Royal-Suédois, que tu refuses de les admettre, dis-je, c’est après tout assez naturel. On n’avoue pas ces choses-là, même à un ami ! Mais je pensais que tu comprendrais mon intention en venant ici. Ce que j’ai fait, je l’ai fait par amitié ; par reconnaissance pour tout ce que je te dois,… par devoir aussi envers le Roi. Alors, réponds-moi, veux-tu oui ou non entendre tout ce que j’ai à te dire… et renoncer à ce rendez-vous qui serait une folie ?
— Non ! Cent fois non ! Je ne veux pas entendre un mot de plus sur ce sujet, hurla Fersen fou de rage, aveuglé par la colère que lui faisaient éprouver les paroles trop véridiques du jeune homme, et je ne veux plus t’entendre prononcer une seule fois un nom trop sacré pour traîner dans la bouche d’un damné bâtard !
Le poing de Tournemine partit comme une catapulte, atteignit en pleine figure le Suédois qui s’écroula comme une masse en émettant un vague hoquet à l’instant précis où la porte, en s’ouvrant, livrait passage à la plus parfaite des gravures de mode…
Vêtu avec une élégance extrême d’un frac à l’anglaise en drap fin rayé de bleu et de gris, culotte grise et bas de soie rayée assortis au costume dont le haut col encadrait la cravate de mousseline blanche artistement nouée, manchettes immaculées de batiste plissée, coiffé, comme un palais de son fronton, d’un grand chapeau noir, relevé devant et derrière à l’« androsmane » avec au bout de ses doigts gantés une longue canne d’ébène à pommeau d’or dont il avait en entrant poussé la porte mal fermée, Armand de Gontaut-Biron, duc de Lauzun, effectuait une entrée qui était une manière d’œuvre d’art elle aussi, mais dont la majesté subit tout de même quelques dégâts quand le corps du Suédois lui arriva pratiquement sur les pieds.
Il le considéra un instant, dégagea ses admirables souliers à boucle d’argent et reporta son attention sur l’autre visiteur occupé à rajuster un uniforme un peu débraillé par la violence du geste.
— On dirait que je dérange, hé ? dit-il du ton affecté qui venait d’être mis lui aussi à la mode. Heureux de vous revoir, Tournemine… et de vous revoir sous ce plumage ! Lieutenant aux Gardes du Corps, hein ? Et l’on vous dit en grande faveur auprès du Roi… ainsi d’ailleurs que je vous l’avais prédit, souvenez-vous ! Belle promotion néanmoins ! Votre carrière s’annonce brillante.
— Les nouvelles vont vite à ce que l’on dirait, marmotta Gilles à qui l’entrée de Lauzun, à une minute aussi délicate, ne causait aucun plaisir. Mais il ne l’en salua pas moins avec une courtoisie parfaite tandis que l’autre, tirant avec affectation un petit face-à-main de vermeil de son gilet d’épaisse soie blanche, en coiffait son nez avant de courber sa longue taille sur Axel toujours inconscient :
— Hum ! Beau travail ! Technique irréprochable ! La grande tradition du marquis de Queensberry, hé ? J’ignorais que vous pratiquiez mais, arrêtez-moi si je me trompe, est-ce que cette belle amitié qui faisait l’édification de tout le corps expéditionnaire aurait subi quelques avaries.
— Qu’est-ce qui peut vous faire supposer cela ?
— Dame ! Quand je vois Castor boxer Pollux, je me pose des questions…
— Vous avez tort, fit Gilles gravement. Je montrais seulement à notre ami un coup dont je me suis beaucoup servi lorsque nous combattions sous le général Washington. J’ai évidemment frappé un peu fort…
— Un peu ? Peste ! Comme vous y allez ! Je ne vous demanderai jamais de leçons, mon ami. Mais que faites-vous donc ? ajouta-t-il en voyant Gilles se courber, empoigner Fersen et le hisser jusque sur son lit sans paraître souffrir apparemment de l’effort.
— Vous le voyez. Je l’installe de façon plus décente pour recevoir un visiteur de votre qualité, mon cher duc.
Lauzun haussa les épaules, alla s’asseoir dans le fauteuil abandonné par Tournemine et se mit à tapoter ses talons rouges du bout de sa canne.
— Bah ! La position de Monsieur de Fersen ne me gênait en rien car, à ne vous rien cacher, je venais lui demander raison et lui proposer une promenade commune jusqu’à certain endroit vert, tranquille et ombragé que je connais bien…
Tournemine haussa les sourcils et croisa les bras sur sa poitrine.
— Un duel ? Comme cela ? Sans témoins, sans bruit ? Je dirais presque clandestinement ?
— Que voulez-vous, il y a des cas pour lesquels la publicité n’est pas de bon goût. Il n’empêche qu’il me soit difficile d’admettre que votre ami ait fait savoir hier, au club de Valois, qu’il me tenait pour un menteur.
— C’est assez difficile en effet mais, si l’insulte a été publique, je comprends mal que vous choisissiez la… clandestinité comme vous dites pour en demander réparation.
— Ce n’est pas si clandestin puisque vous voilà. Vous nous servirez de témoin, mon cher ami. J’ajoute que je m’en tiens à mon idée de secret. Cela est infiniment préférable quand le centre de la querelle est une dame d’un rang… qui devrait normalement la mettre à l’abri de ce genre d’aventure !
