Chemin faisant, la veuve de Gontran et son serviteur étaient convenus de la nécessité qu'il y avait à mettre également dans le secret Aubierge et la jeune Aveline. Leur fidélité ne pouvait être mise en doute et leur ignorance aurait rendu les choses trop difficiles. Mais, pour tous les autres, dame Foletier, désireuse de se vouer à Dieu et d’éviter d’épouser un homme qu’elle n’aimait pas, aurait choisi le martyre en détruisant elle-même une beauté qui ne lui avait causé que déboires et chagrins.

L'une impassible et sombre, l’autre les yeux écarquillés de stupeur, les deux femmes écoutèrent le bref récit que leur fit leur maîtresse. Quand ce fut fini, Aubierge se contenta de dire, désignant le voile noir qui couvrait la tête de la jeune femme :

-    Laissez-moi voir.

Marjolaine s’exécuta et découvrit son visage dont presque tout le côté gauche disparaissait sous ce qui ressemblait, à s’y méprendre, à une brûlure fraîche, large comme une main. Cela étirait la bouche et le coin d'un œil, s’avançait sur le menton et se perdait dans les cheveux. Aveline poussa un cri d’horreur, mais dame Aubierge se signa avec une sorte d’enthousiasme.

-    Loué soit Dieu qui vous a inspiré cette idée, mon agneau, soupira-t-elle. Vous voilà sauvée! Jamais l’Etienne n’acceptera de passer sa vie auprès d’un visage à ce point abîmé. Mais arrangez-vous pour qu’il ne voie pas trop le côté droit qui est à peu près intact. Il pourrait se contenter d’une femme de profil. A présent, reste à lui préparer une digne réception.

En dépit de l’assurance insolente dont il avait fait étalage la veille, le cœur d’Etienne Grimaud lui battait un peu vite quand il descendit de sa mule, à l’heure convenue, devant la maison de Marjolaine. Et les rencontres qu’il fit, une fois franchie la porte du courtil, ne le réconfortèrent guère. Guillot et Jeannet, les deux jeunes valets, s’enfuirent, avec un cri inarticulé comme s'il avait la peste, la fille de cuisine se signa précipitamment, la fille de basse-cour cracha dans sa direction et pour finir, il trouva le seuil de la maison barré par la haute silhouette de dame Aubierge qui le regardait venir, les bras croisés sur sa vaste poitrine avec un air d’autant moins rassurant que la lame d’un long couteau brillait dans l’une de ses mains.

Quand il approcha, la gouvernante ne s’écarta pas pour lui livrer passage. Ses yeux se rétrécirent encore dans son visage où se voyaient les traces de larmes récentes.

-    Qu’est-ce que vous venez faire ici? gronda-t-elle, vrillant sur lui deux yeux gris comme pierre qui le clouèrent au sol.

-    En voilà un a... accueil! Je... viens voir da... dame Marjolaine.

Du coup, Aubierge décroisa les bras et la pointe de son couteau s’en vint menacer le bout du nez de l’héritier.

-    Et il ose prononcer son nom, ce gueux malfaisant, ce suppôt de Satan, cette vomissure de l’enfer! S’il ne tenait qu’à moi, misérable avorton, tu y retournerais, sur-le-champ, en enfer. J’aurais dû t’étouffer sous un oreiller ou te jeter dans un grand feu quand ton pauvre saint homme d’oncle t’a rapporté ici pour y susciter, en remerciement, le malheur et la désolation.

Fut-ce l’indignation de se voir reçu de la sorte ou la surprise, bien inattendue, d’entendre sanctifier aussi hardiment la mémoire de feu Gontran, toujours est-il qu’Etienne retrouva quelque assurance, cessa de bégayer et attaqua à son tour :

-    Vous avez la langue bien pendue, ma commère! Rangez donc votre couteau et m’annoncez à votre maîtresse car c’est à elle que j’ai affaire.

-    Ma commère? Non mais pour qui se prend-il, ce mal venu, ce chenapan! Je t’en donnerai des commères!

Et sans autre forme de procès, Aubierge, le couteau brandi, fondit sur Etienne qui ne l’évita que de justesse et se mit à courir dans tous les sens à travers la cour, poursuivi par une furie déchaînée qui, ne se possédant plus, lui eût sans doute fait un mauvais parti si Colin n’était apparu à cet instant, sortant de l’écurie. Il attrapa Aubierge au vol, la maîtrisa et lui ôta son couteau.

-    Souvenez-vous, dame Aubierge, dit-il avec une sévère tristesse. « Elle » a donné des ordres.

-    Pas à moi. Personne d'ailleurs ne peut m’empêcher de faire ce que veut la justice.

-    Si! « Elle ». Il faut lui obéir et elle défend qu'on lui fasse quoi que ce soit. Sinon, ajouta Colin avec une menaçante douceur, vous pensez bien qu’il serait déjà mort.

-    Mais enfin! hurla Etienne d'autant plus furieux qu'il avait eu plus peur. Qu'est-ce que vous avez tous? Qu'est-cc que j'ai fait? Je... vais être... votre maître et épouser la v... veuve de mon oncle comme le prescrit... la cou... coutume!

Le poing du jardinier se noua au col du jeune homme et le souleva de terre pour l’amener au niveau de son visage.

