-    J’observe, gracieuse dame, et je me renseigne.

-    C’est possible. Ainsi, pour ce nouveau venu, qu’avez-vous observé et auprès de qui vous êtes-vous renseigné?

-    Mais, auprès de lui-même. J’avais remarqué le grand sac qu’il porte et d’où sortent des manches d’outils. Alors je lui ai demandé qui il était. Il m’a répondu très civilement qu'il se nommait Bénigne Prêt-à-bien-faire, natif de Dijon et charpentier passant du Saint Devoir.

-    Passant du Saint Devoir? Qu’est-ce que cela veut dire?

Nicolas repoussa son bonnet et se gratta la tête avec une grimace comique.

-    Ça, je n’en sais rien car je n’ai pas eu le temps de le lui demander, la messe commençait. Mais, n’ayez crainte, je me renseignerai.

La voix d’Odon entamant le chant de marche des pèlerins pour scander l’effort que représentait la montée du plateau de Champeigne. Marjolaine joignit machinalement la sienne à celles des autres, bien plus par habitude que par conviction. Elle n’avait nul besoin d’un cantique pour grimper la faible pente de l’antique voie romaine dont les dalles, où avait jadis couru le char de César, affleuraient encore de loin en loin. Marcher dans ce joli matin traversé du vol rapide des oiseaux libérés de l'hiver lui semblait l’exercice le plus agréable du monde. Et c’eût été plus doux encore sans les voix souvent mal accordées de ses compagnons de route car elles n’ajoutaient rien, bien au contraire, à la grâce d’une campagne en train de reverdir. C’eût été tellement mieux de cheminer en silence afin de mieux écouter les bruits paisibles de la terre et du ciel. Il y avait longtemps, bien longtemps en vérité, que Marjolaine n’avait ressenti pareille joie intérieure.

Elle pensa que cette joie était due, peut-être, à la sainteté du voyage, à l’espoir de l’éblouissement final lorsque l’on atteindrait la ville sanctifiée. Mais, tout à coup, elle se retourna comme si une voix secrète le lui avait impérieusement commandé. Et par-dessus le moutonnement des têtes, elle rencontra le regard du chevalier et n’en éprouva nulle colère. Tout au contraire, il lui parut que son allégresse augmentait encore. Circonstance qu’elle se hâta de se reprocher sans pour autant s’en trouver plus triste.

Vers le milieu du jour on passa l’Indre, sous la protection du gigantesque donjon carré de Montbazon. La forteresse appartenait au puissant comte d’Anjou dont les gens veillaient sévèrement à ce qu’on laissât passer les pèlerins sans péage. On avait alors parcouru trois lieues et Marjolaine se sentait un peu lasse. Mais elle n’en refusa pas moins fermement de rejoindre ses mules, non loin desquelles chevauchaient le baron et son écuyer. Le regard vert était suffisamment dangereux de loin. Elle craignait de l’approcher de trop près. A la longue évidemment, cela risquait de poser un problème : allait-elle devoir faire entièrement à pied le long chemin jusqu’à Compostelle?

Apparemment, Aveline pensait de même. Ses yeux se tournaient fréquemment vers Colin, les mules et les cavaliers de l'arrière. Un soupir, alors, lui échappait que Marjolaine se refusait à entendre.

Passé l’eau, on s’arrêta au revers d’un talus pour manger un peu de pain et de fromage. Colin rejoignit sa maîtresse avec les provisions, mais ne réussit pas plus qu’Aveline à la convaincre d’achever l’étape du jour plus confortablement. Elle refusa de les entendre et les planta là pour s’en aller porter un peu de fromage et de vin à Ausbert Ancelin auquel Fulgence ne tolérait que le pain et l’eau claire.

Elle trouva le pénitent effondré au bord du chemin. En dépit des béquilles procurées par le chef des pèlerins, les trois lieues de route avaient représenté une trop rude épreuve pour un homme tout juste sorti de la fièvre. Auprès de lui, Fulgence essayait, avec une maladresse agacée, de lui fourrer un morceau de pain dans la bouche, mais sans y parvenir.

Repoussant le moine, Marjolaine s’agenouilla auprès d’Ausbert et prit sa tête sur ses genoux sans qu’il parût seulement s’en apercevoir. La souffrance était inscrite sur les traits ravagés de son visage, dans le cerne qui marquait ses yeux clos. Il respirait difficilement et paraissait privé de conscience.

La jeune femme voulut approcher de ses lèvres serrées un gobelet de vin, mais s’attira aussitôt la protestation de Fulgence.

-    Il est au pain et à l’eau de pénitence, s’écria-t-il en essayant de s’emparer du gobelet.

Mais, avec une vigueur inattendue chez une délicate jeune femme, Marjolaine le repoussa.

-    Et il mourra ici même si l’on ne fait quelque chose. Tenez-vous tranquille, mon frère!

-    Ce sera alors la volonté de Dieu, fit l’autre, têtu.

-    La volonté de Dieu n’a jamais exigé que l’on manque à la charité. Il serait temps, pour vous, de revoir vos vertus théologales. Vous en faites un curieux usage.

