Son visage se fit sévère et se figea semblable soudain à ces effigies de basalte des anciens pharaons. Il hocha la tête et, se détournant rapidement, voulut sortir, mais un cri de Jason le cloua sur place :
— Reste ! C’est un ordre ! J’ai dit que je te donnais cette femme, tu peux la prendre, tout de suite... ici même ! Regarde !
D’un geste rapide et brutal, il arracha le grand cachemire des épaules de Marianne. La légère robe de nuit qui couvrait la jeune femme était plus que révélatrice et une lente rougeur envahit son visage tandis que, de ses bras, elle se cachait de son mieux. Aucune émotion n’apparut sur les traits impassibles de l’Ethiopien, mais il avança vers Marianne.
Devant ce qu’elle considérait comme une menace, Marianne recula, craignant que l’esclave n’obéît et ne portât la main sur elle. Mais Kaleb se contenta de se pencher et de ramasser le châle tombé à terre. Un instant, dans ce mouvement, son regard si curieusement bleu croisa celui de la jeune femme. Aucune amertume ne s’y montrait, comme cela eût été normal devant le geste répulsif qu’elle avait eu, rien qu’une sorte de mélancolie amusée.
D’un geste vif, il replaça le tissu moelleux sur les épaules frissonnantes de Marianne qui s’en empara et le serra autour d’elle comme si elle souhaitait le coller à sa peau. Puis se tournant vers le corsaire qui l’avait regardé faire, sourcils froncés, Kaleb déclara simplement :
— Tu m’as recueilli, seigneur, et je suis ici pour te servir... mais pas en tant que bourreau !
Un éclair de colère s’alluma dans les yeux de Jason. L’Ethiopien le soutint sans faiblesse, sans insolence non plus, avec une dignité qui frappa Marianne. Cependant, d’un geste, Jason montrait la porte :
— Va-t’en ! Tu n’es qu’un imbécile !
Kaleb eut un sourire bref :
— Crois-tu ? Si je t’avais obéi, je ne serais pas sorti vivant de cette chambre ! Tu m’aurais tué !
Ce n’était pas une question. Simplement l’énoncé d’une vérité contre laquelle Jason ne s’éleva pas. Il laissa sortir le marin sans rien ajouter, mais ses traits se contractèrent encore un peu plus. Un instant, il parut hésiter, regarda vers la jeune femme qui maintenant lui tournait le dos pour qu’il ne vît pas les larmes qui emplissaient ses yeux. Ce qui venait de se passer l’avait blessée cruellement. C’était une souffrance qui atteignait aussi bien sa fierté que son amour. La jalousie d’un homme n’excluait pas tout et de telles offenses laissaient des sillons sanglants dans le vif du cœur, des sillons dont on ne pouvait prévoir quel genre de cicatrices ils produiraient.
La porte, claquant violemment, lui apprit que Ja-son était sorti, mais personne ne vint barricader cette porte dont la serrure avait sauté, cependant ce n’était même pas un réconfort. Maintenant qu’il l’avait condamnée, Jason devait juger qu’il était inutile de l’enfermer. Outre que ce vaisseau voguant en pleine mer constituait une prison bien suffisante, il savait bien que Marianne n’avait aucune envie de le quitter, qu’elle redoutait même l’instant où le noble horizon athénien surgirait de la mer, l’instant qui serait celui d’une séparation probablement sans retour, car elle était fermement décidée, malgré son chagrin ou à cause de son chagrin, à ne plus dire une seule parole pour plaider sa cause. L’indigne traitement infligé à Jolival et à Gracchus le lui interdisait !
La journée, qu’elle passa tout entière en la seule compagnie d’Agathe, se traîna. Seul, Tobie qui lui apportait ses repas franchit le seuil de la cabine, mais le vieux Noir semblait aussi déprimé que les deux femmes. Ses yeux rougis disaient assez qu’il avait pleuré et quand Agathe, gentiment, lui demanda ce qui n’allait pas, il se contenta de hocher la tête d’un air plein de tristesse et de murmurer :
— Le maît’e plus le même... plus le même du tout ! Il tou’ne en ‘ond sur le pont toute la nuit comme un loup malade et le jou’il n’a plus l’ai’de ‘econnaît’e pe’sonne...
Il ne fut pas possible d’en tirer davantage, mais pour qu’un homme aussi dévoué en fût venu à une telle constatation, il fallait que le mal dont souffrait Jason fût grand et Marianne pensa, avec angoisse, que la révélation de son état avait déchaîné, chez le corsaire, des forces mauvaises parfaitement insoupçonnées et qui démontaient même ceux qui le connaissaient depuis l’enfance.
Heureusement, la drogue de Leighton, que la jeune femme prenait à petites doses, continuait son effet bienfaisant. Délivrée des affreuses nausées, Marianne avait au moins la consolation de se sentir l’esprit lucide. Tellement même qu’elle ne ferma pas l’œil de la nuit. Etendue dans sa couchette, les yeux grands ouverts sur l’obscurité mouvante, elle put compter tous les quarts piqués par la cloche du bord, rythmant sur eux le déroulement morose de ses pensées.
Dans son coin, Agathe non plus ne dormit guère. Sa maîtresse put l’entendre alterner les prières et les petits reniflements qui accompagnent les larmes.
