Cela n’avait pas autrement affecté la belle Aglaé : le poste de dame d’honneur avait des allures de corvée beaucoup trop astreignante et elle tenait à la vie indépendante qu’elle menait car, fille de la chaude Provence, elle portait, sous sa peau douce et dans son sang, tout le brûlant soleil de son pays et ses amants ne se comptaient plus. Ainsi La Fayette, amoureux d’elle depuis longtemps, avait fini par trouver dans ses bras la plus douce et la plus parfumée des récompenses dues aux héros chéris des peuples.
Mais il n’avait pas pour autant obtenu la suprématie car, de cette belle collection d’amants, le fleuron était l’homme qui accompagnait la baronne ce jour-là : le duc Philippe de Chartres que les convives du sieur Hue venaient d’accueillir si chaleureusement.
Naturellement ce fut à qui offrirait sa place, mais le regard du duc avait déjà fait le tour de l’assemblée et venait tout juste de se poser sur les deux officiers qui, très occupés de leurs écrevisses, n’avaient prêté aucune attention à son entrée.
Ce fut vers eux qu’il se tourna.
— Que personne ne se dérange ! s’écria-t-il de la voix traînante et affectée qu’il aimait à prendre quand il était en veine de mauvaise plaisanterie. À Dieu ne plaise que je chasse l’un de mes amis quand il y a ici de bons serviteurs de mon cousin Louis qui seront trop heureux, j’imagine, d’obliger un prince du sang ! Hé ! Messieurs de la Maison du Roi, n’entendez-vous pas ? C’est à vous que je m’adresse !…
Ainsi interpellés les deux jeunes gens levèrent les yeux. Winkleried abandonna une fois de plus ses crustacés et Tournemine se retourna sur sa chaise.
— Est-ce à nous que vous en avez, Monsieur ? demanda-t-il.
— On dit Monseigneur, chuchota précipitamment l’un de ses proches voisins. C’est le duc de Chartres !
— Ah !… Merci !
Poliment alors il se leva, salua :
— Veuillez m’excuser, Monseigneur, mais je n’avais pas l’honneur de connaître Votre Altesse.
— C’est l’évidence même, ricana Philippe. Eh bien, à présent que vous me connaissez, cédez-nous donc votre table ! Nous avons grand faim !
Le ton, dédaigneux, était plus offensant que s’il eût été agressif. Rapidement, le regard du Breton fit le tour de tous ces visages déjà réjouis. De toute évidence, le duc n’avait là que des amis qui se réjouissaient à l’avance d’une humiliation publique infligée à deux serviteurs du Roi. Leurs figures avaient cette expression d’attente cruelle qu’il avait déjà remarquée à Madrid, autour de l’arène de la Plaza Mayor. Mais il n’était nullement disposé à jouer le rôle du taureau. Ces princes conspirateurs ou délibérément frondeurs commençaient à lui porter singulièrement sur les nerfs.
— Je n’en doute pas un seul instant, fit-il avec bonne humeur. Puis-je cependant demander à Votre Altesse si ce restaurant lui appartient ?
— Naturellement non ! Me prenez-vous pour un croquant ?
— Dans ce cas, Monseigneur, souffrez que nous achevions tranquillement notre déjeuner. Les écrevisses ne valent rien quand elles sont froides et il se trouve que nous aussi avons grand faim. Votre Altesse n’aura aucune peine à trouver dix tables plus agréables que celle-ci. Elle aurait l’air d’y être en pénitence : nous sommes dans un coin !…
Et, saluant de nouveau, il se disposait à reprendre à la fois sa place et son repas quand une véritable clameur d’indignation parcourut la salle. En un instant tous les dîneurs furent debout, toutes les bouches proférèrent des invectives, tous les poings se tendirent vers l’insolent. D’autres firent même jaillir des épées cependant que le pauvre Hue, épouvanté, courait de l’un à l’autre, s’efforçant de ramener le calme sans y parvenir.
Pour sa part, le duc de Chartres, devenu couleur lie-de-vin, n’avait pu retenir un geste de fureur et s’élançait déjà vers le jeune homme, prêt à frapper du poing. Froidement alors, Gilles tira son épée, la prit par la lame et en offrit la poignée au prince qu’il retint ainsi à distance de toute sa longueur.
— Je suis gentilhomme, Monseigneur ! Employez ceci et tuez-moi… mais ne me frappez pas ! Sinon dussé-je être tiré à quatre chevaux sur la place de Grève pour ce geste, j’aurais le regret de vous le rendre !
— Monsieur, je vous en prie, Monseigneur, par grâce !…
Vive comme l’éclair Mme d’Hunolstein s’était jetée entre les deux hommes. Elle ne souriait plus et l’inquiétude que reflétait son joli visage n’était pas feinte.
— Vous ne savez ni l’un ni l’autre ce que vous faites ! Vous, Monseigneur, êtes trop impulsif et trop porté à chercher querelle à ceux qui n’ont pourtant d’autre tort que de servir là où vous n’aimez pas. Quant à vous, Monsieur, que je ne connais pas, vous devriez vous souvenir qu’un prince du sang a droit à plus de respect et d’égards que vous n’en montrez.
