Shamir pensa que sa seule chance était de faire un prusik et Suzie comprit ce qu'il voulait accomplir en le voyant attraper l'une des cordelettes qui pendaient à son baudrier. Le prusik est un nœud autobloquant. Tant qu'il est hors tension, il coulisse. On l'accroche à un mousqueton, on le serre et on se hisse dessus.
La vision de Shamir devenait floue, ses gestes étaient malhabiles. Alors qu'il entourait la cordelette autour de la corde principale, elle lui glissa entre les doigts et fila vers le fond de la crevasse.
Il releva la tête et jeta un regard à Suzie en haussant les épaules.
Et la voyant ainsi, suspendue dans le vide au-dessus de lui, il commença à défaire une des sangles de son sac à dos. Il le laissa glisser sur son épaule et d'un geste d'une minutie exemplaire en sortit le canif qu'il rangeait toujours dans la poche supérieure.
– Ne fais pas ça, Shamir ! implora Suzie.
Elle haletait et pleurait en le voyant ciseler la seconde lanière de son sac.
– Calme-toi, nous sommes trop lourds pour remonter, souffla-t-il.
– On va y arriver, je te le jure. Laisse-moi le temps de reprendre un appui, je vais te hisser, supplia-t-elle.
Shamir coupa la sangle et tous deux entendirent l'écho du sac dans sa dégringolade vers le fond de la crevasse. Puis, ce fut le silence que seuls leurs souffles courts venaient interrompre.
– Tu comptais vraiment me demander ma main une fois au sommet ? questionna Shamir en relevant la tête.
– Je comptais te convaincre de me demander la mienne, répondit Suzie. Et c'est ce que tu feras.
– Nous devrions échanger nos vœux maintenant, dit-il avec un sourire triste.
– Là-haut, lorsque nous serons sortis, pas avant.
– Suzie, tu veux bien de moi pour époux ?
– Tais-toi Shamir, je t'en supplie, tais-toi.
Et sans jamais cesser de la regarder, il ajouta :
– Je t'aime. Je suis tombé amoureux de toi le jour où tu as frappé à ma porte et cet amour n'a cessé de grandir. J'aimerais pouvoir embrasser la mariée, mais tu es un peu trop loin.
Shamir posa un baiser sur son gant qu'il souffla dans sa direction. Puis, d'un geste sec et précis, il trancha la corde qui le retenait à elle.
3.
Lorsque Shamir avait disparu au fond de la crevasse, Suzie avait hurlé à en perdre la voix. Elle n'avait pas entendu le bruit sourd de son corps se fracassant sur la glace. Elle était restée suspendue, immobile dans le silence et l'obscurité, attendant que le froid l'emporte à son tour.
Puis, elle avait songé que s'il avait donné sa vie pour sauver la sienne, il lui en voudrait pour l'éternité que son sacrifice eût été vain.
Elle se décida à rallumer sa frontale, releva la tête vers le haut du cratère, prit appui sur ses jambes et planta ses crampons.
Chaque fois qu'ils mordaient la glace, elle entendait les crépitements de la neige qui filait vers le fond ; chaque fois, elle songeait que cette neige irait recouvrir le corps de Shamir.
Grimper dans la pénombre, les yeux noyés de larmes, grimper sans relâche et serrer les dents. Écouter les conseils qu'il lui prodiguait, entendre encore le timbre de sa voix, entendre battre son cœur, sentir sa peau quand il se collait à la sienne dans la moiteur du lit. Sentir sa langue dans sa bouche, sur ses seins, sur son ventre et dans la tiédeur de son sexe. Sentir ses mains qui la poussaient de l'avant et la ramenaient vers lui, sentir ses mains et continuer de grimper vers le ciel. Grimper des heures durant, sans jamais renoncer, sortir de cet enfer blanc.
À 3 heures du matin, les doigts de Suzie s'agrippèrent aux lèvres du gouffre qui les avait engloutis. Elle se hissa jusqu'à ce que son corps entier en fût extrait. Et lorsque roulant sur le dos, elle vit enfin le ciel étoilé, elle écarta bras et jambes et poussa un cri animal qui ricocha sur les faces argentées du cirque glaciaire qui l'entourait.
Autour d'elle les sommets avaient des reflets métalliques. Elle distinguait les cimes, leurs cols ourlés de vires enneigées. Le vent remontait en sifflant des abîmes avant de s'engouffrer dans les orgues de glace qui ornent les versants. Au loin, un éboulement se produisit dans un bruit de souffle. Lorsque les pierres percutaient la roche graniteuse, elles entraînaient dans leur course une gerbe d'étincelles. Suzie crut se trouver dans un autre monde. Elle était sortie du néant, pour renaître sur une terre immaculée. Mais dans ce monde, Shamir n'existait plus.
*
Il l'avait avertie : « Une fois en haut, nous n'aurons accompli que la première partie de l'exploit. Il faudra encore redescendre. »
Le temps était compté. Sa combinaison avait souffert autant qu'elle. Suzie ressentit les premières morsures du froid à la taille, aux mollets. Pire, elle se rendit compte qu'elle ne sentait plus ses doigts. Elle se releva, attrapa son sac à dos et étudia attentivement sa route. Mais avant de partir, Suzie s'agenouilla au bord de la crevasse. Elle dirigea son regard vers le sommet du mont Blanc, injuria la montagne et lui promit de revenir un jour lui reprendre Shamir.