Aussi l’aube les trouva-t-elle aussi pâles et aussi défaites l’une que l’autre.
Bien que sa porte n’eût pas été fermée de l’extérieur, Marianne n’osa pas en franchir le seuil. Elle craignait, en apparaissant, de déchaîner la colère de Jason, une colère dont elle avait appris à craindre les imprévisibles effets. Dieu seul savait en quelle disposition d’esprit il se trouvait alors et si Jolival ou Gracchus n’auraient pas eu à pâtir des initiatives de Marianne. La prudence lui commandait de rester chez elle.
Mais quand Tobie, visiblement terrifié et tremblant de tous ses membres, apparut avec un plateau de petit déjeuner sur lequel tout s’entrechoquait, Marianne oublia ses résolutions de prudence en apprenant ce qui se passait : la nuit précédente, Kaleb avait tenté de tuer le Dr Leighton. Il était condamné à recevoir cent coups de fouet devant tout l’équipage.
— Cent coups de fouet ? Mais il en mourra, s’écria Marianne soudain glacée.
— Il est solide, ânonna Tobie en roulant de gros yeux blancs, mais cent coups, c’est beaucoup ! Bien su’, il a voulu tuer le docteu’mais missié Jason jamais avoi’fait fouetter pauv’e nèg’e !
— Enfin, Tobie, ce n’est pas possible qu’il ait voulu tuer le docteur ! Il n’avait aucune raison !...
Tobie hocha sa tête laineuse dont la peau avait pris sous l’effet de la crainte une curieuse teinte grisâtre.
— Peut-êt’e que si ! Le docteu’, c’est mauvais homme. Depuis que lui est à bo’d, tout va de t’ave’s ! Nathan dit que lui veut vend’e Kaleb t ‘ès che’au ma’ché de Candie.
— Tu dis que le docteur veut vendre Kaleb ? Mais M. Beaufort l’a recueilli, sauvé alors qu’il était justement un esclave fugitif ! Jamais il ne consentirait à vendre un homme qui lui a fait confiance !...
— No’malement, non ! Mais missié Jason plus et’e no’mal du tout !... Il est tout changé ! Les mauvais jou’s sont venus pou’nous tous ! Maâme ! Le bon temps, il est fini à cause de cet aff’eux Dr Leighton !
Traînant les pieds, Tobie se dirigea vers la porte, rentrant la tête dans les épaules et essuyant une larme à sa manche de toile blanche. Le chagrin du vieux Noir était profond et touchant. Il devait lui être infiniment cruel de voir un homme qu’il aimait et servait depuis toujours se comporter tout à coup comme une brute sauvage. Peut-être même pouvait-il craindre pour lui-même... Marianne le retint au moment où il allait sortir :
— Quand a lieu... l’exécution ? demanda-t-elle.
— Tout de suite ! Maâme la p’incesse peut entend’e. L’équipage se ‘assemble !
En effet, le pont résonnait du claquement de plusieurs dizaines de pieds nus tandis que le maître d’équipage criait des ordres que l’on ne pouvait discerner. Mais, à peine Tobie eut-il quitté la cabine que Marianne sauta à bas de son lit.
— Vite, Agathe ! Donne-moi une robe, des souliers, une écharpe.
— Qu’est-ce que Madame veut faire ? demanda la jeune fille sans bouger. Si elle veut se mêler de cette histoire, qu’elle me permette de lui dire qu’il vaudrait mieux pas ! M. Beaufort est certainement devenu fou et il ne faut pas contrarier les fous !
— Fou ou pas, je ne le laisserai pas tuer un homme qui a seulement voulu défendre sa liberté et peut-être sa vie... surtout d’une manière aussi barbare. Ce Leighton ne mérite pas un semblable holocauste ! Allons, dépêche-toi !
— Et s’il s’en prend à Madame ?
— Au point où j’en suis, Agathe, je n’ai plus rien à perdre ! Et puis, les deux frégates sont encore là, j’imagine : je n’ai donc rien à craindre.
Quand Marianne sortit sur le pont, l’équipage était déjà rassemblé, tourné vers l’arrière, dans un silence que troublait seulement un bruit affreux : le claquement d’une lanière sur une peau nue. L’exécution était commencée. Vivement, la jeune femme se fraya un passage difficile parmi les rangs serrés des hommes qui formaient un barrage et ne se laissèrent pas franchir tout à fait, mais ce qu’elle aperçut de l’endroit où elle parvint lui glaça le sang dans les veines : les poignets tirés au-dessus de sa tête, Kaleb était attaché au mât d’artimon. Seul auprès de lui, entre deux bandes de matelots, Pablo Arroyo, armé d’un long fouet de cuir tressé, faisait office de bourreau. Mais alors que la crainte pesait visiblement sur tous ces hommes assemblés dont les muscles machinalement se contractaient à chaque coup de fouet, le maître d’équipage prenait un plaisir visible à son répugnant office. Les manches haut troussées sur ses bras maigres, il frappait de toutes ses forces, espaçant bien les coups et visant soigneusement pour faire aussi mal que possible, tous ses traits contractés dans une expression insoutenable de cruauté sadique. Il ne se pressait pas. Il jouissait de cette minute et, de temps en temps, sa langue apparaissait entre ses dents. Littéralement, il se léchait les babines.
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