Puis, quand la dame se fut retirée :

— Si je me souviens bien de vos propos lorsque j’ai été victime de ce petit malaise, vous me parliez d’une chose dont Monsieur de Fersen aurait dû m’entretenir touchant Mme de La Motte ?

— Oui, Madame. Et je déplore qu’il ne l’ait point fait car il s’agissait d’une chose grave… d’un vol !

— D’un vol ? Mon Dieu !

— D’un vol commis dans cette chambre même, le soir de la grande fête donnée par Leurs Majestés en l’honneur du roi Gustave de Suède… et vraisemblablement dans ce secrétaire, ajouta-t-il en se détournant légèrement pour désigner un petit meuble de bois précieux qu’il avait repéré en entrant.

— Dans ce meuble ? Mais c’est impossible ! Il est toujours fermé à clef et la clef ne me quitte pas !

— Je n’en doute pas mais si la Reine veut se convaincre de la possibilité d’ouvrir sans sa permission, qu’elle demande donc à Madame de La Motte de lui remettre la fausse clef qu’elle a fait faire d’après une empreinte à la cire. C’est une opération assez simple.

Et comme Marie-Antoinette restait sans voix, il lui fit le récit scrupuleux de ce qui s’était passé dans les jardins de Trianon la nuit de la fête.

À mesure que le récit avançait, il pouvait voir s’assombrir le front de la Reine et se crisper ses belles mains mais, à l’expression de colère et de dégoût qui se peignait sur son visage, il comprenait qu’elle ne mettait plus en doute aucune de ses paroles.

— Cette lettre volée, dit-elle enfin d’une voix altérée, l’avez-vous lue ?

Tournemine hésita un instant, apitoyé par la détresse qu’il devinait chez cette femme jeune et belle, à qui la vie avait tout donné, et fut tenté de lui mentir. Mais c’était impossible car le moindre mensonge, il le sentait, pourrait faire renaître instantanément le doute.

— Oui, Madame, dit-il doucement, sinon comment aurais-je pu savoir à qui je devais la rendre ? Mais j’ai déjà oublié ce qu’elle contenait et, en tout cas, je peux jurer à Votre Majesté que le comte de Provence, lui, n’a pas eu le temps d’y jeter seulement les yeux.

Un brusque sourire vint étirer les lèvres blanches de la Reine.

— Ainsi, vous avez osé attaquer Monsieur, l’assommer, le jeter à terre ? Savez-vous que c’est un crime de lèse-majesté qui pourrait vous valoir d’être tiré à quatre chevaux en place de Grève ?

— Je suis Garde du Corps de Leurs Majestés… pas de Monsieur et mon devoir me commande d’attaquer quiconque, fût-il roi, fût-il pape, tenterait de s’en prendre aux personnes royales qui me sont confiées. Cela dit, que Votre Majesté me fasse arrêter si elle le désire…

— À cause du comte de Provence ? Vous plaisantez, mon ami ! Vos façons d’Amérique ont du bon, seigneur Gerfaut, et la Reine vous doit bien des mercis. Ce que je n’arrive pas à comprendre c’est pourquoi Monsieur de Fersen ne m’a rien dit. Il est vrai que je l’ai vu à peine avant son départ et uniquement en présence du comte de Haga, mais il aurait pu m’en écrire. Que vous a-t-il dit quand vous lui avez rendu la lettre ?

Le visage hâlé du jeune homme vira au rouge brique. Cela n’allait pas être facile de raconter à la Reine qu’il avait poché un œil à son chevalier servant…

— Je crains que la Reine n’apprécie guère la suite de mon récit, fit-il avec une grimace. Elle me pardonnera plus facilement d’avoir attaqué Monsieur que d’avoir assommé Fersen…

— Comment ?… Assommé, dites-vous ?

— Oui, Madame. Et je n’ai malheureusement pas pu lui en demander pardon car tout de suite après je me suis vu dans la pénible obligation d’embrocher Monsieur de Lauzun.

— Oh ! pour celui-là, je vous l’abandonne… Qu’avez-vous dit ? Embroché Lauzun ? C’est de vous la blessure qui le tient enfermé chez lui ?

— En effet, Madame. Que Votre Majesté me pardonne mais je ne suis pas certain de le regretter.

Elle eut un mouvement d’épaules plein de lassitude.

— Moi non plus, chevalier ! Les rapports de police ne sont que trop clairs au sujet des fanfaronnades de Monsieur de Lauzun. Il n’est pas de pire ennemi, voyez-vous, qu’un ami qui se croit offensé. On me rapporte des quatrains, des couplets… C’est immonde ! Mais revenons à vous et dites-moi à présent ce qui s’est passé entre vous et Monsieur de Fersen.

De toute évidence la pensée de Fersen était la seule qui fût capable de chasser les chagrins de Marie-Antoinette. Gilles s’exécuta brièvement mais avec, cette fois, la satisfaction d’entendre rire la Reine.

— Voilà donc la raison pour laquelle il ne se montrait plus les derniers jours ? Un œil poché ! Mon Dieu ! Est-il coquet ! Mais, j’y pense, vous devez être fort mal ensemble vous et lui ?

— Fort mal, je le crains, Madame. J’en éprouve de la peine car je lui dois beaucoup.

