Heureusement, d’ailleurs, la vie mondaine allait se faire plus calme avec la chaleur qui commençait à se faire lourdement sentir. Le niveau de la Seine baissait, amenant des pestilences et, dans le noble faubourg Saint-Germain comme aux alentours de la place Royale, nombreuses étaient les demeures dont les propriétaires fuyaient vers leurs châteaux provinciaux afin d’y trouver un air plus pur et plus salubre. Et la Reine, enfermée dans son cher Trianon avec une poignée d’amis inchangeables, jouait à la fermière sous les ombrages de sa ferme joujou au milieu de ses moutons enrubannés…
Hélas, l’exode de l’été ne se répercutait nullement chez les Gardes du Corps puisque le Roi, lui, ne bougeait jamais de Versailles et la tentative de Tournemine d’obtenir une permission afin d’aller explorer à son aise la région bordelaise aboutit à un échec. Le comte de Vassy, son chef direct, lui fit entendre clairement qu’il serait mal vu en demandant déjà à s’éloigner après si peu de temps de présence au corps. Force lui était donc de demeurer, pieds et poings liés à sa consigne, ce qui n’arrangea nullement son humeur dans les jours qui suivirent.
À tout hasard et dans l’espoir de glaner quelque renseignement, il était retourné rue Saint-Gilles, bien décidé cette fois à entrer dans la maison où Judith était venue et à y affronter la voleuse de lettres royales. Mais la maison, aveuglée par ses volets, était muette, la comtesse absente et, comme le lui apprit le savetier voisin, « partie avec tout son monde pour la campagne… ».
Pourtant, parmi ses camarades de la Compagnie Écossaise, le chevalier avait lié sympathie avec un jeune porte-étendard, Paul de Neyrac, originaire de Guyenne qui avait, lui, obtenu cette bienheureuse permission pour se rendre auprès de son père à Bordeaux. Garçon aimable, sentimental et grand lecteur de romans de chevalerie. Neyrac compatit de tout son cœur aux malheurs de Tournemine qui d’ailleurs ne lui en avait appris que ce qu’il jugeait utile. Il jura d’aider son camarade à retrouver sa fiancée, tout au moins dans la mesure de ses moyens.
Un soir des tout premiers jours du mois d’août, les deux jeunes gens soupaient ensemble au « Juste 1 » où Gilles avait tenu à inviter son camarade qui prenait le lendemain la malle-poste pour Bordeaux et devait coucher à l’hôtel.
Tout le jour la chaleur avait été aux limites du supportable mais, avec la nuit, un vent léger s’était levé, apportant une bienfaisante fraîcheur dont le chevalier décida de profiter et, en quittant l’hôtel, il se mit en devoir de rentrer chez lui à pied. Son humeur noire s’accommodait depuis quelques soirs de ces lentes promenades au long des rues désertes en respirant l’odeur des jardins fraîchement arrosés et en écoutant la chanson des fontaines. Il n’avait même pas envie de s’enivrer comme il lui était arrivé bien souvent de le faire lorsque sa coupe d’impatience et d’ennui débordait.
Ce qui lui aurait apporté le plus de soulagement, c’eût été une bonne bagarre mais si, parfois, au cours de ces marches nocturnes, il avait eu l’impression bizarre d’être suivi il n’avait jamais pu en avoir la confirmation. Ce ne pouvait être d’ailleurs que le fruit de son imagination car il ne voyait pas bien qui pouvait s’intéresser d’assez près à ses faits et gestes.
Il avait fait quelques pas hors du porche du « Juste » lorsqu’il vit surgir devant lui deux femmes étroitement voilées en dépit de la température encore élevée. Il s’écarta pour leur laisser le passage mais aussitôt l’une d’elles s’évanouit dans l’ombre d’une porte tandis que l’autre, posant sa main gantée sur le bras du jeune homme, l’obligeait à s’arrêter et, d’une voix mal assurée, lui demandait de l’accompagner.
La misogynie toute neuve de Gilles qui, en fait de femmes, ne tolérait plus alors que Mlle Marjon, se réveilla et il marmotta sans trop d’amabilité :
— Croyez à mes regrets, Madame, mais je suis fort pressé. Je n’ai pas le temps…
— Un homme de votre aspect, de votre âge et de votre nom a toujours le temps pour une femme… que l’on veut bien dire jolie, fit l’inconnue dont la voix s’était raffermie.
— C’est selon !…
— Vous n’êtes guère galant, Monsieur de Tournemine, et je crains que l’on ne m’ait trompée sur vous.
— Qui est « on » ? Et d’où savez-vous mon nom ?
Cette fois la femme au voile couleur de nuit se mit à rire.
— Vous êtes aussi curieux que peu aimable. Alors, c’est dit : vous ne voulez pas m’accompagner ? Nous n’irions pas si loin : rue de l’Orangerie simplement… Prenez que j’ai peur d’errer seule dans les rues la nuit !
— Vous étiez deux si j’ai bien vu. Qu’avez-vous fait de votre compagne ?
