux qui se tenaient en tête des prisonniers dont l'homme au visage pâle et marmoréen. Enfin elle se tourna vers Peyrac, qu'elle affecta seul de voir désormais et dit à mi-voix de façon à n'être entendue que de lui.
– Vous êtes très fort, monsieur de Peyrac. Je commence à comprendre pourquoi vous avez tant d'ennemis et pourquoi ceux-ci veulent avec tant de force votre perte.
Puis plus haut, de sa voix de sirène enjôleuse :
– Que désirez-vous de moi, cher comte, et quel est le but de tout ce rassemblement ? Je suis à votre disposition, mais j'aimerais savoir...
Peyrac s'avança de quelques pas.
– Madame, voici M. Carlon, l'intendant de la Nouvelle-France. Vous connaissez M. de Villedavray, gouverneur de l'Acadie. En présence de ces deux hauts fonctionnaires français je veux vous accuser, madame, de nombreux crimes et malversations commis dans cette région, dans celle de la Baie Française, par vous-même et ces hommes ici présents, agissant sous vos ordres, crimes dont la violence et la noirceur demandent condamnation et réparation devant le tribunal des hommes, sinon celui de Dieu. Je vous accuse entre autres d'avoir causé la perte du navire La Licorne, frété en grande partie aux frais de la Couronne de France, et d'avoir de sang-froid ordonné le massacre de son équipage ainsi que des jeunes femmes destinées au peuplement du Canada et qui se trouvaient à bord, d'avoir causé également la mort d'un jeune seigneur canadien Hubert d'Arpentigny dans le naufrage de sa chaloupe où se trouvait ma femme, d'avoir fait couler par minage le navire l'Asmodée, attentat auquel M. de Villedavray et un grand nombre de personnes n'ont échappé que par miracle, d'avoir enfin, ici même, fait exécuter une jeune fille, d'avoir empoisonné une vieille femme de votre main...
« Sans compter de nombreuses tentatives de meurtres en différents lieux, des actes de piraterie sur nos côtes, etc., la liste est longue... Je m'en tiendrai à ces quelques déclarations précises.
L'intendant Carlon avait écouté avec attention. Son regard allait de Peyrac à la duchesse de Maudribourg.
C'était la première fois qu'il voyait celle-ci, et, certes, quoique prévenu puisqu'il avait été mis au courant à l'avance par Peyrac, on voyait qu'il n'arrivait pas à faire coïncider dans son esprit l'ampleur de tels crimes sordides, avec cette ravissante jeune femme qu'on venait de lui présenter et qui se dressait devant eux, seule, frêle, avec ses longs cheveux noirs flottant au vent, son air d'enfant effrayée. Elle regardait Peyrac, les yeux agrandis, comme s'il était subitement devenu fou, et elle secouait la tête doucement en murmurant :
– Mais que dites-vous ?... Je ne comprends pas.
Et Angélique qui examinait Carlon vit qu'il était en train de se laisser prendre au piège de cette fragilité d'orpheline.
Il avança d'un pas et toussota.
– Êtes-vous bien certain de ce que vous énoncez, comte, fit-il d'un ton abrupt, ça me semble un peu gros !... Comment ? Une seule jeune femme peut-elle accomplir tout cela ?... Où sont ses complices auxquels vous faites allusion ?
– Les voici, dit Peyrac en désignant le groupe des prisonniers en tête desquels se trouvait le Pâle, leur capitaine. Parmi eux il y avait aussi l'homme aux perles de lambi, le Morne, le Borgne, l'Invisible, celui qu'on envoyait en éclaireur se mêler aux populations ou aux équipages parce qu'il ressemblait à n'importe quel matelot et qu'on avait toujours l'impression de l'avoir déjà vu et de le connaître un peu. « Tous triés sur le volet », avait dit Clovis, car choisis par Ambroisine et son frère avec cet instinct sûr de leurs possibilités malfaisantes qui en feraient des alliés habiles, tous attachés à elle secrètement par le don qu'elle leur avait fait, au moins une fois, de son corps de déesse.
On ne les ferait pas trahir. Ils ne sourcillèrent pas lorsque Carlon, désignant Ambroisine, leur cria :
– Connaissez-vous cette femme ?
