Le père Jésuite parut surpris et presque contrarié.
– Je croyais que Mme de Maudribourg avait quitté Gouldsboro...
Angélique donna quelques explications assez confuses.
– Et les Filles du roi, où sont-elles ?
– À Port-Royal.
– Ne reviendront-elles pas, elles aussi ? Je croyais qu'elles devaient se marier avec certains habitants de Gouldsboro ?
– N'avez-vous pas fortement déconseillé ces mariages ? demanda Angélique, étonnée.
– Moi, fit-il en fronçant les sourcils et en prenant son air hautain. Pourquoi me serais-je mêlé de cette affaire ?...
– Mais je croyais... Mme de Maudribourg m'a dit... Après tout, peut-être a-t-elle mal compris votre opinion à ce sujet ?...
– Peut-être !
Il lui jeta un regard pénétrant et parut sur le point de parler. Mais il se tut.
– Vous aviez demandé à me voir ? interrogea Angélique.
Il se secoua, comme jugeant inopportunes les pensées qui le tourmentaient.
– Oui... je voulais vous présenter mes civilités. Je quitte cette région demain à l'aube.
– Vous partez ?...
Elle s'étonnait d'en être affectée. La peur à nouveau, la peur irraisonnée dressait en elle sa tête vipérine.
– Joindrez-vous le père d'Orgeval ?
– Pas avant plusieurs semaines. Mais je dois lui faire porter plus directement un message.
– Parlerez-vous pour nous ?
Il eut un sourire légèrement ironique.
– C'est donc cela qui vous intéresse ?
Puis il redevint grave, et même sombre.
– Ne comptez pas trop sur mon intervention, fit-il franchement. Je hais ces hérétiques que vous protégez, j'exècre cette engeance orgueilleuse qui a osé altérer les paroles du Christ pour mieux écarter l'homme de son salut et l'égarer dans des chemins pervers.
– Mais nous, Merwin, vous ne nous haïssez point ?
Elle le regardait de ses prunelles ferventes qui voulaient provoquer son indulgence.
« Moi... vous ne me haïssez pas ?... », suppliait ce regard.
Il consentit à sourire de nouveau, mais secoua la tête.
– Sachez que je ne saurais soutenir, vraiment, ceux qui soutiennent les suppôts de Satan.
– Mais vous pouvez suggérer au père d'Orgeval de nous épargner.
– C'est un homme entier et qui ne connaît que des buts précis et définis.
– Vous essaierez...
Elle eût voulu qu'il faiblît. Garder au moins l'espoir d'une semi-promesse, la quasi-certitude d'avoir touché ce cœur d'airain. Mais il ne bronchait pas.
– Alors, au moins, quand vous le verrez, demandez-lui quelque chose de ma part, décida-t-elle. Cela, il ne peut me le refuser, même si je suis sa pire ennemie.
– Quoi donc ?
– Le secret de fabrication de ses bougies vertes ! Personne n'a pu encore me renseigner.
Le père de Vernon éclata de rire.
– Vous êtes désarmante, dit-il. Soit ! Je lui présentai votre requête.
Et il lui tendit la main comme pour sceller une alliance. Là, encore, il n'agit pas comme un Jésuite ordinaire. Mais en homme de mer, en franc compagnon, qui ne veut pas parler, mais traduit dans un geste un sentiment profond.
Et elle aussi serra avec ferveur cette main aristocrate, que le maniement des voiles avait rendue caisse et brune. Une pensée l'effleura « Il ne faut pas qu'il parte, s'il part, jamais... jamais je ne le reverrai... ».
Un vol d'oiseaux criards répandit une ombre sur la plage et la même ombre parut voiler le cœur d'Angélique et l'oppressait. Il lui sembla qu'il allait se passer quelque chose d'épouvantable. Le Destin était là et s'apprêtait à frapper. Le Destin ! Il lui sembla le découvrir tout à coup derrière Jack Merwin. L'effroi qu'il lut dans ses yeux le fit se retrouver vivement. Derrière lui, à quelques pas, le révérend Thomas Patridge se tenait immobile.
Il avait la pesanteur d'un monument de pierre. Seuls ses yeux injectés de sang bougeaient, roulant et jetant des éclairs.
Le père de Vernon eut une petite grimace.
– Bienvenue, pasteur, fit-il en anglais.
Le révérend ne parut pas l'entendre. Il avait dépassé de beaucoup les frontières de la hargne chronique qui formait la base de son caractère. Sa face balafrée, couleur pourpre, aubergine, trahissait une fureur telle qu'elle ne pouvait plus s'exprimer par des mots.
– Suppôt du Diable ! gronda-t-il enfin en s'approchant du Jésuite. Ainsi vous êtes arrivé à vos fins. Vous trahissez l'asile sacré, l'honneur de l'hospitalité.
– Que grommelez-vous là, vieux fou ! Suppôt du Diable vous-même !
– Hypocrite ! Ne croyez pas qu'il sera si facile de nous livrer à Québec. Je me suis battu contre les Indiens pour défendre mes ouailles. Je me battrai contre vous.
Son poing massif se détendit. Il frappa Merwin en pleine race.
