Au matin, elle était presque décidée à abandonner le pèlerinage, à retourner à Paris, à arracher la fausse cicatrice qui tiraillait sa joue et à s'abandonner finalement à la justice divine quand Colin était apparu. Très sombre, il avait commencé par tancer vertement Aveline en lui reprochant de ne pas veiller suffisamment sur sa maîtresse et de se prélasser tandis qu'elle courait seule les pires dangers. Il criait si fort que Marjolaine, indisposée, avait crié encore plus fort que lui. Qu’est-ce qu'il lui prenait de s'attaquer à une innocente? Et en quoi la présence d'Aveline eût préservé sa maîtresse d'une pierre en train de glisser?
- En rien, fit Colin. Mais elle est là pour vous aider et, comme moi-même, pour veiller à ce qu'il ne vous arrive rien. Je m'en veux assez de ne pas avoir fait mon service avec assez d'attention. Mais elle non plus. Désormais, il y en aura toujours un de nous deux qui surveillera vos entours : devant, derrière, au-dessus et sous vos pieds.
- Es-tu devenu fou? C’était un accident simplement.
- Non. On a tenté de vous tuer. C’est le seigneur qui vous a sauvée qui me l’a dit, assez durement d'ailleurs, en m'accusant de ne pas faire mon travail. Et il avait raison.
- Il t'a dit qu'on avait voulu me tuer?
- Exactement. Son écuyer a vu quelqu’un près de la pierre au moment où elle est tombée.
- C'est impossible. Qui peut en vouloir à ma vie?
- Je n’en sais rien. Lui non plus d’ailleurs, mais je vous jure que je vais ouvrir l'œil et quiconque tentera la moindre chose contre vous y laissera ses os.
Ayant ainsi appris que le fameux signe du Ciel n’en était pas un. Marjolaine ne s’était sentie que très peu soulagée. Simplement ses questions sans réponses possibles avaient changé d’objectif. Et elle eût peut-être passé une seconde nuit blanche si Aveline, agacée de la sentir s’agiter, se tourner et se retourner sans cesse, n’avait fini par lui faire avaler une tisane calmante qu’elle était allée demander à dame Léonarde.
Le jour qui se levait promettait d’être clair et, dans la lumière pure du matin, prières et chants semblaient monter plus droit, plus aisément que d’habitude. Quand le temps était ainsi, Marjolaine adorait ces instants offerts à Dieu où la route de la journée semblait mener vers quelque paradis. Pourtant, ce jour-là, le cœur de la jeune femme demeurait inquiet et plus lourd qu’il ne l’avait été depuis le départ car, en arrivant sur le parvis, la première personne qu’elle aperçut fut le seigneur de Fresnoy et, en le revoyant, elle éprouva une curieuse émotion.
Un grand manteau sombre négligemment rejeté sur ses larges épaules, découvrant une simple tunique de laine noire ceinturée de cuir et d’argent, il se tenait très droit sur sa selle et semblait attendre quelque chose. Les longues mèches noires de ses cheveux brillaient comme la robe de son cheval dans les premiers rayons du soleil et la peau de son visage dur parut à la jeune femme refléter un peu de cette lumière nouvelle. Quand elle entra dans son champ de vision, elle reçut le choc de son regard vert, soudain étincelant, qui s’attacha à elle et ne la lâcha plus.
Troublée sans trop savoir pourquoi, apeurée même, comme devant un danger encore caché mais que les nerfs devinent, elle pressa le pas en détournant les yeux pour atteindre les rangs les plus proches de l'autel, ce qui était pour elle une manière de se protéger. Mais le poids du regard vert demeura sur sa nuque et elle en eut une conscience aiguë. C’était comme une brûlure à laquelle il était impossible d’échapper.
Elle n’eut pas longtemps à se demander pourquoi l’étranger était là car, aussitôt, elle entendit sa voix toute proche. Il discutait avec Odon de Lusigny auquel il venait de remettre l’agrément de l’évêque de Tours l’autorisant à prendre part au voyage vers Compostelle, ainsi que le voulait la règle pour chaque pèlerin. Or, cette recrue ne semblait guère convenir au templier et, malgré elle, Marjolaine tendit l’oreille pour deviner ce que les deux hommes se disaient.
- Je croyais vous avoir conseillé de retourner chez vous, sire baron, reprochait Odon de Lusigny. D’où vient que je vous retrouve ici à cette heure et décidé à vous joindre à nous?
- Ne puis-je, entraîné par l’exemple, avoir choisi de faire avec vous quelques pas sur le chemin du salut? La route est à tout le monde, mon frère, et chacun peut choisir de s’y engager quand bon lui semble.
La voix, ironique, arrogante même, n’avait pas grand-chose de l’humilité requise pour entamer un voyage pieux. Peut-être Fresnoy cherchait-il à prendre le chef des pèlerins au piège de la colère mais il n’y réussit pas.
- Sans doute. Pourtant, avant de vous autoriser à vous mêler à ceux que je mène, je désire savoir quel est le but réel que vous poursuivez car si vous souhaitez seulement porter le trouble dans une âme innocente et chercher à l’entraîner dans le péché, je ne vous accueillerai pas.
