- Si, il y en a une, et très grave. Si vous ne poursuivez pas la route avec dame Marjolaine, Mathieu d’Oigny vous cherchera, vous trouvera et mettra alors en danger mon plan ou plutôt le plan du Temple qui ne saurait être mis en péril de quelque façon que ce soit. Au retour, vous irez rejoindre votre époux.
- Mais où va-t-il? Où pourrais-je le retrouver?
Ce fut Bénigne qui se chargea de la réponse.
- Avec votre permission, messire, laissez-moi leur expliquer. Ils comprendront alors qu'ils ont eu une grande chance de s'embarquer avec nous mais que, pour en bénéficier entièrement, il faut qu'ils jouent le jeu. (Puis, se tournant vers Pierre :) Écoute, garçon. Puisque tu es l’époux, elle te doit obéissance et ce sera à toi de décider en connaissance de cause puisqu'à présent tu sais qui je suis.
- Vous me l'avez dit tout à l'heure, dit le garçon avec un respect qu'il ne semblait pas disposé à accorder au chef des pèlerins. Vous êtes Bénigne Prêt-à-bien-faire, passant du Saint Devoir de Dieu.
- Qu'est-ce donc? ne put s'empêcher de demander Marjolaine.
- Plus tard, si vous le voulez bien, noble dame. Sachez seulement que c’est un titre très significatif pour un jeune compagnon charpentier ou tailleur de pierre. Maintenant, il me faut expliquer à ce garçon la mission dont je suis investi.
- Excusez-moi, s’il vous plaît, fit Marjolaine un peu vexée.
- Voilà des mois que, par ordre de Mgr Robert de Craon, grand maître du Temple de Jérusalem au service duquel j’ai mis tout ce que je sais, j’étudie sur les côtes de Normandie l'art de construire ces bateaux rapides qui, durant tant d'années, ont amené sur nos terres les pirates vikings, et même de les améliorer afin qu'ils puissent entreprendre de nombreux voyages sur la mer infinie, à la découverte des terres inconnues qui s'étendent au-delà. A présent, j'ai appris ce que je voulais savoir et je peux construire aussi bien des bateaux solides qu'établir les chantiers et aménager, pour eux, un port.
- Mais il n’y a pas de terres au-delà de la mer, dit Pierre. Il n'y a qu'un abîme sans fond où se précipitent ses eaux emportant les imprudents qui osent s'y aventurer.
Bénigne sourit, ce qui conféra à son rude visage un charme enfantin.
- Il y a bien des choses que tu ignores, garçon, mais ce n'est pas de ta faute car bien peu en connaissent plus que toi. Sache qu'en Orient, le grand maître est entré en possession d'antiques documents qui disent d'étranges choses dont le Temple veut s’assurer la véracité. C’est pourquoi il veut des bateaux, c'est pourquoi nous allons en construire.
- Où cela?
Du regard, Bénigne interrogea Lusigny. Pouvait-il en dire davantage encore? Ce fut le grand pèlerin qui choisit d'assumer la suite.
- A quelques dizaines de lieues d’ici, dans un village au bord de l'océan que l'on appelle Rochella et où, déjà, nos frères ont obtenu quelque terre.
Bénigne ouvrit des yeux pleins de surprise.
- Je croyais, messire, que nous nous installions à Châtelaillon qui possède déjà bien des installations.
- Cela a été changé. Je te l’aurais dit en temps utile. Depuis que le duc d'Aquitaine, père de la reine Aliénor, a ravagé trop facilement Châtelaillon, cet endroit nous est devenu suspect. En outre, la mer semble gagner sur une langue de terre qu’elle pourrait peut-être faire disparaître dans un temps assez proche. Rochella, avec son plateau calcaire bien abrité au fond d’une baie et défendu, côté terre par des marécages, peut et doit devenir un grand port. C'est de là que partiront les navires du Temple pour découvrir les terres dont parlent les documents. C'est là que tu rejoindras les frères qui t’attendent déjà, toi et l'or promis.
- Soyez sans crainte. Nous arriverons l’un et l’autre à destination. A présent, mon garçon, ajouta-t-il en revenant à Pierre, c’est à toi de nous dire ce que tu choisis : accepter la séparation d'avec les amours, et cela pendant quelques mois, pour m'aider à accomplir ma tâche, ou bien l'aventure, seuls tous les deux, avec le risque d’être bientôt unis dans la mort.
Pierre se tourna vers Pernette dont les grands yeux pleins de larmes ne le quittaient pas. Il vint à elle; prit doucement son visage entre ses mains et baisa ses lèvres tremblantes.
- Ma douce, j’ai envie de vivre et de vivre avec toi. Ce que l’on nous offre est inespéré. Je voudrais accepter.
- Ta volonté a toujours été la mienne. Je t’obéirai. (Elle ravalait courageusement ses larmes et même s’efforçait de sourire.) Moi aussi, dit-elle, j’ai envie de vivre avec toi. Peut-être que nous pourrons aller, nous aussi, à la recherche de ces terres inconnues.
- C’est bien, dit Odon de Lusigny. Tu es un homme, Pierre. En retour, j’engage ma foi de chevalier qu’il n’arrivera rien de mauvais à ton épouse tant que je vivrai. Je te la ramènerai moi-même quand nous aurons accompli notre vœu et vous pourrez alors espérer une belle vie sous la puissante protection du Temple. A présent, il est temps d’aller rejoindre les autres. Le repas du soir va bientôt être servi.
Comme ils sortaient de la chapelle. Bénigne retint Marjolaine.
