Si maître de lui-même qu’il fût habituellement, le jeune homme crut que ses pieds quittaient la terre et qu’il allait prendre son vol vers les profondeurs bleues du ciel étoilé. Judith ici ! Judith à Trianon ! L’introuvable Judith que n’avaient pu dénicher ni les recherches du Prévôt de Paris ni les sbires du Lieutenant de Police, hantait tout simplement les ombrages royaux de Trianon avec autant de simplicité que, jadis, le Frêne familial, comme si c’eût été la chose du monde la plus naturelle et comme d’ailleurs lui en donnaient droit son nom et ses antiques quartiers de noblesse. Il n’y avait aucune raison pour que Mademoiselle de Saint-Mélaine ne fût pas admise aux honneurs de la Cour.
Mais la gracieuse forme blanche n’avait pas attendu la fin des étonnements de Gilles et, toujours aussi rapide, s’enfonçait à présent dans les profondeurs d’une allée obscure, filant vers la lisière du parc et l’instant de bonheur de Gilles s’éteignit comme une chandelle sous l’éteignoir. Où donc allait-elle si vite ?
L’idée première d’un rendez-vous d’amour lui revint, s’implanta, amenant avec elle l’inévitable crispation de jalousie. Oubliant superbement, avec la belle inconscience masculine, les femmes qui l’avaient aidé, en agitant son sang, à supporter l’absence, Gilles se retrouva uniquement et plus que jamais amoureux de Judith. Sa réaction fut instantanée : ôtant vivement ses souliers pour ne pas faire le moindre bruit et sacrifiant ainsi délibérément ses bas de soie, il s’élança sur les traces de la fugitive non sans accorder un regret à ses vieux mocassins de jadis.
Ils coururent ainsi l’un derrière l’autre durant quelques instants, le jeune homme ne pouvant s’empêcher d’admirer avec une espèce de rage la solidité parfaite de l’absurde coiffure de la jeune fille qui supportait vaillamment la course sans abandonner autre chose qu’un léger nuage de poudre parfumée à l’iris.
Arrivée en vue de l’une des grilles du parc, la belle coureuse obliqua brusquement puis s’enfonça dans un bosquet à une allure beaucoup plus réduite. Gilles suivit avec précaution jusqu’à ce qu’un bruit de voix proche l’arrêtât net. Apparemment on était arrivés.
— Il me semble que vous avez beaucoup tardé, ma chère, disait une voix d’homme plutôt maussade. J’étais sur le point de m’en aller car il fait diantrement humide dans ces bois.
— Mais aussi pourquoi Votre Altesse a-t-elle tenu à venir ici ? J’aurais aussi bien pu aller chez elle demain matin…
— Vous savez parfaitement que vous ne devez plus y paraître en aucun cas. Mon épouse est stupide mais pas à ce point et je vous rappelle que je ne suis pas censé vous connaître. Quant à l’affaire de ce soir, je tenais à m’assurer moi-même de sa bonne marche. Aussi bien, je n’avais rien d’autre à faire puisque le Roi qui, à ce qu’il paraît, est mécontent de nous, n’a pas voulu que les princes soient de la fête de ce soir.
— Le Roi… ou la Reine ?
— Je pencherais plutôt de ce côté, ricana l’Altesse inconnue. Je suppose qu’elle ne souhaitait pas faire montre, devant des yeux avertis, de l’extrême faveur dont jouit Monsieur de Fersen. C’est pour lui qu’elle donne cette fête et le bon Gustave III n’est qu’un prétexte. Mais oublions cela ! Avez-vous eu confirmation de ce que j’avais appris ?
— Oui, Monseigneur. Cela n’a pas été sans peine car, pas plus que Votre Altesse, je n’étais invitée à la fête. J’ai dû attendre que l’on soit au théâtre pour entrer à Trianon.
Dans son buisson de feuilles Gilles, qui avait silencieusement remis ses chaussures, passait par toutes sortes de sentiments contradictoires touchant la femme qu’il avait suivie et un début de déception car, si le visage était celui de Judith, il ne parvenait pas à reconnaître sa voix. Celle-ci était claire, avec des résonances métalliques absentes de celle de la jeune fille ; mais l’étrangeté du dialogue lui fit bientôt oublier son analyse de timbres. Quelle que soit cette femme, elle l’avait mené tout droit à ce qui semblait bien être quelque conspiration ; sinon, pourquoi une Altesse aurait-elle consenti à faire le pied de grue en pleine nuit dans un bois humide ? Restait à savoir qui était cette Altesse et ce qu’elle était en train de tramer.
— Qui vous a vue ?
— Eh bien… personne ! J’en ai été surprise car on pouvait ce soir entrer au château comme au moulin. Il n’y avait pas âme qui vive. Les serviteurs et les dames étaient tous à regarder les illuminations ou à essayer de voir la comédie. Jamais maison royale n’a été si mal gardée et j’ai pu gagner le boudoir sans encombre. Vous pouvez constater d’ailleurs que j’avais endossé la livrée de la soirée : il n’y a rien qui ressemble autant à une femme en blanc qu’une autre femme en blanc et j’avais une excuse toute prête si j’avais rencontré quelqu’un.
— Parfait. Alors, où en sommes-nous ? Savez-vous si le comte Esterhazy 1 est bien venu ce tantôt ?…
— Bien qu’il soit officiellement occupé à sa lune de miel en Normandie ? Il est venu, Monseigneur. La Reine, dont il est le courrier d’amour privilégié, ce qui lui vaut toutes sortes d’honneurs et d’agréments, l’a certainement averti dès l’arrivée des Suédois.