-    Jamais tu ne seras mon maître, Etienne Grimaud. J'aimerais mieux me jeter dans la Seine. Quant à ce que tu as fait, on va te le montrer. Tu veux voir ta victime? Eh bien, tu vas la voir! Elle t'attend. Mais arrange-toi pour ne pas lui faire plus de mal encore car, aussi vrai que je m'appelle Colin, ma cognée te fendra le crâne, malfaisant!

-    Lâ... lâchez-moi! râla Grimaud, lâchez-moi, vous m’étranglez!

-    Vraiment? J'ai bonne envie de continuer. Mais ça irait trop vite. Au fait, il me semble que vous avez demandé que je vous lâche, maître Grimaud? Voilà!

Et, ouvrant les mains, Colin abandonna Etienne à la flaque de boue dans laquelle il s'étala au grand dommage de sa belle robe neuve et de son manteau bien fourré.

-    Je vous ferai pendre! Bandit, maraud!

Colin haussa les épaules et se mit à rire.

-    Et dire qu'il croit me faire peur, ce pourri! Mais j’irai au gibet en chantant « Alléluia! », maudit, si avant j’ai eu le bonheur de te voir les bras en croix et ta vilaine cervelle à trois pas. Allez, ouste! Relève-toi et va voir notre pauvre petite dame.

Moitié porté, moitié traîné par Colin, Etienne, complètement éberlué et plus mort que vif, entra dans la maison et se retrouva devant la porte d'une chambre sans même savoir comment il avait monté l'escalier. Là, Aveline, muette et triste elle aussi, ouvrit devant lui le battant de chêne. La voix de Marjolaine curieusement feutrée lui parvint comme du fond d’un mauvais rêve.

-    Entrez, Etienne Grimaud. Je vous attendais.

Il entra et se crut d’abord en présence d’un fantôme. La jeune femme vêtue de blanc, la tête entièrement enveloppée d’un voile, blanc lui aussi, était à demi couchée dans le grand lit, appuyée sur des carreaux [1 - Coussins carrés] et des oreillers. Le jour d’hiver entrait parcimonieusement par l’étroite fenêtre et n’éclairait que faiblement la blanche silhouette sous l’ombre des courtines. Un peu de lumière venait aussi d’une veilleuse qui brûlait sur un coffre auprès d’un pot à tisane, d’un bol et d'une boîte à onguent, mais ne faisait que renforcer l’atmosphère étrange et un peu fantastique de cette pièce close où flottait une odeur indéfinissable d’encens et d’herbes sèches.

Figé au seuil et s’efforçant de maîtriser le tremblement de ses mains, Etienne restait là, n'osant avancer, regardant cette apparition à laquelle la peur que lui avait inspirée Colin ôtait toute apparence humaine.

-    Allons, entrez, reprit la voix qu’il avait peine à reconnaître. N’êtes-vous pas venu chercher une réponse?

-    C’est que... je... si vous êtes souffrante, dame, je... je reviendrai plus tard!

Il se détournait, déjà prêt à courir vers l’escalier, mais la retraite lui était coupée. Par Aveline d'abord, qui n'eût pas représenté un grand obstacle, près de l’escalier par la silhouette beaucoup plus redoutable de Colin qui attendait, adossé au mur.

-    On vous a dit d’entrer, gronda-t-il sans bouger de sa place. Faut-il vous aider?

-    Je... non, c’est inutile.

Et il entra. Derrière lui. Aveline referma la porte dont il ne s'était pas éloigné, ne sachant quelle contenance prendre en face de cette forme blanche et rigide qu'aucun geste n'animait.

-    Approchez. Je suis souffrante, il est vrai, mais j'ai tenu à vous annoncer moi-même que vous avez gagné, que je suis prête à vous épouser puisque c’est votre volonté.

La joie subite qu'il éprouva balaya d'un seul coup la vague angoisse qui lui serrait la gorge depuis que cette porte s'était ouverte devant lui.

-    C'est vrai? Vous acceptez! Marjolaine! Marjolaine, je suis si heureux. Mon Dieu, je n’aurais ja... jamais cru que c’était po... possible!

-    N'avez-vous pas fait tout ce qu'il fallait pour cela? Eh bien, à présent, venez près de moi et me donnez le baiser de fiançailles.

-    Alors, ôtez ce voile. Laissez-moi vous contempler. Oh, Marjolaine! Je suis si amoureux de vous.

-    C'est tout naturel.

Avec des gestes lents, elle commença à dérouler le voile qui enveloppait sa tête. Ses yeux apparurent les premiers, et de claires et soyeuses mèches de cheveux. Puis d'un seul coup le voile tomba et Marjolaine se pencha pour qu'il la vît mieux.

Il allait s'élancer vers elle mais, brusquement, il s’arrêta, tout élan coupé, tandis qu'un cri d’horreur traversait sa gorge et éclatait, emplissant la chambre.

-    Non! Non! Ce n’est pas vrai!

Ce qu’il découvrait était affreux : une énorme plaie qui allait d’une tempe au menton ravageait tout un côté de ce visage, si ravissant la veille encore, une plaie toute fraîche qui parut horrible à l’homme terrifié et qui, en guérissant, ne pourrait laisser que de profondes, d’irréparables cicatrices.

Impassible. Marjolaine regardait l'homme se dissoudre dans une affreuse terreur, mais sa voix demeura aussi calme, aussi froide quand elle dit :