— J’arrangerai cela car sa colère envers vous était injuste. Et puis, il me semble que, si vous devez beaucoup à Monsieur de Fersen, vous le lui avez rendu. En outre, c’est la Reine à présent qui vous doit beaucoup.

— La Reine ne me doit rien. Je suis son serviteur et la joie de la voir sourire constitue la plus belle des récompenses.

Elle hocha la tête avec un mouvement plein de grâce.

— Ne devenez pas courtisan, seigneur Gerfaut, vous me plairiez moins ! Continuez seulement à bien servir le Roi… car c’est à lui n’est-ce pas que va le plus chaud de votre dévouement ? C’est bien normal d’ailleurs.

— J’appartiens au Roi, c’est vrai, mais j’appartiens aussi à la Reine. Pourquoi oserais-je des préférences ?

— Peut-être parce que le Roi est sans mystère… tandis que la Reine a son secret. Un secret que vous possédez, ajouta-t-elle en rougissant légèrement.

Le visage fier du jeune homme s’éclaira d’un sourire.

— Je serais un bien triste sire, Madame, si, mis par le hasard au courant d’une affaire privée concernant une femme, fût-elle reine, j’osais m’en souvenir encore la minute suivante. Le secret des cœurs appartient à Dieu et la Reine est sacrée.

Dans un geste charmant et plein de spontanéité, elle lui tendit sa main.

— Tenez, chevalier, vous êtes un aimable garçon et vous me plaisez infiniment… Puis, comme il mettait genou en terre pour baiser cette royale main, au fait, où en êtes-vous de votre affaire de château familial ? Vous n’êtes jamais venu m’en reparler.

— Cela n’en valait pas la peine. J’en suis toujours au même point, Madame. Mais que la Reine n’en prenne nul souci ; j’espère parvenir un jour prochain à réunir la somme exigée par l’actuel propriétaire.

— Avec la solde d’un Garde du Corps ? C’est la plus forte de toute l’Armée, je le sais, mais tout de même…

— Avec l’aide d’un mien ami, le baron de Batz, actuellement en Espagne. Il est très versé dans les affaires d’argent alors que je n’y connais rien mais je suis de compte à demi avec lui. Puis-je demander à la Reine la permission de me retirer ?

Il devenait nerveux, détestant l’idée de parler argent à cet instant car cela venait trop tôt après une conversation importante. Marie-Antoinette s’en aperçut.

— Allez, Monsieur, dit-elle doucement. La Reine est votre obligée mais la femme entend être votre amie… (Puis, élevant tout à coup la voix, elle appela :) Madame Campan ? Venez !

La femme de chambre apparut instantanément. Gilles, amusé pensa qu’elle devait se tenir juste derrière la porte, toute prête à intervenir au cas où l’insupportable militaire qu’il était oserait encore tourmenter sa maîtresse. Elle fit une petite révérence.

— Majesté ?

— Regardez bien ce jeune homme, ma bonne Campan, mais regardez-le avec sympathie. Il se nomme le chevalier de Tournemine et il aura désormais le droit de m’approcher en tout lieu et en toutes circonstances. Vous donnerez son nom aux portes. De plus voici un ordre formel : lorsque Madame de La Motte se présentera, aujourd’hui ou demain, vous me l’amènerez sans rien lui dire ; mais, ensuite, vous veillerez à ce qu’on ne lui permette plus jamais de franchir les grilles de mes domaines. C’est bien compris ?

La figure de Madame Campan s’illumina et elle fit bénéficier Gilles de la fin de son sourire.

— Si c’est compris ? Je crois bien… et avec quelle joie !

Une joie qui en disait long sur la sympathie que lui inspirait la séduisante comtesse. Elle était même si contente qu’elle raccompagna Gilles jusqu’au perron du château, peut-être pour se faire pardonner son accueil plutôt frais et attendit même qu’il se fût mis en selle pour lui lancer :

— Si c’est pour nous apporter toujours d’aussi bonnes nouvelles, revenez souvent, chevalier, nous serons toujours extrêmement heureuses de vous voir !

— Je ferai de mon mieux, Madame !

Et, persuadé d’avoir mis momentanément la Reine à l’abri des machinations de son beau-frère, il s’éloigna, le cœur content…



1. C’est actuellement le Bosquet de la Reine car elle affectionnait cette partie du parc.

TROISIÈME PARTIE

TEMPÊTE SUR VERSAILLES

1784-1785

CHAPITRE XII

LA MAISON DE MONSIEUR BEAUSIRE

Le billet, écrit sur papier rose et coquettement plié, était charmant. Il avait un air innocent et juvénile. Cependant son contenu avait de quoi faire réfléchir.

« Si vous souhaitez recevoir des nouvelles d’une belle jeune fille rousse, priez M. Lecoulteux de la Noraye, votre ami, de vous conduire à l’une des soirées de jeu qui se tiennent plusieurs fois la semaine dans certaine maison sise au no 10 de la rue Neuve-Saint-Gilles au Marais… »

Pas la moindre signature à ce billet si ce n’est le dessin grossier d’un trèfle à quatre feuilles, symbole de chance. Quant à l’écriture, assez élégante, elle était totalement inconnue du destinataire.