- Je n'ai pas voulu vous offenser tout à l’heure, gracieuse dame, en refusant de vous répondre. Voulez-vous me pardonnez?
- Ma question était irréfléchie, maître Bénigne. C’est à moi de m’excuser.
- Je vous en prie. Laissez-moi, à présent, vous expliquer ce qu’est le Saint Devoir car je crois que vous pouvez comprendre ces choses. Messire de Lusigny vous tient en haute estime et dit que peu de femmes ont votre entendement.
- Il a trop de bonté. Pourtant, s’il s’agit d’un secret, je vous supplie de croire que je comprendrai sans peine.
- Un secret? En réalité c’en est un, mais il est de ceux gardés par la lumière et que les paroles ne peuvent trahir hors des lieux d’initiation. Le Saint Devoir est une règle à laquelle prêtent serment ceux qui ont été jugés dignes d’en être les dépositaires. Une règle de travail.
- Une règle de travail?
- Mais oui. Elle a été établie voici peu d’années dans mon pays de Bourgogne, à l’abbaye de Fontenay où se réunissent des hommes de grand savoir, des moines... et d’autres, dépositaires d’antiques traditions dans l’art de bâtir. Là, nos maîtres ont mis au point un procédé géométral de coupes de charpentes et de pierres tiré des principes d’un Grec nommé Euclide et dont est en train de sortir un art nouveau. Ce procédé s'appelle le Trait et nous, compagnons passants du Saint Devoir de Dieu, nous devons en appliquer les merveilles de par le monde. Et nous allons par les routes là où l’on a besoin de notre savoir. Comprenez-vous?
Marjolaine sourit.
- Ce sont choses bien difficiles pour l’esprit modeste d'une femme, maître Bénigne, mais je crois que j’ai compris grâce au soin que vous avez pris pour m’expliquer. Tout ceci paraît simple.
- Et pourtant, je ne vous ai rien dit en réalité. Voilà pourquoi j’ai parlé de secrets gardés par la lumière. Ils sont, de tous, les mieux gardés.
- Me permettrez-vous de montrer encore un peu de curiosité?
L’indulgent sourire du charpentier se teinta d’un très léger dédain.
- Vous êtes femme, cela vous sied. En outre, vous êtes intelligente. Que voulez-vous savoir?
- Le terme curiosité était impropre, j’aurais dû dire inquiétude. Messire de Lusigny, tout à l’heure, a parlé d'or et j'ai cru comprendre que cet or vous accompagnait puisque vous devez, l’un et l’autre, arriver en bon état à destination.
- J’y compte bien, dit Bénigne sans se compromettre, mais assez froidement.
- Ne croyez pas que je m’intéresse à cet or lui-même. Je crains seulement de comprendre qu’il se trouve ici avec vous. Autrement dit, si une somme importante est transportée parmi nous, les dangers de la route se trouvent décuplés. Un tel chargement ne peut que faire courir des risques aux simples pèlerins que nous sommes. Vu les difficultés du voyage, n'est-ce pas un peu trop?
Bénigne ne répondit pas tout de suite. Il baissait la tête semblant chercher au bout de ses souliers une réponse valable à une question difficile.
- Vous avez parfaitement raison et, croyez-le, nous avons soigneusement pesé le pour et le contre avant d’entreprendre cette aventure. Mais, en toute sincérité, je ne crois pas que vous et vos compagnons couriez un grand risque. Ce secret-là est gardé à la fois par l’évidence et par la crainte. En outre, vous serez bientôt libérés de ce danger. Un important groupe de pèlerins est une bonne protection. Nous n’aurions pas pu en trouver de meilleure et la cause, qui est celle de Dieu malgré tout, méritait que nous prenions ce risque. Puis-je cependant vous recommander le silence sur ce sujet? Messire de Lusigny a parlé un peu vite, tout à l’heure, et j’ai regretté qu’il mentionne l’or. On ne craint pas ce que l’on ignore. Votre question prouvait seulement que j’avais raison.
- Soyez sans crainte. Je ne dirai rien à personne et je saurai imposer le silence à Pernette qui, d'ailleurs, ne doit pas se soucier beaucoup de cela.
Cette nuit-là, Marjolaine resta longtemps éveillée. Les yeux grands ouverts dans l'obscurité, écoutant les paisibles respirations d'Aveline et de Pernette qu’elle avait aussitôt fait installer avec elle, la jeune femme repassait dans sa mémoire la pénible scène de tout à l’heure. Elle revoyait le visage convulsé de rage de Mathieu d'Oigny et celui, pire encore, de son fils. A l’idée que ces hommes, pleins de haine et de rancune, allaient s'attacher à leurs pas, guetter les occasions d’assouvir leur vengeance et de reprendre Pernette l’angoisse lui serrait le cœur. La présence de l'or, si bien caché qu'il fut, n’arrangeait rien et elle comptait mentalement ceux de ses compagnons sur lesquels on pourrait s'appuyer en cas d'attaque, surtout quand le gigantesque Bénigne et Pierre les auraient quittés. Certes, Odon de Lusigny était fort, et vaillant comme l'étaient tous ses frères du puissant ordre guerrier. Mais - et Marjolaine se le reprochait sans parvenir pour autant à atténuer ses regrets - comme elle se fût sentie plus rassurée si elle avait pu savoir derrière elle certain chevalier pourvu d’un écuyer, d'une lourde épée et d'une paire d'yeux particulièrement insolents. Mais ledit chevalier devait être loin à présent, en route pour rejoindre un château et une vie dans lesquels Marjolaine n'aurait jamais sa place.
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