– ... Meurs, Satan ! hurla-t-il.
Le sang jaillit, coula du nez sur la bouche, puis sur le rabat blanc du prêtre. Patridge le frappa encore à l'estomac. Il allait frapper une troisième fois lorsque le Jésuite réagit et, sautant en arrière, lui envoya son pied dans le menton. Les dents du furieux s'entrechoquèrent.
– Toi aussi, meurs, Satan ! cria-t-il.
Et ils s'empoignèrent avec une fureur démente.
L'un frappait des poings, l'autre évitait les coups par des prises qui risquaient de briser les os.
En un clin d'œil, un cercle se forma autour d'eux. Les spectateurs demeuraient bouche bée, pétrifiés, incapables d'intervenir, tant la violence meurtrière et la haine flambaient.
Si promptement avait éclaté leur querelle qu'Angélique comprenait à peine ce qui se passait. Les piaillements assourdissants des oiseaux qui les survolaient soudain dans un tourbillon infernal, couvrant du bruit de leurs ailes battantes et de leurs cris celui des coups et des insultes échangés, des gémissements et des souffles haletants, embrouillaient le sentiment des spectateurs accourus, donnant à cette lutte de mort ; aspect irréel d'un cauchemar.
Lorsqu'ils tombèrent, enlacés dans une étreinte infernale, quelques-uns s'approchèrent mais s'arrêtèrent frappés d'impuissance, devant cette volonté farouche de s'exterminer qui animait ces deux êtres d'une force trop hors du commun pour que quiconque pût s'interposer. Angélique enfin se jeta vers eux, les adjurant de se calmer, de se séparer. Elle faillit être renversée par un brusque soubresaut du pasteur qui, se dégageant d'une prise mortelle, envoya un terrible coup de genoux à son adversaire. Le Jésuite reçut le coup dans la région du foie et poussa un cri rauque.
Son bras, comme une tenaille, saisit aux épaules Anglais dont la face était presque noire sous l'effet de la congestion, tandis que son autre main levée s'abattait du tranchant, comme une faux, à la naissance de la nuque.
Angélique criait de toutes ses forces pour essayer de dominer le bruit infernal des oiseaux.
– Allez chercher Colin Paturel ! Lui seul peut les séparer ! Vite ! Vite ! Ils s'entretuent !
Elle se jeta au-devant de Colin Paturel qui arrivait à grands pas.
– Vite, Colin, je t'en supplie ! Ils se battent à mort !
– Qui cela ?
– Le pasteur et le Jésuite !
Colin s'élança et un peu rudement fendit le cercle des badauds. Mais un silence brutal régnait tout à coup.
Un peu plus loin la troupe bruyante des mouettes et des cormorans venait de s'abattre sur les rochers, marchant à pas comptés. Et dans ce silence, une vague languide se déploya avec un bruit de soie.
Horrifiés, les hommes contemplaient sans pouvoir souffler mot les deux corps affalés, comme des pantins brisés, sur le sable.
– Il lui a cassé la nuque, dit quelqu'un.
– Il lui a fait éclater l'intérieur, dit un autre.
Les yeux fixes et exorbités, le pasteur était mort. Son ennemi bougeait encore. Angélique se laissa tomber à genoux près du père de Vernon. Elle souleva les paupières cireuses. La voyait-il encore ? Les prunelles devenaient pâles, elles avaient un reflet métallique et aveugle.
– Père ! Mon père ! dit-elle, me voyez-vous ? M'entendez-vous ?
Il la fixa aveuglément, puis dit d'une voix éteinte :
– La lettre... pour Orgeval... Il ne faut pas qu'elle...
Un hoquet l'interrompit. Un râle s'échappa quelques instants de sa gorge et il succomba.
Un long moment s'écoula avant que Colin ne se penchât à nouveau vers les deux corps terrassés.
Angélique essayait d'expliquer d'une voix tremblante et hachée.
– Je n'ai rien compris à ce qui est arrivé. Tout à coup le pasteur était là, hors de lui, et il a frappé le père... Certes, ils ont toujours été ennemis... Sans cesse, quand nous voyagions du côté de Casco, ils étaient sur le point d'en venir aux mains...
– C'est un affreux malheur ! dit Colin.
Il sépara les deux corps, les étendit l'un près de l'autre, tous deux grands et puissants dans leurs noirs vêtements ecclésiastiques. Il leur ferma les yeux et réclama deux mouchoirs. Des femmes dénouèrent leurs foulards et il en voila les faces tuméfiées.
– Qui peut dire les prières des morts pour celui-là ? interrogea-t-il en désignant le révérend.
Le pasteur Beaucaire, très pâle, s'avança. Il récita les quelques paroles importantes de l'office des morts auxquelles les protestants présents répondirent à mi-voix.
– Et pour celui-ci ?
– Moi, balbutia le jeune père capucin, le frère Marc, qui se trouvait encore à Gouldsboro.
Fort ému, il s'embrouilla dans son latin, ses formules et ses signes de croix. Le grand Jésuite Merwin eût souri de pitié.
– Des hommes pour les porter !
Quatre hommes s'avancèrent, mais il insista.
– Plus
– Plus, ils sont lourds !...
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