Ne parvenant pas à faire boire Ancelin qui, en fait, était évanoui. Marjolaine se redressa, cherchant des yeux Odon de Lusigny et le moine Irlandais. Mais l’un et l’autre s’étaient éloignés vers l'arrière du convoi où une contestation s’était élevée avec des gens de Bretagne dont l’Irlandais parlait la langue. Par contre, elle ne vit pas Hughes qui l’avait suivie et se tenait à quelques pas. Il s'approcha.

-    Laissez-moi vous aider, dame, puisque apparemment vous tenez tant à secourir ce misérable, dit-il.

Elle le foudroya du regard.

-    Qui vous permet de le traiter de misérable? Vous ne savez rien de lui.

-    Vous ne croyez pas que ce n’est pas le moment d’en discuter? S’il n’est pas mort, il n’en vaut guère mieux. Laissez-moi faire!

A son tour, il s’agenouilla sans que, cette fois, Fulgence impressionné par sa grande mine osât protester. Quelques claques appliquées sèchement mais sans brutalité ramenèrent le malade à la conscience. Il entrouvrit les yeux. Hughes s’empara alors de sa tête et réussit à lui faire absorber un peu de vin, ce qui ramena un semblant de couleur à ses joues blêmes.

-    Comment te sens-tu? demanda le baron.

-    Un... peu mieux... merci... seigneur.

-  Faites-lui manger son pain, bougonna Fulgence, nous allons bientôt repartir. Puis on le remettra debout.

Les deux jeunes gens s'efforcèrent de faire absorber au malade un peu de pain et de fromage, mais la nourriture avait du mal à passer. Visiblement, Ausbert faisait de grands efforts pour faire plaisir à ceux qui voulaient le secourir. Au bout de trois ou quatre bouchées, d’ailleurs, il refusa avec un semblant de sourire timide.

-    Je ne peux pas, pardonnez-moi!

-    Alors debout! dit Fulgence. Il est temps.

Le saisissant sous les bras, il l'obligea à se relever, lui glissa les béquilles mais, dès l’instant où il le lâcha, Ausbert verdit et s’écroula de nouveau.

-    Quoi lui faire encore? s’écria Bran Maelduin qui accourait, ayant vu la scène de loin. Je être absent la minute et lui commettre le abomination.

A son tour, il se penchait sur le malade dont Fulgence d’ailleurs s’écartait.

-    Vous voyez bien tous qu'il est à moitié mort. Je vais l’absoudre de ses péchés et le laisser achever sa triste vie ici, en paix à la face de Dieu. On va le porter sous cet arbre.

Le petit moine Irlandais se releva comme si un serpent l’avait piqué.

-    Je jamais laisser mort pas encore mort et même tout à fait mort! Je ensevelir alors.

Il s'affairait de nouveau. Ayant réclamé un peu de vin à Hughes, il y jeta une poudre prise dans sa besace, mélangea le tout et obligea Ausbert à en boire une bonne gorgée. Pendant ce temps, Marjolaine avait appelé Colin et lui avait ordonné d’amener la mule qu’elle ne montait pas.

-    Si nous ne voulons pas retarder tout le monde, dit-elle à Bran Maelduin, le mieux serait d'installer maître Ancelin sur cet animal. Ainsi, il atteindrait sans trop de souffrances l’étape de ce soir où il pourra de nouveau recevoir vos soins.

Naturellement, le frère Fulgence ne l’entendait pas de cette oreille et il le fit savoir hautement. Qui avait jamais ouï parler d'un pénitent condamné à marcher à pied et qui se prélassât sur une mule comme un chanoine? Lui vivant, en tout cas, pareille chose ne se verrait pas! On laisserait l’homme mourir tranquille sous un arbre. Une dispute suivit cette prise de position. Dispute qui aurait pu s'éterniser si Hughes, perdant soudain patience, n'avait empoigné le moine par sa robe et, après l’avoir secoué d’importance, ne l’avait jeté à terre. Puis, tirant son glaive, il le mit sous la gorge de Fulgence.

-    Vous vivant, dites-vous, saint homme? C’est une chose qui peut s’arranger très vite si vous ne vous taisez pas.

-    Je suis un moine, un homme de Dieu! On ne tue pas les serviteurs du Seigneur, bredouilla sa victime.

-    J’en ai déjà tué un et j’ai payé pour ça. Ce pèlerinage que je n’avais pas prévu constitue une pénitence suffisante pour me permettre d’en tuer un autre. A présent, si vous préférez nous quitter et rentrer à Paris, personne ne vous en empêche. Vous avez ma parole de chevalier que cet homme, s’il vit, ira à Compostelle.

-    Non, je dois rester avec lui jusqu’au bout, quoi qu’il arrive.

-    Tiens donc! Ai-je rêvé ou bien parliez-vous à l’instant de le laisser mourir seul sous un arbre?

-    Vous n’avez rien compris! Et ôtez cette épée, vous me blessez.

-    A une seule condition : cessez de vous occuper de cet homme. Contentez-vous de le suivre sans plus vous mêler de rien, ni de sa santé ni de sa nourriture. On y pourvoira. C’est promis?

Fulgence hésita un instant, mais la pointe de l’épée avança un tout petit peu et la peur le prit, d’autant plus forte que, parmi ceux qui regardaient, personne ne pipait mot ou ne faisait le moindre geste pour l’aider.