*
Au cours de la descente, son corps ne lui appartenait plus. Elle avançait comme une somnambule à travers la nuit. Et la montagne n'avait pas fini de lui faire payer son défi.
Le vent redoubla de violence. Suzie avançait dans le blanc total, sans rien y voir. À chaque pas, elle entendait les craquements sinistres du glacier.
Épuisée, elle se réfugia à la nuit tombée dans le creux d'un rocher. Bien qu'elle l'eût protégée en l'enfouissant dans la poche de son blouson, sa main droite la faisait terriblement souffrir. Elle ôta son écharpe, et se fabriqua un gant de fortune, se maudissant en constatant la noirceur des engelures qui avaient gagné ses phalanges. Elle rouvrit son sac à dos, cala le petit réchaud sur une pierre et décida d'en consommer les derniers reliquats de gaz pour faire fondre un peu de glace et se désaltérer. À la lumière d'une flamme vacillante, elle saisit la pochette en cuir qui avait coûté la vie à Shamir et se décida à en examiner le contenu.
Elle contenait une lettre scellée dans une enveloppe en plastique qu'elle se garda bien de défaire pour ne pas l'endommager, la photo délavée d'une femme, et une clé rouge. Elle referma précautionneusement la pochette et la remit sous sa combinaison.
Aux premières heures du jour, Suzie reprit sa marche. Le ciel était clair. Elle titubait, tombait sans cesse, se relevait chaque fois.
Les secouristes la trouvèrent allongée dans une anfractuosité de la moraine, à demi consciente. Ses joues étaient brûlées par la glace, le sang avait noirci les doigts de sa main dégantée, mais ce qui frappa le guide de montagne qui l'avait découverte, ce fut son regard. Ses yeux reflétaient le drame qui s'était déroulé.
4.
Le corbillard roulait au pas, précédant trois berlines aux vitres teintées. Simon, assis à la droite du chauffeur, regardait fixement la route.
Le cortège entra dans le cimetière, louvoya dans les allées jusqu'au haut de la colline et alla se ranger le long du trottoir.
Les employés des pompes funèbres tirèrent le cercueil hors du fourgon et l'installèrent sur des tréteaux à côté de la tombe fraîchement creusée. Ils disposèrent deux couronnes de fleurs sur son couvercle. Sur l'une était inscrit « À mon meilleur ami », sur l'autre, offerte par le syndicat de la presse, on pouvait lire « À notre cher collègue qui a donné sa vie en exerçant son métier ».
À une dizaine de mètres de là, un reporter d'une chaîne de télévision locale se tenait en retrait, caméra aux pieds, attendant que l'inhumation commence pour tourner quelques images.
Simon fut le premier à prendre la parole, pour dire que le défunt et lui avaient été comme des frères, que derrière le journaliste entêté et si souvent bourru se cachait un homme généreux, parfois drôle. Andrew n'avait pas mérité de mourir si jeune. Il lui restait encore tant de choses à accomplir, un tel gâchis était insupportable.
Simon dut s'interrompre pour retenir un sanglot, il s'essuya les yeux et conclut que les meilleurs partaient toujours en premier.
Olivia Stern, rédactrice en chef au New York Times, s'avança à son tour et, la mine défaite, relata les circonstances tragiques dans lesquelles Andrew Stilman avait perdu la vie.
Journaliste reporter émérite, il était parti traquer en Argentine un ancien criminel de guerre. Mais de retour à New York, après avoir accompli courageusement sa mission, Andrew Stilman avait été assassiné en faisant son footing le long de l'Hudson River, preuve qu'on ne court jamais assez vite quand la mort vous poursuit. Un acte odieux, commis pour étouffer la vérité. Une sordide vengeance perpétrée par la fille du monstre qu'Andrew avait confondu. En s'attaquant à Stilman, c'est à la liberté de la presse que sa meurtrière s'en était prise et son geste s'inscrivait dans la continuité des barbaries commises jadis par son géniteur. Mais avant de sombrer dans un profond coma dont il n'était jamais sorti, Andrew Stilman avait réussi à livrer le nom de son assassin aux ambulanciers. La patrie américaine ne laisserait pas impuni le meurtre de l'un de ses fils. Une demande d'extradition était en cours auprès des autorités argentines. « Justice sera faite ! » avait clamé Olivia Stern.
Puis elle avait posé ses mains sur le cercueil et levé ses yeux vers le ciel avant de déclarer solennellement : « Andrew Stilman était un homme de convictions, il a voué sa vie à son métier, à notre profession, ultime rempart de nos démocraties. Andrew Stilman, tu es tombé sur ce rempart comme un soldat au champ d'honneur, nous ne t'oublierons jamais. Dès demain, la salle B des archives du journal, celle qui se trouve au premier sous-sol à droite en sortant des ascenseurs, avait-elle ajouté en jetant un regard complice au directeur des ressources humaines, sera rebaptisée à ta mémoire. Elle ne sera plus la salle d'archives B, mais portera le nom de “salle Andrew Stilman”. Nous ne t'oublierons pas ! » avait-elle martelé.
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