— Mais vous, avez-vous vu le comte ? Est-il passé chez vous ?
— Non. Si Votre Altesse ne m’avait fait connaître son arrivée… discrète, je l’ignorerais. Vous savez, Monseigneur, le comte Esterhazy ne tient pas tellement à entretenir avec moi des relations habituelles. Je ne suis, pour cela, ni assez riche ni assez puissante. Il a été ma chance, le 2 février dernier, lorsque, sur le conseil du cardinal de Rohan, j’ai profité de la procession des Cordons Bleus pour aller me jeter aux pieds de la Reine à sa sortie de la chapelle et implorer sa charité. Mon nom, alors, a éveillé l’intérêt d’Esterhazy car l’un de ses meilleurs amis autrichiens, le comte de Ferraris, gouverneur de Bruxelles, est lui-même fils d’une Valois de Saint-Rémy qui était cousine issue de germain de mon père. C’est donc grâce à lui que la Reine s’est intéressée à mon sort pénible et m’a fait venir discrètement à Trianon quelques jours après la procession. Mais là s’est borné son rôle. Je ne dois qu’à moi d’avoir été reçue, tout aussi discrètement d’ailleurs par la suite, parce que la Reine me trouve à la fois intéressante et amusante. Je la distrais avec des potins parisiens… et surtout avec cette grande passion dont le cardinal de Rohan prétend brûler pour elle et à laquelle d’ailleurs elle refuse de croire.
L’Altesse inconnue se mit à rire.
— J’allais l’oublier celui-là. Où en êtes-vous avec lui ?
— Toujours aussi fou ! Il est tout à fait persuadé que je possède le moyen de le faire rentrer en grâce… alors qu’en réalité la haine que lui porte la Reine est toujours aussi tenace. Cela m’ennuie, car j’aurais bien aimé, pour la bonne marche de nos affaires, qu’elle accepte de le rencontrer ne fût-ce qu’une fois, mais c’est à peu près impossible.
— Il y a peut-être un moyen… et un moyen qui amuserait la Reine en lui donnant l’occasion de se divertir aux dépens de son ennemi par l’une de ces comédies quelle aime tant.
— Un moyen ? Si Votre Altesse arrive à cela, je dirai qu’elle a du génie.
— Ma chère comtesse, vous devriez dire à votre mauvais sujet de mari de fréquenter davantage ces belles galeries neuves du Palais-Royal qui contribuent si fort à augmenter les agréments de Paris et à démolir la réputation de mon cousin d’Orléans qui se retrouve boutiquier, comme le lui a si bien dit le Roi. Mes espions m’ont appris que l’on y voit parfois une fille de joie, très jolie d’ailleurs, une certaine Nicole Legay qui se fait appeler d’Oliva… et qui ressemble beaucoup à la Reine… Mais nous verrons cela plus tard. La clef a-t-elle bien fonctionné ?
— À merveille, Monseigneur. Le petit secrétaire s’est ouvert sans pousser une plainte. Les lettres y étaient, nouées d’un ruban de ce joli bleu Nattier que la Reine affectionne. Il y en avait une datée d’aujourd’hui, d’où j’ai pu conclure qu’Esterhazy est bien venu. Les autres, datées d’Italie, sont adressées à une certaine Joséphine qui est un nom de code bien entendu et elles sont arrivées par un nommé Fontaine. Ce Fontaine, si j’ai bien compris, est absent d’où la nécessité d’appeler Esterhazy pour porter le courrier entre Paris et Versailles.
— Vous avez bien travaillé, comtesse, et j’ai là de quoi vous récompenser. Mais que disait cette dernière lettre ? L’avez-vous lue ?
La femme, dont Gilles savait maintenant qu’elle n’était pas Judith, qu’elle ne pouvait pas être Judith – et malgré sa déception il ne pouvait s’empêcher d’en éprouver un certain soulagement –, la femme eut un petit rire de triomphe assez vulgaire.
— J’ai fait mieux, mon prince… je l’ai volée et la voici !
— Êtes-vous folle ? Et si quelqu’un vous a vue ? Qui vous dit, après tout, qu’il n’y avait absolument personne ? À Versailles tous les murs ont des yeux et des oreilles. Quant à la Reine, elle va chercher cette lettre, naturellement, interroger ses femmes…
— Pour retrouver une lettre de son amant ? Allons donc, Monseigneur ! Je ne vois pas bien comment elle pourrait s’y prendre. Elle pensera plutôt que dans le tohu-bohu de la soirée elle l’aura rangée ailleurs. Elle cherchera, oui, mais toute seule et sans rien dire à personne…
— Il n’empêche que vous n’auriez pas dû la prendre. Il fallait… je ne sais pas, moi… la copier !
— Et cela aurait prouvé quoi ? Quand vous aurez lu cette lettre, Monseigneur, vous comprendrez qu’il « fallait » que je la prenne car, entre vos mains, elle sera une arme terrible. Songez donc : la preuve formelle, irréfutable du commerce d’amour entre la Reine et le comte de Fersen.
— Évidemment ! Il n’empêche que cela m’inquiète. Vous ne connaissez pas bien ma belle-sœur. Elle est coléreuse, emportée et, alors, ses réactions sont parfaitement imprévisibles… au point de faire douter, parfois de son intelligence.
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