-    Que voulez-vous savoir?

Il hésita un instant comme s’il craignait les mots qui allaient suivre. Puis, désignant Ausbert Ancelin que le moine Irlandais aidait à marcher jusqu’à la mule :

-    Cet homme auquel vous montrez tant d’intérêt, me direz-vous ce qu'il est pour vous?

-    Je ne comprends pas le sens de votre question.

-    Elle est simple pourtant, mais je vais la répéter sous une autre forme : est-ce que vous l’aimez?

Sous le regard angoissé du jeune homme, Marjolaine se sentit soudain mal à l’aise. Il y avait, dans ces yeux-là, trop de choses qu’elle refusait de voir, bien qu'elle en mourût d’envie. Et puis la question était vraiment directe et elle tenta de l'éluder, mais elle était trop lasse pour être adroite.

-    En quoi mes sentiments peuvent-ils vous intéresser?

-  Faut-il vraiment vous l'expliquer? C’est simple, dame, si votre cœur appartient à cet homme, cela voudra dire que je n’ai plus rien à espérer.

-    De toute façon, vous ne pouviez rien espérer puisque vous êtes marié.

Il chassa l’objection d’un geste agacé qui traduisait bien le peu d’importance qu’avait à présent Hermelinde à ses yeux.

-    Oubliez cela et répondez-moi. Si vous aimez cet homme je retournerai chez moi comme vous me l’ordonniez cette nuit. Je vous en prie, dites-moi la vérité, l’aimez-vous?

Quelle était donc facile à dire, cette vérité! C'était si simple de dire qu’Ausbert, victime pitoyable des machinations d’Etienne Grimaud, ne lui inspirait que compassion et simple amitié. Mais, instinctivement, Hughes avait tendu les mains vers elle en un geste inconscient de prière; sur l’une de ces mains brillait l'anneau d'or du mariage, et le cœur de la jeune femme se serra. Cet homme était à une autre et il fallait se garder de lui. Avec tout son charme il n'était qu'une séduisante image du péché. D’un péché d’autant plus grave qu'il prétendait ouvrir son abîme fleuri tout au long du rude chemin de la rédemption. Accepter de continuer avec lui jusqu'à Compostelle, c’était la damnation assurée puisque apparemment la vue d’un visage abîmé n’avait pas réussi à le décourager. Et combien de temps, elle-même, réussirait-elle à maîtriser l’élan étrange qui la poussait vers cet homme? Toute la nuit, elle avait entendu cette voix chaude lui murmurer : « Mon pauvre amour, je crois que je vous aime encore plus à présent que je sais la vérité. »

C’était trop doux, trop tentant pour son cœur solitaire. Elle comprit qu’elle avait envie d’entendre encore ces paroles, et même d’entendre d’autres mots semblables. Et que le péril était sérieux. Alors, elle choisit le pieux mensonge.

-    Oui, souffla-t-elle, je l’aime.

Elle n’osa pas lever les yeux sur Hughes, mais elle vit que ses mains se crispaient et elle l’entendit respirer plus lourdement.

-    Vous l’aimez? répéta-t-il comme s’il ne parvenait pas à y croire. En êtes-vous certaine? Vous êtes si jeune.

Elle haussa les épaules avec lassitude.

-    Si je ne l’aimais, pourquoi serais-je partie pour ce long et périlleux voyage? N’est-ce pas là véritable preuve d’amour?

Il y eut un moment de silence qui parut à Marjolaine durer un siècle. Elle ferma les yeux, craignant de ne plus parvenir à se maîtriser mais, au moment où peut-être elle allait se démentir, crier la vérité, elle entendit la voix d’Hughes, devenue soudain froide et lointaine :

- Pardonnez-moi, dame. Je ne vous importunerai plus. Adieu!

Les yeux soudain pleins de larmes, elle le vit rejoindre son écuyer qui l’attendait un peu plus loin, tenant en main leurs deux chevaux. Il sauta en selle, tourna la tête de son cheval vers le nord et, les épaules basses, disparut derrière un bouquet d'arbres dans le brouillard humide de ce triste matin. Seul, Bertrand se retourna et fit un geste de la main. Alors, derrière elle, Marjolaine entendit quelqu’un éclater en sanglots et vit que c’était Aveline.

Bénigne Prêt-à-bien-faire, passant du Saint Devoir

Lorsqu’ils la virent apparaître, érigée sur le ciel au soir d'une longue marche, les pèlerins crurent que Poitiers était quelque cité céleste. Dressée sur son promontoire vert au milieu des eaux claires du Clain et de la Boivre qui l’encerclaient, la ville blanche, éclairée par le couchant d’un soleil qui s’était décidé à paraître en fin d'après-midi, ressemblait à une île miraculeuse portée à la fois par les eaux et par les nuages. Ce fut tout juste s’ils ne s'agenouillèrent pas à sa vue et Bran Maelduin, plein d’admiration, demanda si ce n'était pas là l'île d'Avalon dont rêvaient les bardes de son pays. Et ce fut d'un pas ragaillardi qu'ils attaquèrent la dure rampe qui menait aux remparts.

