— Venez donc, mon petit Monsieur, lui dit-il gracieusement. Nous allons servir de témoins à ces Messieurs !…
Derrière lui tout le contenu du restaurant se précipita vers les fenêtres et la porte pour voir ce qui allait se passer.
Arrivé dans la rue, le chevalier lâcha Antraigues si brutalement qu’il l’envoya rouler contre une roue de carrosse puis tira son épée.
— Allons, Monsieur, en garde ! Je sais que vous savez tenir une arme mais j’espère, à mon tour, vous donner une leçon que vous n’oublierez pas.
À moitié étranglé de fureur, le comte voulut se relever mais ne put y parvenir et retomba lourdement avec un gémissement.
— Je ne peux pas ! Maudite brute !… Je crois que vous m’avez cassé la jambe.
— Vraiment ?… Voyons cela !
— Ne me touchez pas ! Je vous interdis de me toucher, entendez-vous ! À moi ! Mes gens !… Quelqu’un ! Mais pas vous !
— Laissez-moi voir ! intervint le Suisse en se penchant sur l’homme étendu. Les fractures, on connaît ça dans nos montagnes !
Avec une étonnante délicatesse de toucher, sa grosse main palpa le membre douloureux.
— Il n’y a pas de doute, c’est cassé ! diagnostiqua-t-il. Il faut un médecin !
— Dans ce cas, dit Tournemine en remettant son épée au fourreau, je me tiens pour satisfait. La leçon est donnée.
— Vous peut-être, mais pas moi ! Je vous retrouverai, Monsieur, je vous jure que je vous retrouverai !
— Je n’y vois aucun inconvénient et vous n’aurez pas loin à aller. Je suis lieutenant en second de la Compagnie Écossaise des Gardes du Corps. On nous trouve en général à Versailles pour peu que l’on s’en donne la peine. À vous revoir, Monsieur ! Mais croyez-moi, suivez le conseil de mon ami Batz : tenez votre langue ! Sinon elle vous jouera encore plus d’un tour !
Et sans plus s’occuper de son adversaire humilié qui continuait à déverser sur lui un torrent d’injures, qui faisait plus d’honneur à son imagination qu’à son éducation, Gilles prit une pièce d’or dans son gousset et la lança à Hue qui accourait avec ses garçons pour ramasser le blessé.
— Tenez, mon ami ! Il était écrit que je ne goûterais pas à votre matelote aujourd’hui… mais je reviendrai un autre jour. Venez-vous, baron ? Je vous propose d’aller achever notre repas dans un endroit tranquille où nous pourrons trouver à la fois un dîner convenable et des dîneurs qui ne s’occupent que de ce qu’il y a dans leur assiette !
— Volontiers ! J’ai un compatriote, près des Tuileries, chez qui l’on mange bien ! Et tranquillement.
Et sur ce, bras dessus, bras dessous, les deux nouveaux amis s’en allèrent tranquillement à la recherche du plat de résistance et de leur dessert.
1. Tant qu’il fut un médecin à la mode, Marat porta particule et chevalière armoriée.
2. C’est actuellement le musée Rodin.
3. Actuel pont de la Concorde, première construction.
4. Le déjeuner de midi s’appelait alors le dîner et se prenait chez les gens élégants entre 2 et 3 heures.
5. Le mot « restaurant » datait d’une vingtaine d’années. « Les restaurateurs, disait le Dictionnaire de Trévoux, sont ceux qui ont l’art de faire de véritables consommés, dits restaurants ou bouillons de prince, et le droit de vendre toutes sortes de crèmes, potages au riz, au vermicelle, œufs frais, macaronis, chapons au gros sel, confitures, compotes et autres mets salubres et délicats »… Jusque-là, on ne trouvait que des « traiteurs » pratiquant la table d’hôtes et le menu unique. Avec le « restaurant » sont venues les tables séparées et la carte.
6. C’est ce docteur Charles que devait épouser plus tard Julie Bouchaud des Hérettes, l’Elvire de Lamartine, celle pour la mort de laquelle il écrivit Le Lac.
CHAPITRE VIII
… ET UNE SOIRÉE QUI NE L’EST PAS MOINS !
La maison de messieurs Boehmer et Bassange, joailliers de la Reine 1, située au numéro 2 de la rue de Vendôme 2 en bordure de l’enclos du Temple et au voisinage d’un jeu de paume appartenant au comte d’Artois, ressemblait un peu à une maison bourgeoise, un peu à un entrepôt et beaucoup à une manière de forteresse. Les bâtiments encadraient une vaste cour où les carrosses des riches clients de la maison pouvaient manœuvrer à l’aise, mais les portes, bardées de fer comme celles d’une prison, étaient capables de soutenir l’assaut d’un bélier et les barreaux qui défendaient les fenêtres étaient de taille à décourager les limes les plus solides. Mais, afin de charmer l’humeur bucolique de l’excellente Madame Boehmer, un attendrissant chèvrefeuille escaladait ses murs et, par les beaux soirs d’été, lui apportait sa douceur et son parfum.
C’est devant cette espèce de sanctuaire que, convenablement restaurés enfin, Tournemine et son nouvel ami Ulrich-August arrivèrent aux environs de cinq heures. Le Suisse avait tenu à escorter le Breton encore novice à Paris dans l’espoir de lui être utile, car il était assez lié avec le plus âgé des deux associés, Charles-Auguste Boehmer, Allemand d’origine et ancien joaillier du roi de Pologne au service duquel feu le baron, son père, avait usé quelques années de sa vie. Ce fut même grâce à lui si l’envoyé de la duchesse d’Albe eut l’honneur d’être reçu sans attendre et en visiteur de marque.