Cette fois, le chevalier fronça les sourcils, saisi par le désagréable pressentiment qu’il s’agissait encore une fois de la Reine. Est-ce que Noailles ne lui avait pas confié, la veille, que Lauzun était interdit de séjour à Versailles pour avoir fait la cour à Marie-Antoinette et s’être même vanté du succès de ladite cour ? Si un tel bruit était venu aux oreilles de Fersen, le Suédois n’avait pu réagir qu’en cherchant querelle à un homme qui ne devait plus être à ses yeux qu’un vantard insupportable. Mais si un duel opposait Lauzun qui, à tort ou à raison, passait pour l’ancien amant de la Reine, à Fersen qui avait de grandes chances d’être l’amant présent, l’honneur de la souveraine risquait d’en sortir à tout jamais sali. Et le duel, au point où en étaient les choses, allait faire la joie des pamphlétaires venimeux dont Paris était plein. À moins que… Oui, il y avait un moyen, un seul, d’éviter jusqu’au départ de Fersen la rencontre des deux hommes. Encore ce moyen n’était-il pas infaillible mais Gilles n’avait pas le choix…
— Mon cher duc, dit-il doucement, vous comprendrez aisément que, si je dois être le témoin… le seul témoin d’une rencontre, je ne saurais l’accepter sans être au fait de la querelle. Pourquoi donc Fersen prétend-il que vous êtes un menteur ?
Lauzun éclata d’un rire dont le son parut légèrement déplaisant au chevalier.
— Parce que est menteur, à ses yeux, quiconque avance une vérité qui ne lui convient pas.
Sur son lit, Fersen s’agita et poussa un soupir qui laissait présager un prochain retour à la conscience. Cela ne faisait pas l’affaire de Tournemine qui, sans hésiter, renvoya, d’un coup de poing bien étudié, le Suédois au pays des songes.
— Ah ça !… mais que faites-vous donc ? souffla Lauzun qui avait suivi l’affaire avec étonnement.
— Je m’arrange pour qu’il ne vienne pas se mêler à notre conversation, répondit tranquillement le chevalier en massant ses métacarpes légèrement endoloris. Nous en étions à « une vérité qui ne lui convient pas… ». Me confierez-vous quelle est cette vérité ?
Ce fut au tour de Lauzun de froncer les sourcils.
— Vous ne trouvez pas que vous allez un peu loin, Tournemine ? Ceci ressemble à un interrogatoire.
— Pourtant ce n’en est pas un. Simplement je veux vous obliger à prononcer un nom… un nom que je connais déjà, d’ailleurs, mais dont je souhaite avoir confirmation : celui de la dame en question.
Le duc éclata de rire, découvrant des dents parfaites mais aussi aiguës que celles d’un loup.
— Que ne le disiez-vous plus tôt, mon ami ! soupira-t-il. Je ne vois pas pourquoi je ferais mystère devant vous d’un nom que tous, au club de Valois, ont pu entendre. J’ai dit, en effet, qu’avant de tomber dans les bras du comte de Fersen, la reine Marie-Antoinette était tombée dans les miens. Et c’est cette vérité-là qui a déplu.
— Et qui me déplaît à moi aussi ! Vous êtes, Monsieur le duc de Lauzun, le plus infâme menteur de la planète.
L’interpellé jaillit de son fauteuil comme si une guêpe l’avait piqué.
— Perdez-vous l’esprit, chevalier ? Je croyais que nous étions amis…
— Peut-être est-ce parce que je suis encore votre ami que nous allons nous battre. Un duel entre vous et Monsieur de Fersen serait d’un effet désastreux pour la réputation de la personne royale à laquelle ma vie appartient !
— Vraiment ?… Ainsi, vous voilà aligné, vous aussi, au régiment des amoureux de la Reine ? J’aurais dû m’en douter…
— Non, Monsieur, mais je suis, ainsi que vous l’avez si bien remarqué, lieutenant aux Gardes du Corps. Je sers le Roi, Monsieur de Lauzun, votre Roi ! L’époux de cette femme dont vous traînez la réputation dans une boue capable de rejaillir jusqu’à la Couronne. Voilà pourquoi je vais vous mettre hors d’état de nuire pendant un certain temps, tout au moins je l’espère…
Lauzun haussa les épaules et s’en alla vérifier devant une glace la parfaite ordonnance de sa cravate.
— À moins que je ne vous tue, ce qui briserait dans l’œuf votre belle carrière à venir… et ne changerait rien à la situation car, à peine serez-vous mort, que je me ferai une joie d’aller embrocher proprement votre gentillâtre Suédois pour lui apprendre à traiter un Biron de menteur !
— C’est un risque à prendre et j’estime qu’il en vaut la peine. Quand souhaitez-vous que nous réglions cette affaire ?
— Mais… si vous n’y voyez pas d’inconvénient, tout de suite ! Ma voiture est en bas et peut nous conduire dans un lieu fort tranquille. À moins que vous ne souhaitiez que nous nous mettions à la recherche de ces témoins qui semblent vous tenir si fort à cœur ?
— Allons donc ! j’allais vous prier d’en finir le plus vite et le plus discrètement possible ! Quant à votre voiture, si vous voulez bien m’y donner une place, je serai ravi de faire route avec vous…
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