— Laissez ! Cela n’en vaut pas la peine. Quant à me remercier… eh bien venez me faire visite un jour. Rien ne me cause plus de joie qu’une bonne conversation avec l’un de mes semblables. Et c’est une joie dont je manque beaucoup depuis que je ne suis plus qu’un médecin comme les autres. J’habite rue du Vieux-Colombier, quartier Saint-Germain-des-Prés, au no 47…
— Fort bien, Monsieur ! J’aurai un de ces jours plaisir à vous la donner, fit Gilles en s’inclinant légèrement. Mais me direz-vous qui je dois demander ?
Le petit homme parut grandir tout à coup de quelques coudées.
— Je suis le docteur Jean-Paul de Marat 1, dernier rejeton, né en Suisse, d’une illustre famille espagnole, fit-il avec une emphase qui eût prêté à sourire avec un visage moins dramatique que le sien. Tout à votre service !
Il salua à son tour puis disparut dans les broussailles du bois aussi prestement qu’un furet. Gilles le regarda s’évanouir dans la nature puis remonta dans la voiture où Lauzun reprenait lentement ses esprits, non sans s’être un instant penché vers le chauffeur.
— Ramène vite ton maître à l’hôtel de Biron 2, lui dit-il, mais arrête-moi à la barrière.
— Je peux aussi bien vous déposer à l’hôtel d’York, mon officier, puisque vous y avez laissé votre cheval…
— Merci. Mais fais ce que je te dis. Ton maître a besoin de soins urgents. Une voiture de place fera aussi bien l’affaire.
Tandis que l’agréable route des bords de Seine déroulait son paysage derrière les vitres du carrosse et que le blessé, sous l’influence de la potion offerte par l’étrange docteur, sombrait dans un sommeil déjà réparateur, Gilles se permit quelques instants de détente. Il était satisfait d’avoir paré au plus pressé car il était assuré maintenant que Lauzun ne traînerait pas Fersen sur le pré avant le départ du Suédois pour la Suède et d’autre part il était peu probable que celui-ci, en admettant que l’avertissement donné fût demeuré lettre morte et une fois passé le premier accès de mauvaise humeur, osât se rendre à un rendez-vous d’amour, surtout avec une reine, décoré d’un œil « au beurre noir » et d’un menton enflé. Et quand la voiture l’arrêta, généreusement, passé le pont Louis XVI 3, le jeune homme s’aperçut qu’il était près de deux heures 4, qu’il avait grand faim et il décida de s’offrir un bon déjeuner avant d’entamer la seconde partie de son programme du jour : les affaires de Maria-Cayetana et les siennes propres.
Grâce à Jean de Batz, il connaissait quelques-unes des meilleures tables de Paris. Parmi celles-ci, Tournemine affectionnait particulièrement celle du sieur Hue, passage des Petits-Pères, où, dans un beau salon fleuri capable de contenir près de quatre-vingts personnes, on trouvait d’admirables écrevisses et des matelotes d’anguilles dignes d’éloges. Aussi, passant rapidement à l’hôtel d’York pour récupérer Merlin, se hâta-t-il de repasser la Seine, au Pont-Neuf cette fois, et de gagner les abords du Palais-Royal que la construction des galeries neuves décidées par le duc d’Orléans transformait en un vaste chantier, poussiéreux par temps sec et affreusement boueux par temps de pluie.
Ce jour-là, le temps était à la poussière et Gilles se sentait le gosier tapissé de bure quand il atteignit la ruelle, encombrée de carrosses, de cabriolets, de chevaux, et de chaises à porteurs où se balançait la belle enseigne peinte et dorée du sieur Hue annonçant que l’on se trouvait là chez le meilleur « restaurateur » de Paris 5. Mais les odeurs qui emplissaient l’atmosphère auraient réveillé un mort tant elles annonçaient de succulences.
Il y avait beaucoup de monde sous les lambris pimpants du célèbre « restaurant » : hommes élégants appartenant aux couches les plus huppées de la capitale, magistrats, financiers, officiers aussi, souvent accompagnés de femmes toujours jolies et très parées mais dont les atours un peu trop riches dénonçaient clairement pour la plupart la profession. Quelques-unes même étaient seules et paraissaient chercher un compagnon. Quant aux rares femmes du monde qui s’y mêlaient, elles étaient sans doute de celles qui, suffisamment affranchies de préjugés, trouvaient follement original de jouer l’audace en coudoyant des filles entretenues.
Le sieur Hue en personne, voltigeant à travers son salon dans un frou-frou de taffetas puce comme un bourdon affairé, conduisit le nouvel arrivant vers le fond de la pièce en s’excusant beaucoup d’être obligé de l’installer à une table déjà occupée. Il l’amena ainsi devant une petite table parée de lin blanc et fleurie de candides marguerites où un vigoureux jeune homme portant la petite tenue bleu et rouge d’officier des Cent-Suisses, très semblable d’ailleurs à celle que portait Gilles – à cette différence près que les galons du Suisse étaient d’or au lieu d’être d’argent –, était occupé à faire disparaître méthodiquement un buisson d’écrevisses capable de servir d’abri à un escadron.