— Ma compagne est arrivée à destination. Moi, j’habite plus loin…
À moins de s’installer résolument dans l’attitude d’un goujat, il était impossible de refuser. Et puis la curiosité du jeune homme commençait à s’éveiller. Qui pouvait être cette femme ? Elle le connaissait mais rien dans sa personne ou dans sa voix n’éveillait ses souvenirs. Une chose était certaine : ce n’était pas une des nombreuses prostituées qui cherchaient fortune dans les auberges ou autour des casernes de Versailles : la tournure était élégante, le port de tête avait de la noblesse et la voix était cultivée, distinguée même. Quant au visage il était parfaitement invisible sous l’épais voile sombre qui recouvrait toute la tête.
S’inclinant courtoisement, Tournemine offrit son bras sur lequel la dame appuya une main légère et l’on se mit en marche en direction des abords du château. On fit quelques pas en silence sous le ciel criblé d’étoiles. La dame dégageait un agréable parfum de roses fraîches.
— Puisque j’ai accepté de vous suivre, pourquoi n’ôtez-vous pas ce voile ? Vous devez mourir de chaleur…
— Le temps n’est pas encore venu de l’enlever. En outre, la chaleur, même très forte, ne m’a jamais incommodée.
Pour mieux l’en persuader, elle se rapprocha de lui au point de s’appuyer à son épaule avec un abandon plein de promesses.
— À quoi rime cette comédie ? fit-il avec irritation. Que voulez-vous de moi, à la fin ?
— Profiter avec vous de cette nuit si belle… et vous plaire, si je puis !…
— Je n’en vaux pas la peine. Et puis, c’est difficile : on ne me plaît plus !
— Vous êtes bien jeune pour être déjà blasé ! N’aimez-vous pas les femmes ?
— J’aime une femme et elle vaut toutes les autres ! Je ne veux et ne désire qu’elle !
— Elle a de la chance. Mais il ne faut pas dire : fontaine je ne boirai pas de ton eau ! Je n’ai pas encore renoncé à vous plaire, moi ! Nous arrivons, d’ailleurs…
Elle s’arrêtait devant une maison dont la modestie ne correspondait guère à l’élégance de sa tournure et de sa mise. Gilles s’écarta :
— Alors, ma mission est remplie. Vous voici chez vous… et il me reste à vous saluer, Madame.
— Ceci n’est pas ma maison et vous ne me quitterez pas si vite. N’avez-vous aucune envie de voir mon visage ?
— Saurai-je qui vous êtes ?
— Peut-être… si vous me donnez votre parole d’honneur la plus sacrée que vous ne parlerez jamais de cette aventure quand mes traits vous seront connus.
— Est-ce donc une aventure ?
— Pourquoi non ? Vous me plaisez, je vous plairai peut-être… Faites-vous fi des amours de rencontre ? Vous seriez bien le seul de toute l’armée !…
— Je n’ai pas dit cela. Mais vous ne ressemblez pas à ces femmes qui font métier des amours de rencontre…
— Qui a dit que j’en faisais métier ? Disons qu’il s’agit d’un passe-temps. Venez-vous ?…
Elle frappa plusieurs coups rapides à la porte qui s’ouvrit presque aussitôt sur une servante armée d’une chandelle qui, sans un mot, les précéda dans un escalier de bois dépourvu de tapis dont les marches criaient à chaque pas. Les habituelles gravures représentant le Roi et la Reine décoraient des murs qui auraient eu besoin d’une peinture neuve.
La servante, muette, poussa devant le couple la porte d’une chambre blanchie à la chaux dont le principal, et presque le seul meuble, était un large lit abrité sous des rideaux d’indienne à fleurs. Ce lit, tout ouvert, montrait des draps propres De même, sur la table de chevet, un chandelier à trois branches brûlait auprès d’un petit plateau supportant deux verres et une bouteille dans un rafraîchissoir comme si les visiteurs étaient attendus.
Le regard froid du chevalier fit le tour de la pièce, notant au passage chacun de ces détails, et revint se poser sur sa compagne qui semblait avoir fait entrer dans la chambre un petit morceau de la nuit, car sa robe et les voiles qui l’enveloppaient étaient de la couleur exacte du ciel à cette heure. Quant aux étoiles, les yeux qui étincelaient dans les profondeurs des légers tissus pouvaient les remplacer assez bien. Mais sans chercher à découvrir son visage, Gilles alla jusqu’à la fenêtre dont il souleva un instant le rideau pour regarder la rue déserte.
— Vous venez souvent ici ? fit-il d’un ton indifférent.
— Si votre vanité peut y trouver son compte… non, pas très souvent ! Eh bien, chevalier, allez-vous à présent me tourner le dos ? Avez-vous peur de me regarder ?
— Nullement !
Il se retourna, vit qu’elle avait rejeté son voile et la considéra un instant en silence. La femme qu’il découvrait lui était totalement inconnue mais elle n’appartenait certainement pas au commun. Même, par certains côtés elle rappelait un peu Cayetana. Très jeune, vingt-cinq ou vingt-six ans peut-être, l’inconnue possédait elle aussi des yeux noirs, un teint éblouissant et une beauté étrange qui ne pouvait guère laisser indifférent qu’un aveugle. Mais la duchesse d’Albe n’avait pas ce petit nez insolent, typiquement français, cette bouche moqueuse ni, dans les yeux, cette lueur espiègle. Pas plus que ces épais cheveux blond cendré.
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