Quand ils en franchirent les portes, la ville éclata autour d’eux comme un feu de joie. Résidence favorite de la duchesse Aliénor, devenue reine de France, dont le superbe château flanqué de sa tour Maubergeon proclamait la puissance et la richesse, Poitiers était alors en plein épanouissement grâce à l’influente protection dont elle bénéficiait. Marchands et artisans s’y associaient, comme à Paris, dans les communautés de métiers dont l’influence pesait de plus en plus fortement sur la vie de la cité. Un air de prospérité se laissait respirer dans les rues étroites aux boutiques bien achalandées, aux auberges pleines d'activité, aux visages aimables et ouverts de ses habitants comme aux places où tailleurs de pierre et « imagiers » étaient à l'œuvre pour la plus grande gloire de Dieu sur des chantiers d’églises en construction qui promettaient d’être magnifiques et dignes de la capitale d'une grande reine.

Toute la ville résonnait des marteaux, non seulement des bâtisseurs, mais aussi des armuriers car les heaumes et hauberts de Poitiers étaient célèbres, pour la solidité et la perfection, jusque dans les terres les, plus lointaines, jusque dans l’île d'Islande. Cette renommée attirait les marchands flamands et vénitiens aux grandes halles neuves de la ville et si l’essai de commune que les gens de Poitiers, forts de leur richesse, avaient tenté en 1137, n'avait pas abouti, du moins la colère royale avait-elle été fort tempérée et la ville n'en avait en rien souffert.

Odon de Lusigny avait prévenu ses compagnons que l'on passerait deux nuits à Poitiers afin de pouvoir vénérer convenablement les trois saints patrons de la ville : Notre-Dame, à laquelle on était en train d'élever l'un des plus beaux sanctuaires jamais vus, le grand saint Hilaire, faiseur de miracles réputé, et la presque aussi grande sainte Radegonde, reine jadis mariée au sauvage roi Clotaire Ier, une effroyable brute qu'elle avait choisi de fuir. Il leur promit d'ailleurs de leur raconter, en temps utile, les merveilleuses histoires de ces deux derniers et, tout en gagnant l'hospice Saint-Jacques, neuf lui aussi et bâti pour les marcheurs de Compostelle au sud-ouest de la ville près de la porte de la Tranchée, les pèlerins anticipaient déjà entre eux les plaisirs du lendemain et les nombreuses grâces qu'ils allaient retirer de leurs pieuses visites. Modestine et son lugubre époux, qui d'ailleurs avait toujours mal aux dents, en pleuraient presque de joie.

Seules, Marjolaine et son Aveline ne participaient pas à l'allégresse générale, même si l'une d'elles s'efforçait courageusement de faire semblant. Aveline, pour sa part, ne prenait même pas la peine de cacher le chagrin qui l'habitait depuis que l'on avait vu le baron et son écuyer disparaître dans la brume d'un matin pluvieux. Elle larmoyait pour un oui ou pour un non, ce qui avait le don d'agacer prodigieusement Colin.

-    En voilà des pleurnicheries pour un grand tranche-montagne avec qui tu n'as pas dû dire vingt paroles! Si j'étais notre dame, je te battrais un bon coup pour te remettre les idées à l'endroit!

-    Notre dame Marjolaine ne sait pas ce que c'est que battre quelqu'un. Et toi, mêle-toi de tes affaires et me laisse pleurer si je veux.

Certes non, Marjolaine n'avait pas envie de battre sa petite suivante. D'autant qu'elle se sentait tout de même responsable de ce chagrin. Elle l'enviait, au contraire, de pouvoir donner libre cours à ses sentiments sans être retenue par un respect humain dont elle n'avait que faire mais dont elle-même, fidèle par force à l'image irréelle qu'Aubierge lui avait forgée, devait rester prisonnière. Pourtant, ce qu'elle éprouvait n'était pas vraiment de l'affliction. En fait, elle enrageait surtout de constater à quel point la disparition d'Hughes de Fresnoy lui était pénible. Avait-elle fait assez d'efforts, cependant, pour se persuader elle-même du fait qu'il était, avant tout et uniquement, un être odieux et détestable! En dépit de cela, elle était obligée d'admettre, au plus profond de son cœur, que cet être impossible lui manquait et qu'à ne plus sentir, dans les longues marches, la chaleur de son regard sur sa nuque et ses épaules, elle ressentait une impression de froid et de solitude.

Sans doute allait-il falloir beaucoup de temps et beaucoup de patience pour effacer le souvenir de ce qui aurait pu être le plus délicieux des péchés. L'interminable chemin allait lui laisser tout loisir de ressasser les instants trop courts où elle avait cru entendre son propre cœur battre à un rythme différent. Peut-être trouverait-elle alors la réponse à la question qu'elle se posait sans cesse depuis la nuit de Sainte-Catherine : était-ce donc cela l'amour?


Le drame qui éclata au soir du second jour à Poitiers lui offrit de nouvelles matières à réflexion sur l’étrange puissance de cet amour et sur ce qu'il pouvait être lorsqu'il était totalement vécu.

Les pèlerins venaient de rentrer à l'hospice après une journée bien remplie, les yeux encore éblouis de ce qu'ils avaient vu : la châsse de saint Hilaire, ruisselante d'or et bosselée de pierreries, plus riche encore peut-être que celle de saint Martin, les splendeurs de sainte Radegonde et surtout la fabuleuse imagerie que des hommes simples aux mains de lumière faisaient fleurir sur la façade de Notre-Dame-la-Grande encore en construction. Ils avaient vu Adam et Eve, et le Serpent, les Prophètes, l'ange de l'Annonciation, la touchante Nativité, les apôtres, saint Hilaire et saint Martin et bien d'autres merveilles encore, telle la grande abbaye bénédictine de Montier-neuf où reposaient sous de superbes tombeaux les ducs d'Aquitaine, comtes de Poitou, ancêtres d’Aliénor.