— J’ai pensé que ces Messieurs de la Maison du Roi ne seraient pas trop contrariés de dîner face à face, murmura Hue après avoir salué révérencieusement ce bon client ; je manque affreusement de place et les rares tables qui sont encore libres sont retenues. Vraiment, je suis navré…
— Vraiment, il ne faut pas ! Je suis très honoré…
Le mangeur d’écrevisses avait levé un œil noisette de sur le tas de débris encombrant son assiette, s’en était servi pour considérer celui qu’on lui amenait et venait d’articuler cette bienvenue gracieuse avec un accent qui avait dû voir le jour dans les cantons du nord de l’Helvétie. Après quoi, il posa sa serviette, déplia une carcasse aussi longue que celle de Gilles mais deux fois plus épaisse, claqua les talons et ajouta d’une voix si grave qu’elle frisait le caverneux :
— Baron Ulrich-Ernst-August-Friedrich von Winkleried zu Winkleried ! Prenez place, je vous prie !
À son tour, Gilles se présenta, s’installa en face du Suisse et, tandis que celui-ci reprenait l’exploration soigneuse de son buisson, commençait à consulter la carte superbement calligraphiée sur un épais papier à filets d’or.
— Prenez les écrevisses ! conseilla aimablement Winkleried, c’est un régal !…
Tournemine le remercia d’un sourire, commanda en effet des écrevisses, une matelote d’anguilles et du vin de Chablis. Son voisin en profita pour réclamer un autre buisson car le sien avait subi des dommages irréparables et il avait envie d’en goûter encore quelques-unes. Pendant ce temps le restaurant achevait de se remplir au point qu’il n’y eut bientôt plus une place de libre. L’air se chargeait du fumet des plats, du bourdonnement des conversations et le sieur Hue pouvait contempler avec satisfaction une salle qui réunissait nombre de personnalités parisiennes : le marquis Ducret frère de la célèbre Mme de Genlis, « gouverneur » des enfants du duc de Chartres, le duc d’Aiguillon, l’affreux et tonitruant marquis de Mirabeau, le commissaire général à la chancellerie d’Orléans Brissot, l’avocat Pétion de Villeneuve, l’orateur toulousain Barère de Vieuzac, le Conseiller d’Eprémesnil, le docteur Charles, le célèbre physicien dont les cours d’électricité au Louvre faisaient courir les élégants et enfin les fameux frères Robert, les constructeurs de montgolfières dont les ateliers de la place des Victoires étaient immédiatement voisins.
Toutes les conversations – Gilles n’eut guère besoin de tendre l’oreille pour s’en apercevoir – roulaient justement sur le dernier-né des gigantesques ballons dont les exploits passionnaient les Parisiens, une montgolfière nommée Caroline, dont le dôme de taffetas gommé bleu et or se gonflait déjà au-dessus des toits voisins et qui allait avoir l’honneur insigne d’emporter dans les airs, le 3 juillet prochain, le propre cousin du Roi, le duc Philippe de Chartres, et les frères Robert. Les uns disaient que le prince allait là à un triomphe, qui ferait oublier le désastre d’Ouessant, les autres avec, à leur tête, le docteur Charles 6 que l’engin et ses nouvelles dispositions n’offrait pas une stabilité très remarquable et que le duc allait tout simplement risquer sa vie dans l’aventure…
Brusquement, le brouhaha cessa un court instant pour reprendre aussitôt après, amplifié en une manière d’ovation à l’adresse d’un couple assez remarquable qui venait de franchir le seuil du restaurant. Lui, très grand, très élégant malgré un début d’obésité, dans un habit gris et jaune à la toute dernière mode de Londres, avait de jolis yeux bleus et un visage qui eût été séduisant si gâté par un vice de sang il n’était apparu rouge et boutonneux. Elle, petite brune avec un teint d’ambre chaud et des yeux d’Orientale, fort bien faite par-dessus le marché, appartenait visiblement à la meilleure aristocratie. Dans sa toilette de mousseline blanche et sous son grand chapeau de paille retroussé de côté par un piquet de fleurs blanches, elle semblait tout juste descendue d’une toile de Gainsborough ou de Lawrence mais l’expression de son regard, le pli un peu sceptique de sa bouche tendre démentaient ce que sa toilette pouvait avoir d’un peu trop virginal. Cette femme avait l’air d’une jeune fille, mais très certainement elle n’en était pas une.
En effet, aussi célèbre et adulée par la jeunesse dorée de Paris que mal vue à la Cour où l’on ne la recevait plus guère, la baronne Aglaé d’Hunolstein était sans doute l’une des plus jolies femmes de France mais à coup sûr l’une des plus décriées. La haute position de son père, le marquis de Barbantane, ambassadeur de France auprès du grand-duc de Toscane, et de sa mère, gouvernante de la princesse Louise-Bathilde d’Orléans, ne pouvait plus sauver sa réputation et Mme de Barbantane avait essuyé un refus courtois quand elle avait proposé sa fille aînée pour le poste de dame d’honneur quand son élève était devenue duchesse de Bourbon.
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