L'homme pâle posa son regard de pierre sur elle, puis secoua lentement la tête en grommelant.
– Jamais vue.
Il s'exprima d'une telle façon qu'une partie de l'assemblée reçut l'impression d'être la victime d'une monstrueuse erreur.
Carlon fronça les sourcils et fixa Peyrac sans aménité.
– Il me faut des aveux, dit-il, ou des témoins.
– J'en ai un, répondit le comte sans s'émouvoir, et de taille ! Et j'ai eu assez de mal à mettre la main dessus. Il m'a fallu courir jusqu'à Terre-Neuve. Mais le voici.
Chapitre 23
Il fit un signe et un homme d'une cinquantaine d'années se détacha d'un groupe derrière lui et vint se placer devant Carlon. Il était chaussé de gros sabots, et de grossiers vêtements de laine. Cet accoutrement contrastait avec son visage distingué à l'expression douce et bienveillante.
– Je vous présente M. Quentin, Oratorien. Il est monté à bord de La Licorne à titre d'aumônier. Il n'a pas tardé à découvrir le véritable caractère de cette expédition et de la « Bienfaitrice » qui la menait. Elle pensait se l'attacher facilement, mais il repoussa ses avances et comme il en savait trop long, on décida de s'en débarrasser. Il fut jeté à l'eau au large de Terre-Neuve. Heureusement, une barque de pêche l'a recueilli à temps. Les Filles du roi ici présentes ainsi que le capitaine de La Licorne, Job Simon, ne peuvent nier qu'ils reconnaissent en lui l'aumônier qui les a accompagnés une partie du voyage et dont on leur a dit qu'il s'était noyé par accident.
– J'ai sans doute péché par naïveté, déclara l'Oratorien s'adressant à Carlon. M'apercevant dès le début de la déplorable moralité qui régnait à bord de La Licorne, du fait de cette femme, j'ai cru qu'il suffirait que je lui en fasse remontrance pour que tout rentre dans l'ordre. Mais je m'attaquais à très forte partie. Je me suis trouvé moi-même en but à ses assauts et tous les jours c'était une lutte incessante à la fois pour garder l'honnêteté religieuse à laquelle je me dois par mes promesses ecclésiastiques et préserver les âmes innocentes tombées en son pouvoir. Croyez, monsieur l'intendant, que quand de telles choses arrivent sur un navire de quelques toises qu'on ne peut fuir, c'est très... embarrassant.
– Voulez-vous dire que Mme de Maudribourg vous proposait d'être... son amant ? interrogea Carlon d'un ton dubitatif.
Apparemment, la chose l'amusait et il n'y croyait pas.
Ambroisine s'écria sur un ton désespéré.
– Monsieur l'intendant, je ne sais pas si cet homme a été jeté à la mer ou s'il s'y est jeté lui-même, mais ce dont je me suis aperçue dès les premiers temps c'est lui qui était fou, et au contraire c'est moi qui ai eu toutes les peines du monde à échapper à ses tentatives lubriques...
– Mensonges ! cria une voix.
Et le frère Marc sauta dans le cercle.
– M. Quentin n'a pas été le seul ecclésiastique que Mme de Maudribourg a essayé d'induire en tentation. Je peux en témoigner, car moi aussi j'ai été une de ses victimes.
– Vous, c'est plus compréhensible, marmotta l'intendant en regardant le beau visage du jeune Récollet.
Il commençait à être un peu dépassé.
– Si je comprends bien, des hommes de l'équipage de La Licorne ont jeté M. Quentin à la mer ?... Alors le capitaine Job Simon est complice aussi.
Le vieux Simon poussa un cri sauvage.
– C'est pas mes hommes qui ont fait le coup, beugla-t-il en s'élançant, ce sont ces trois salauds qu'elle m'avait forcé à embarquer avec nous, au Havre. Oui, je suis un grand c... Elle me tenait. Je savais qu'on n'allait pas à Québec mais à Gouldsboro, je savais qu'il ne fallait pas le dire, je savais que c'était une putain et une garce, et j'ai su qu'ils avaient assassiné l'aumônier, mais ce que je ne savais pas...
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