— On a le respect que l’on mérite ! marmotta Winkleried qui, derrière le dos de Gilles, avait mis lui aussi la main à son épée, prêt à prêter main forte à son compagnon de table.
Il y eut un silence car le tumulte s’était apaisé à la voix de la jeune femme, personne ne voulant perdre un mot de ce qu’allait répondre le duc, mais ce fut le Breton qui, le premier, rompit ce silence. Souriant à celle qui venait de s’instituer si courageusement l’ange de la paix, il remit son épée au fourreau et s’inclina courtoisement :
— Je ne me pardonnerai jamais, Madame, d’avoir assombri d’aussi beaux yeux et je vous rends les armes ! Cette table est vôtre, bien entendu, et nous eussions été trop heureux de vous l’offrir si les choses s’étaient passées différemment.
— Natürlich ! approuva le Suisse en écho.
Le duc, d’ailleurs, s’était calmé. Il avait repris graduellement une couleur plus normale cependant que son regard bleu, passablement myope, s’attachait à l’aigle d’or agrafé sur la poitrine de son adversaire d’un instant.
— Inutile de vous déranger, Messieurs, nous partons ! Vous avez fait la guerre d’Amérique à ce que je vois, Monsieur ?
— Oui, Monseigneur.
— À ce titre… mais à ce titre seulement, vous avez droit à ma considération. Au fait, comment vous appelle-t-on, tous les deux ?
Tournemine présenta son compagnon et se présenta lui-même non sans se demander ce que le duc pensait faire de leurs identités et si une lettre de cachet n’était pas dans l’air mais le prince se contenta d’un signe de tête presque aimable accompagné d’une ombre de sourire.
— C’est bien ! Je vous remercie ! Allons, ma chère, ajouta-t-il en glissant son bras sous celui de la baronne, il faudra vous contenter de l’ordinaire du Palais-Royal. Nous reviendrons ce soir pour le souper et j’invite ceux de mes amis qui sont présents à y participer.
Ces derniers mots apaisèrent les protestations qui se levaient autour de lui et ramenèrent le sourire sur le visage du sieur Hue qui se voyait déjà en disgrâce et se plia en deux pour raccompagner le prince et sa compagne à leur voiture.
L’incident était clos. Gilles, par-dessus la table, tendit la main à Ulrich von Winkleried qui s’en saisit avec enthousiasme.
— Merci ! Voulez-vous que nous soyons amis ?
— Je crois bien ! Vous me plaisez !
— Vous aussi ! Que faisons-nous à présent ?
Le Suisse eut un large sourire qui découvrit des dents aussi larges et aussi blanches que des touches de clavecin.
— Nous achevons le dîner ! J’ai encore une petite faim !…
— Et moi donc ! Holà, maître Hue ! faites-nous servir votre matelote !
Mais il était écrit que les gardes du Roi n’achèveraient jamais ce déjeuner qui leur plaisait tant. Ils étaient tout juste en train de lever leurs verres pour sceller leur nouvelle amitié quand, par-dessus le brouhaha redevenu léger, des conversations entre gens de bonne compagnie, une phrase leur parvint qui les remit debout instantanément.
— La guerre d’Amérique ne donne pas tous les droits j’imagine ! Le duc a eu tort ! S’il nous avait laissés faire nous aurions corrigé de la bonne manière les sbires du gros cochon !… Il est tout de même inadmissible qu’un prince du sang, sur son propre territoire, n’ait même pas la possibilité…
Le grossier personnage n’alla pas jusqu’au bout de ses propos injurieux. Tournemine qui n’avait eu aucune peine à le situer était déjà sur lui et d’une poigne irrésistible l’arrachait de sa chaise, qui retomba derrière lui avec fracas, en l’empoignant par sa cravate.
— Tiens ! C’est donc vous, Monsieur d’Antraigues ? fit-il en reconnaissant le visage déjà rougi par les vins qu’il tenait au-dessus de son poing. Décidément, quand vous ne crachez pas votre venin sur les reines, vous insultez les rois ! Mon ami, le baron de Batz qui vous avait si galamment accommodé certain soir au sortir de la Comédie Italienne, vous avait cependant recommandé de veiller sur votre langue !
— Lâchez-moi ! râla l’autre. Vous m’étouffez !
— Vraiment ? Si c’est la seule façon de vous faire taire je ne vois pas pourquoi je vous lâcherai…
Les trois hommes qui partageaient la table du comte tentaient bien de dégager leur ami mais Winkleried arrivait à la rescousse et comme il n’y avait apparemment pas de limites à ses forces, les deux qu’il s’était contenté de repousser cherchaient leur souffle assis par terre près de la cheminée et le troisième gigotait comme un pantin de foire au bout de son immense bras.
— Continuez, chevalier, fit-il avec bonne humeur. Voulez-vous encore un peu de place ?
— Inutile, mon cher baron. Nous allons aller, Monsieur et moi, régler cette affaire dans la rue. Nous avons assez dérangé. Et puis, c’est le seul endroit qui convienne parfaitement au genre d’esprit de Monsieur.
Et, moitié portant Antraigues, moitié le traînant, Gilles sortit du restaurant au milieu d’un silence de mort, suivi par Winkleried qui n’avait pas lâché lui non plus son prisonnier.
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