- Sa Grandeur l’évêque de cette ville m’a autorisé...
- J’ai vu, mais cela ne suffit pas. Vous savez très bien qu’il vous faut aussi mon agrément. Tout au moins pour vous mêler à nous car je n’ai, comme vous le dites, aucun pouvoir pour vous empêcher de suivre telle ou telle route.
Il y eut un court silence durant lequel Marjolaine lutta contre l’envie de se retourner pour voir les deux hommes. Puis elle entendit :
- Je voudrais vous parler un instant à l’écart. Ce que j’ai à dire n’est pas pour toutes les oreilles.
- Alors faites vite car la messe va commencer.
Force fut à Marjolaine de refréner sa curiosité, une curiosité qui la poussa cependant à tourner la tête pour voir Hughes de Fresnoy et Odon de Lusigny retirés sous l’auvent d'une maison et parlant avec animation. Ce fut bref. Un instant plus tard, le chef des pèlerins revenait prendre sa place au pied de l’autel. Marjolaine l'avait entendu dire assez haut, quand il avait quitté son interlocuteur :
- Soit! Vous marcherez à l'arrière du cortège avec les cavaliers car nous avons beaucoup de femmes et guère de défenseurs pour les mauvais passages. Mais veillez à ce que je n’aie rien à vous reprocher.
- Lui reprocher quoi? chuchota Aveline qui apparemment s’était intéressée elle aussi à la scène. Je ne comprends pas pourquoi sire Odon traite si mal ce beau seigneur qui vous a parlé si doucement et vous a sauvée. Moi je suis très contente qu'il vienne avec nous.
Marjolaine ne put s'empêcher de sourire.
- Te plairait-il?
La petite rougit.
- C’est un seigneur. Je n’oserais... Mais son écuyer est assez bel homme. Cela va être agréable de faire le chemin avec eux, ajouta-t-elle avec une satisfaction que sa maîtresse s’empressa de calmer.
- C’est surtout Colin qui fera route avec eux. Moi, j'ai décidé de continuer à pied le plus possible et j’espère que tu en feras autant.
- Oh! pourquoi?
- Parce que nous n’allons pas cueillir des fleurs en compagnie d’aimables jouvenceaux comme on le fait quand revient le mai nouveau. Nous allons prier au tombeau d’un apôtre du Christ. Ne confonds pas. Et tais-toi. La messe commence.
Le chant de l’« Asperges me... », saluant l’arrivée du clergé, noya le gros soupir de la petite Aveline.
Quand la troupe des marcheurs de Dieu s’ébranla pour s’engager dans la route du Sud et, surtout, quand franchi les portes de Tours on atteignit le passage du Cher, Marjolaine vit que l’on était plus nombreux qu’à l’arrivée dans la ville de Martin. Une dizaine de nouveaux pèlerins avaient rejoint la troupe venue de Paris. Des gens simples sans doute car ils allaient à pied, à l’exception du seigneur de Fresnoy, bien sûr, que la jeune femme pouvait voir, chevauchant avec son écuyer en queue de convoi, non loin de la fameuse litière aux rideaux si bien clos.
- Les nouveaux, sait-on d’où ils viennent? demanda Modestine qui trottait auprès de Marjolaine qu’elle entourait, depuis l’histoire de la pierre, de soins timides, se reprochant d'avoir, par le retard qu’elle lui avait imposé, failli être cause d’un grave accident.
Pour sa part, Marjolaine aurait préféré qu’elle l’entourât un peu moins car, à la longue, la pauvre Modestine bavarde et un peu sotte pouvait se révéler fatigante, mais elle avait pitié d’elle car son époux montrait une tendance certaine à la rudoyer. C’était charité que permettre à la mercière de fixer quelque distance entre elle et son Léon, rendu d’ailleurs parfaitement infréquentable par des douleurs dentaires qui l’avaient pris dans la nuit.
- Ma foi, je ne sais pas, répondit Marjolaine. Je viens seulement de m’apercevoir de leur présence.
- Je peux vous répondre, dit Nicolas Troussel qui cheminait auprès du moine Irlandais à quelques pas derrière les trois femmes. Il y en a trois qui viennent de Bretagne, les autres sont d’Anjou ou des marches de Normandie. Seul, ce grand pèlerin que vous voyez cheminer en tête auprès de messire Odon vient de Bourgogne.
- De Bourgogne? s'étonna Bran Maelduin. Cela faire un grand détour.
- Il en a fait un plus grand encore car il arrive d’un lieu saint, la montagne où l’on prie Mgr saint Michel au-péril-de-la-mer. Peut-être achève-t-il par Compostelle un pèlerinage circulaire aux grandes églises?
- Oh, c’est un grand pèlerin alors, dit Modestine. Cela explique pourquoi il marche auprès de messire Odon qui semble lui montrer honneur et considération.
- Oui. C’est assez étonnant d’ailleurs car ce n’est qu'un simple charpentier.
Marjolaine regarda le garçon avec une curiosité amusée.
- Seigneur! Mais comment arrivez-vous à savoir tant de choses en si peu de temps?
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