Le valet qui apparut derrière le guichet commença en effet par leur répondre que « ces Messieurs étaient en conférence avec un grand personnage » et avaient fait savoir « qu’ils ne recevraient plus d’autres visiteurs ».
De toute évidence, l’homme n’était pas français mais il était jeune et Winkleried ne l’avait encore jamais vu. À tout hasard il lui aboya aux oreilles, en allemand, deux phrases énergiquement accentuées et qui firent miracle : le garçon plongea dans un profond salut et disparut en disant qu’il « allait voir ».
Un instant plus tard, il revenait, tirait les verrous du portail afin de livrer passage aux cavaliers qui pénétrèrent dans la cour où stationnait un élégant attelage tiré par une paire de chevaux de bonne race mais dont l’aspect fit froncer le sourcil du Breton. La caisse de la voiture était peinte d’un vert sombre discret mais la discrétion s’arrêtait là car les armes d’Espagne soigneusement peintes sur les portières étaient suffisamment révélatrices : le grand personnage en question avait toutes les chances d’être le chevalier d’Ocariz… ou l’ambassadeur lui-même.
— Si ces Messieurs veulent bien me suivre… fit le valet après avoir remis les brides des chevaux à un palefrenier, je vais avoir l’honneur de les introduire dans un petit salon d’attente. Monsieur Boehmer est désolé de les prier de prendre patience jusqu’à ce qu’il en ait fini avec son client.
— Pas trop longtemps ! précisa Winkleried. Je dois rentrer à Versailles…
Mais, en fait, l’attente se réduisit à rien car, tandis que les deux jeunes gens montaient le bel escalier de pierre derrière le dos du laquais, les joailliers, encadrant un personnage en qui Gilles n’eut aucune peine à reconnaître le Consul d’Espagne, commençaient à le descendre.
Le cortège montant se rangea pour laisser passer le cortège descendant et, au passage, Boehmer adressa un salut amical à l’officier helvète.
— Je suis à vous dans l’instant, Monsieur le Baron !
— Prenez votre temps, ami Boehmer, prenez votre temps ! répondit Ulrich-August, tandis que Gilles s’efforçait de ne pas regarder l’Espagnol et de prendre un air indifférent.
— Vous connaissez cet homme ? chuchota le Suisse tandis que le Français et lui reprenaient leur ascension.
— Qui ? Cet étranger ? Ma foi non, mais d’après les armes de sa voiture et la couleur de la figure, je suppose qu’il est espagnol. Pourquoi me demandez-vous cela ?
— Parce qu’il vous a beaucoup regardé, lui !…
— Ah ! Nous nous sommes peut-être rencontrés à la Cour du roi Charles III mais je n’en ai pas gardé le souvenir, fit Gilles hypocritement.
On les introduisit alors dans un beau salon, fort bien meublé mais dont la décoration principale consistait en vitrines renfermant quelques pièces de joaillerie et d’orfèvrerie d’un style un peu lourd peut-être, mais fort belles cependant et qu’Ulrich entreprit d’examiner d’un œil expert.
— Vous vous connaissez en bijoux, mon cher baron ? demanda Gilles amusé de le voir sortir de sa poche une petite lorgnette et la visser sur son œil droit.
— Je me connais en tout ce qui est beau ou bon : les vins, les chevaux… les femmes ! Quant aux bijoux, c’est vrai, je m’y connais un peu : la baronne, meine mutter, en avait beaucoup et de très jolis !
Un instant plus tard Boehmer, habit de velours rouille tendu sur un ventre respectable et cheveux de même nuance, faisait irruption dans le salon et se précipitait vers Winkleried les mains tendues :
— Monsieur le baron ! Quelle joie de vous revoir ! Il me semble qu’il y a un siècle ! Mais prenez donc la peine de vous asseoir… J’espère que vous n’êtes pas venu jusqu’ici ces jours derniers ? Nous étions absents pour affaires, mon associé et moi. Et que puis-je faire pour vous ?
— Pour moi, rien, fit le Suisse tranquillement. Mais pour mon ami, beaucoup ! Il désire acheter votre sacré collier !…
— Mon collier ?… Quel collier ? Tout de même pas le…
— Mais si, mais si, « le »…
— Vous pensez bien, Monsieur, que je ne viens pas acheter pour moi ! coupa Gilles, vexé par la mine effarée du joaillier. Je ne suis, auprès de vous, que l’envoyé de l’une des plus grandes et des plus riches dames de ce temps : Son Excellence, Madame la duchesse d’Albe, ainsi qu’en fait foi la lettre que voici ! ajouta-t-il froidement en tirant de sa poche quelques-uns des papiers que lui avait remis l’intendant Diego. J’ajoute que les fonds nécessaires à l’achat sont déjà déposés à la banque Lecoulteux où ils n’attendent que notre accord pour vous être remis ! Mais je vous en prie, lisez !
"Un Collier pour le Diable" отзывы
Отзывы читателей о книге "Un Collier pour le Diable". Читайте комментарии и мнения людей о произведении.
Понравилась книга? Поделитесь впечатлениями - оставьте Ваш отзыв и расскажите о книге "Un Collier pour le Diable" друзьям в соцсетях.